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OTHECA
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MÉM OIl(Ê,S
DE M. LE BARON ;•'
DE BESE N VAL.
T. IV.
MEMOIRES
DE M. LE BARON
DE BESENVAL,
Lieutenant-Général des Armées du Roi, sous
Louis XV et Louis XVI , Grand'Croix de
l'Ordre de Saint - Louis , Gouverneur de
Haguenau , Commandant des Provinces de
l'Intérieur, Lieutenant-Colonel du Pvégiment
des Gardes-Suisses , etc.
TOME QUATRIÈME,
CONTENANT
DES MÉLANGES LITTÉRAIRES,
HISTORIQUES ET POLITIQUES ;
SUIVIS DE QUELQUES POÉSIES.
A PARIS.
Chez F. Buisson, Libraire, rue Hautefeuille, n°. a3
1806.
AVERTIES EMENT
DE L'ÉDITEUR.
JJanS le cours de la Campagne
de 17^7 , plusieurs Officiers-géné-
raux, les uns d'un esprit aimable,
et quelques autres d'un esprit cul-
tivé , formèrent une sorte d'Aca-
démie littéraire, à Drévenich , où
la saison devoit les retenir assez
long - temps. Il fut convenu que
chacun apporteroit à cette réunion
son tribut de vers ou de prose; et
cet engagement fut rempli. Le Re-
cueil qu'on donne au Public , est
composé de Pièces que M. le Baron
de Besenval a fournies à l'Académie
tic Drevenîch, de quelques autres
dont il est également l'Auteur, et
de plusieurs morceaux trouvés dans
son Porte-feuille.
VI
Lettre de M. le Baron de Besekval
A M. DE CrÉBILLON FILS.
« Ljorsque j'écrivis le Spleen, je n'eus
» point en vue de raconter mes propres
» malheurs ; je n'en ai jamais éprouvés.
» Je n'y fus point porté par le chagrin ,
» ou par le besoin de me distraire. J'ai
» peu connu le chagrin : j'ai senti tous
*> les plaisirs qu'un honnête homme peut
» rechercher, et ces goûts m'ont préservé
» de l'ivresse des passions particulières.
» Un caractère gai, quelque esprit, un
» corps à toute épreuve, voilà les dispo-
» sitions où j'étois il y a vingt ans, à peu
» près , lorsqu'il me prit fantaisie de dé-
» montrer que le malheur est inséparable
» de quelque situation que ce soit.
» Je composai mon roman , comme on
» fait une lettre, sans travailler, et sur-
» tout sans corriger; j'en suis incapable.
viij
» Je ne consultai personne , parce que
» j'étois plus pressé de satisfaire le ca-
» priée du moment, que tourmenté du
» désir de bien faire. Quand j'eus fini
■» mon ouvrage , je le jetai dans mon
» porte-feuille , plutôt avec désintérêt ,
» que par le besoin de me refroidir pour
» le mieux juger; enfin , je Faurois oublié
«j tout-à-fait, (quel crime de lèze-posté-
:» rite ! ) si M. Collé , mon ami , n'eût
» voulu le connoître. Ce désir seul étoit
5> un succès pour moi , puisqu'il témoi-
» gnoit une opinion plus flatteuse que je
» ne le méritois. Il me donna des éloges
» et des conseils. Je reçus les éloges, et
» n'obéis point aux conseils. Je dirai
» même que je fus étonné qu'un homme
•» de ce talent eût des idées aussi fausses,
» Mon roman seroit bien pire , si j'en
» eusse redressé la marche, sur le plan
w qu'il me proposa. A l'en croire, j'au-
» rois^mélé quelques tableaux grivois à
» des scènes qui se passent en bonne
» compagnie ; ce qui présenteront un dis-
» par'ate offensant.
IX
» Voici ce que je me suis prescrit à
» moi-même.
» J'ai tâché que mon malheureux ne
» lut point insensible, pour qu'il fût in-
» téressant. Je n'ai pas voulu qu'il fut
» pleureur; on se blase bien vite sur les
» infortunes de celui qui ne cesse d'en
» gémir.
» Je ne l'ai point laissé manquer de
» défauts et de torts, afin d'éviter l'écueil
» de Grandisson, qui nous excède de ses
» vertus. Nous n'aimons pas qu'on soit
» trop parfait ; et nous avons nos raisons
» pour cela.
» Les événemens qu'il éprouve sont ceux
» que chaque jour reproduit dans la so-
» ciété, mais qui rarement s'accumulent
» sur un même homme.
» Je suis sobre de réflexions , et j'es-
» père qu'on m'en saura gré. C'est à ce-
» lui qui lit, à réfléchir; que l'auteur le
» mette sur la voie de ce qu'il doit penser,
» et s'en tienne-là. Je connois un roman
» plein de charmes , qui me cause une
» juste impatience, par la prétention qu'a
X
3> toujours l'auteur, d'arracher un trait
» moral , de la plus légère circonstance de
» son récit.
» J'ai craint d'être diffus, et j'ai tron-
» que tous les faits ; je les ai racontés
î> avec sécheresse , dans la peur de les
» surcharger. Mes conversations sont
» courtes et mutilées. Mon héros est un
» homme foible sur qui tout le monde
» prend de l'empire , qui se détermine
» au premier mot qu'on lui dit, et qui
» n'a pas besoin d'être convaincu , pour
» agir.
» J'ai fait plusieurs autres fautes qui,
» sans me flatter, proviennent d'inca-
» pacité.
» Je me proposois , en plaçant mon
« infortuné dans toutes les conditions ,
» de lui faire connoître les philosophes ,
» et j'entends par ce mot les précepteurs
» des Gouvernemens , qu'ils ébranlent, ,
» plus qu'ils ne les éclairent; mais je re-
» doute les applications, et mon héros
» ne fréquentera ni D*** , ni D***.
» Je prie M. de Grébillon de me Irai-
XI
» ter, avec toute la sévérité de l'amitié.
» Cette bagatelle ne sera peu t-ètrc jamais
» imprimée; mais le besoin de la gloriole
» peut me tenter, et je me connois un
» grand penchant à succomber.
» Si le malheureux ne déplaît pas trop
« à M. de Crébillon , il se croira vengé
» de la fortune. »
»J
Lettre de M. de Crébillon fils,
a M. le Baron de Besenval.
« J Evais vous rendre un compte exact,
» M. le Baron, de tout ce que je pense
)) de votre ouvrage. Voici les réflexions
î) qui me sont venues. Je vous prie de
» les suivre.
» i°. Votre objet est de faire un ou-
> vrage de morale, de tracer un tableau
» du monde , après en avoir fait i'expé-
)> rience. Rien de mieux imaginé , rien
)) de plus digne d'occuper ces momens
» que le monde et vos devoirs vous lais-
)> sent. Permettez -moi .d'applaudir à ce
» < système plein de bon esprit et de sa-
» gesse. La suite des temps vous confir-
» niera dans un parti si louable. Vous
n existerez toujours avec plaisir , puisque
» vous n'existerez dans aucun âge, sans
)) occupation.
» 2°. Votre tableau moral est bienpro-
)) jeté : l'invention est beureuse. Il ne
Xllj
)> faut ni le surcharger, ni le croquer; il
» faut que tout y trouve sa place. Ce ne
)> seroit plus un tableau , mais une simple
I » étude de peintre. Ce n'est pas ce que
d nous voulons de vous ; nous voulons
» que votre cadre soit rempli ; nous vou-
)) Ions y trouver le monde tel qu'il est ,
3) et tout ce qu'il est. Pour réussir dans
j) ce dessein , il faut d'abord arrêter comme
D) une table des différentes matières que
» vous avez à traiter. Vous réfléchirez sur
» tous les sujets que le monde offre à l'ob-
)> servateur judicieux. Vous les renfer-
5) merez dans une liste, avec un énoncé
)) court , en manière de sommaire de
)) chapitres. Quand vous croirez avoir re-
» cueilli les principaux sujets , et que
)) votre liste sera faite, nous en raison-
)> nerons. Ces matériaux rassemblés , vous
x> ferez une seconde opération } ce sera
» de leur assigner un ordre naturel, le-
» quel fasse naître les parties les unes des
d autres ; en sorte que vous ne traitiez pas,
y> dans le commencement , ce qui seroit
» mieux placé soit au milieu , soit à la
XIV
w fin. Il est dans un livre, comme dans
)) une pièce de théâtre , une génération
m de choses successives et filées, qui l'ait
» ce qu'on appelle une belle ordon-
-» nance. Les gens du monde se gâtent
» par la conversation , leur première
y école. On cause sans ordre, sans svs-
» tème, sans suite, et l'on fa il bien. Mais
)> la composition est toute différente*
» 5.° Sur le style, j'aurai l'honneur de
m vous faire remarquer qu'il sera dans
» votre ouvrage, ce qu'est le coloris dans
)> tous les tableaux. Vous êtes fait pour
)> bien écrire. Ne vous forcez pas. Mon-
» tesquieu dit qu'une femme qu'il ne
w nomme pas ( c'étoit la sienne), mar~
» choit naturellement bien ; mais que
» quand elle vouloit marcher mieux ,
)) elle boîtoit. Le sl>le qui vous convient,
)> car il y a des vocations de style , comme
» de profession , le style qui vous con-
); vient est fort, et susceptible des agré-
» mens que la philosophie n'exclut pas.
» Le style dépend nécessairement de la
» pensée. Telle pensée, tel tour d'esprit,
XV
j) tel style. Vous réfléchissez; vous con-
w noissez le langage de la bonne coui-
» pagnie. Vous avez l'usage du monde.
» Ecrivez comme vous parlez. Quand les
» fleurs se trouveront sous votre main ,
» cueillez-les sans scrupule , mais aussi
)) sans effort. Evitez une chose, je veux
» dire le tortillement, ou l'obscurité. Pour
j» y réussir , alongez moins vos phrases.
w Evitez également une concision affectée
)> de locutions, qui redeviendroient obs-
)) cures par leur petitesse et leur mai-
)» greur. Ni trop courtes , ni trop lon-
)) gués , claires , ou du moins faciles à
)> pénétrer; telles sont les bonnes locu-
)> tions. Coupez vos phrases par des points
» qui accoutument vos yeux à une cer-
» taine symétrie sur le papier. Vous par-
» lez bien; écrivez de même. Ne soup-
» connez aucun mystère dans et travail.
» Les règles sont très-peu de chose. C'est
» l'usage qui décide; et l'usage vous est
)) connu, comme le monde même.
)> Pardonnez-moi tout ce pedantisme
)> précipité. J'ai suspendu quelques occu-
» pations pour m'entretenir rapidement
v avec vous. Quand j'aurai l'honneur de
» vous voir , nous en résumerons avec
» plus de soin. J'applaudis, M. le Baron,
» à des goûts si sages. Mais ce qu'il im-
» porte que vous sachiez , c'est que vous
)) valez mille fois plus que vous ne voulez
)) le croire. Vous avez reçu de la nature
» un très -bon esprit. Vous avez joint à
» cet avantage précieux ce que l'usage
m du monde et la lecture doivent pro-
)> curer. Vous êtes mon Baron, et celui
)> de quiconque se pique de respecter et
» d'aimer le mérite agréable et solide. »
MEMOIRES
M É M O I II E S
DE M. LE BARON
DE BESENVAL
MÉLANGES LITTÉRAIRES,
HISTORIQUES ET POLITIQUES.
le Spleen.
J 'avois remarqué souvent aux Tuileries
un homme âgé , vêtu fort simplement ?
d'un extérieur modeste et chagrin, qui,
sans avoir l'air farouche , cependant se
tenoit de préférence dans les lieux écar-
tés. Un jour, que je me promenois seul ,
ayant encore aperçu mon homme , je le
suivis pendant quelque temps; enfin, cé-
dant à ma curiosité, je l'accostai.
« Monsieur, lui dis-je, vous trouverez
peut-être étonnant que n'ayant pas l'hon-
neur d'être connu de vous, j'interromps
Tome IV. a
(2 )
votre promenade ; mais, je vous l'avoue
franchement; le soin que vous prenez de
fuir, dans ce jardin, le monde que d'or-
dinaire on y vient chercher, m'a donné
le désir de vous connoitre. Une manière
d'être qui n'est pas celle de tout le monde,
annonce communément une façon de
penser particulière , et mon plus grand
plaisir est de pénétrer les différens motifs
qui l'ont agir les hommes. »
« Monsieur, me répondit-il en souriant,
un homme qui, se promenant aux Tui-
leries , évite la chaleur, la poussière et la
foule , est certainement un animal rare.
Je ne suis pas étonné qu'il ait excité votre
curiosité : pour la satisfaire, je vous dirai
que, de toutes les promenades, ce jardin
est celui qui plaît le plus à mes jeux >
qu'en y fuyant le monde que d'ailleurs je
hais, j'y trouve l'air et la fraîcheur, avée
l'avantage d'être dans un lieu qui m'est
agréable. Si vous desirez savoir qui je suis,
je souhaite que vous soyez plus habile que
moi. Il y a quarante ans que je travaille à
me connoitre, sans avoir pu réussir. »
(3)
Cette réponse me donna plus d'envie
de continuer la conversation.
Moi.
Dire qu'on ne se connoît pas , c'est
prouver qu'on a fait bien des recherches
sur soi-même.
l'Inconnu.
C'est du moins être de bonne foi; c'est
peut - être avoir appris que le cœur de
l'homme est un labyrinthe où l'on se perd,
un caméléon qui trompe les yeux les plus
attentifs et les plus pénétrons.
Moi.
Vous avez raison; mais il me sembla
pourtant qu'il y a des situations où la
volonté des hommes est toujours déter-
minée dans un même sens , et qu'il
existe des caractères marqués qui ne
se démentent point.
l'Inconnu.
Cela se peut: mais réfléchissez-y; vous
verrez que la volonté des hommes est
a 2
toujours soumise à l'influence du moment,
aux cireonslances. Quelquefois ce mo-
ment se prolonge : le hasard ne l'ait point
changer les circonstances : la volonté se
soutient, et l'on usurpe la réputation d'un
caractère suivi.
M o i.
Quoi ! vous pensez que ces hommes qui
ont soutenu avec fermeté les vicissitudes
d'une vie pleine d'orages, et qui l'ont ter-
minée par une mort courageuse , n'ont
pas mérité la réputation de la plus grande
contenance ?
l'Inconnu.
Je crois que l'amour-propre étoit le
ressort qui les animoit dans les événemens
exposés aux regards des autres ; mais les
avez-vous suivis dans leur vie privée ? Me
répondrez - vous que ce courage , cette
grandeur d'ame n'ont pas échoué mille
fois contre des choses futiles, mais ca-
chées ? Allez , monsieur , ne soyez ja-
mais la dupe des comédies jouées sur un
grand théâtre. Ce n'est point là qu'il faut
(5)
cherchera démêler le coeur humain ; c'est
dans le vôtre propre : lous les cœurs sont
faits sur le même modèle. Il n'y a de dif-
férence que dans leurs inclinations.
M o i.
En vérité, monsieur, la façon dont vous
parlez ajoute encore au désir que j'avois
d'entrer en conversation avec vous. Me
permettrez-vous de vous demander quel
état vous avez embrassé ?
l'Inconnu.
Je n'en ai plus maintenant , après en
avoir essayé plusieurs.
M o i.
Cette réponse me met dans le cas de
vous faire des questions multipliées, qui
pourroient vous devenir importunes.
l'Inconnu.
Pour vous les épargner, je ne demande
pas mieux que de vous raconter quelques
épisodes de ma vie : je vous prierai seule-
ment de souffrir que je vous taise mon
nom, et celui des gens que je citerai. Je
(6)
les désignerai sous des noms supposés ,
pour me faire mieux entendre.
Cadet d'une assez grande maison, je
fus destiné, par ma famille, à l'état ecclé-
siastique. L'éducation que je reçus en con-
séquence , rendit mes premières années
assez pénibles. Toutes les choses qu'il faut
savoir dans l'état auquel j'étois voué, de-
mandent une étude fatigante et très-en-
nuyeuse. Un de mes oncles, évêque, se
chargea de moi. C'étoit un homme ver-
tueux et rempli du sentiment de ses de-
voirs. Quoique jeune encore, j'examinois
sa conduite : je fus effrayé de la sévérité des
mœurs d'un ministre de la religion, qui
doit la faire pratiquer et la rendre respec-
table. L'impunité de beaucoup d'évêques
qui déshonorent le sacerdoce, ne me ras-
sura point. L'avilissement personnel qui
suit toujours un état mal rempli, me parut,
de tous les maux , le plus affreux. Arrêté
cependant par la timidité , compagne in^
séparable de la première jeunesse , je
n'osois déclarer la répugnance que j'avois
pour être prêtre. Tourmenté sans cesse
(7)
de celte idée, mon humeur s'en ressentit.
Mon oncle s'en aperçut : il ne lui lut pas
difficile de pénétrer la cause de mon cha-
grin. Il me fit appeler un matin dans son
cabinet. « Mon neveu , me dit-il , je lis dans
votre cœur : votre tristesse m'annonce qu'il
jiest point d'accord avec ce que vos pa-
rens ont décidé de vous. Faites vos ré-
flexions ; songez qu'un beau nom est le
seul patrimoine qui vous attende ; avan-
tage désirable , lorsqu'il est accompagné
de richesses qui peuvent en soutenir l'é-
clat; mais fardeau pesant, dans la misère.
En vous faisant prêtre , ces richesses ne
peuvent vous manquer, et vous obtien-
drez , jeune encore , et sans peine, ce que
vous n'oseriez espérer dans tout autre état,
après les plus grands travaux et dans la
vieillesse la plus avancée. Si cependant vous
ne vous sentez point les dispositions né-
cessaires à cet état, ne différez pas d'un
instant; prenez un autre parti. Tous les
inconvéniens auxquels vous vous expo-
serez, ne sont pas comparables à celui de
ne point tenir les engagemens que vous
(8)
aurez pris dans la société. » Mon oncle
ajouta même, en levant les yeux au ciel:
« N'est-il pas ailreux. qu'à l'âge où l'expé-
rience ne peut éclairer notre choix , les
hommes aient exigé qu'on décidât du sort
du reste de sa vie ? »
Enhardi par l'ouverture que me faisoit
mon oncle, je lui déclarai mes vrais sen-
timens ; et, peu de temps après, je re-
tournai dans la maison de mon père.
Moi.
Je pense bien comme vous sur l'état
ecclésiastique. L'opulence qu'il procure
quelquefois , ne me paroi t pas dédom-
mager des entraves qui s'y trouvent sans
cesse. S'occuper de détails vétilleux et
Jatigans , au fond d'un diocèse; recher-
cher tous les malheureux ; se refuser , pour
donner aux autres; être en garde contre
ses moindres actions, de peur du scan-
dale; commander à d'autres prêtres qui
tâchant de se soustraire à votre autorité;
être le fermier d'uw temporel dont on ne
peut disposer, et qui toujours est attaqué:
(9)
voilà la vie d'un évoque. Mais je vous sup-
plie de vouloir bien poursuivre un récit
que j'écoute avec intérêt.
l'Ikcosn u.
Lorsque j'arrivai, ma mère étoit morte.
Mon père me reçut fort mal. J'avois songé,
me dit-il , à vous rendre heureux ; mais
puisque votre indocilité s'y refuse, il faut
vous satisfaire. Vous aurez le temps de
vous repentir du parti que vous prenez
aujourd'hui. Pour vous accoutumer de
bonne heure au mal-aise auquel vous êtes
destiné , je ne veux pas que vous con-
noissiez l'aisance qui règne, dans ma mai-
son ; je ne veux pas même vous mettre
dans le régiment de votre frère, où vous
seriez encore trop bien traité. Je viens
d'obtenir pour vous une lieutenance dans
celui d'un de mes amis , et vous n'avez
qu'à vous préparer à l'aller joindre demain.
31 01.
C'est une chose incompréhensible que
le despotisme des pères! De tous les êtres
( m)
qui peuplent le monde, les hommes seuls
osent se l'arroger. La docilité des enfans
ne viendroit-elle point de l'impression de
leur première ibiblesse , de l'habitude
qu'ils ont d'être dominés par leur père ,
( t d'une sorte de respect pour leur expé-
rience ?
L'hcOKS U.
Cela peut y faire; mais soyez convaincu
que la piété filiale , dont on a fait une
vertu, ne doit son origine qu'à l'avarice,
aux richesses qu'on attend de ses pères.
Voilà le vrai fondement de leur despo-
tisme, et de la soumission des enfans.
LemienmefitpartirpourValcnciennes,
où mon régiment étoit en garnison.
Les leçons de mon oncle m'avoient plus
frappé , que la dureté de mon père. Ayant
quitté L'habit de prêtre, par la crainte de
ne pouvoir en remplir les engagemens, je
me donnai [ou: entier à ceux du métier que
je venois d'embrasser. Beaucoup d'ac-
tivité, quelqu'intelligence, me filent choi-
sir pour aide-major, poste qui demande
( » )
bien des soins et clés pas, dans un jour.
Accoutumé dès. long-temps à réfléchir ,
)e jugeai bien vite que ceux qui comman-
dent aux autres n'en sont au fond que
les esclaves. Sans cesse autour du soldai,
occupé de ses besoins , de sa santé , de
sa discipline, de l'avertir de ses devoirs,
je reconnus que je leur devois tout, tandis
qu'à l'obéissance près, ils ne me dévoient
rien. Quelquefois, outré de fatigue, je me
rappelois la vie tranquille que j'avois me-
née, sans pourtant la regretter.
M o i.
En effet, il y a un peu plus de fatigue
dans la journée d'un aide-major, que dans
celle d'un séminariste.
l'Inconnu.
Oui, mais bien de l'ennui de moins.
J'aimois mon métier, et j'aurois compté
mes peines pour rien , si j'avois été content
d'ailleurs; mais j'étois soumis à des chefs,
pour la plupart imbéciles. Ils s'en prenoient
à moi de leurs propres fautes, et me fai-
saient souvent supporter leur humeur. En
( >* )
butte à la jalousie de mes camarades., par
ma façon d*être, différente de la leur, ils
tournoient mon application en ridicule.
Je soutins pendant quelque temps leurs
plaisanteries: mais un jour, qu'on me
poussa plus qu'à l'ordinaire, je me lâchai.
Je pris à partie celui de la troupe qui nu;
plaisoit le moins. Il me répondit virement.
Je ne cédai point, et nous en vînmes à
des propos qui veulent satisfaction. Noos
nous battîmes. Je reçus un coup d'épée
au travers du corps. Mon sort n'étoit pas
assez heureux pour être fort tourmenté
delà crainte de mourir. Je regardai même
ma blessure comme un événement moins
fâcheux , que si j'avois tué mon adversaire ;
ce qui m'auroit contraint d'aller chercher
dans des pays étrangers, un asile contre
la rigueur des lois.
Moi.
Car les mêmes hommes qui ont arrangé
qu'une injure ne pouvoil être lavée que
par du sang, ont fait des lois pour pros-
crire celui qui se conformeroit à cet usage.
( * )
l'Inconnu.
Trouvez-vous bien plus raisonnable ,
qu'un homme , déjà victime de la mau-
vaise humeur d'un autre, soit encore forcé
d'exposer sa vie , pour en tirer vengeance?
La société des hommes n'est qu'un tissu
de contradictions et de choses mal vues.
Je lus plus tôt rétabli de ma blessure ,
que je n'avois osé l'espérer. Mon combat
avoit fait du bruit; et la première fois que
je reparus à l'assemblée , tout le monde
s'empressa de me témoigner de l'amitié.
Parmi les femmes , il y en eut une qui me
montra tant d'intérêt et de joie , du retour
de ma santé, qu'elle me fit une vive im-
pression. Elle possédoit bien des avan-
tages pour toucher le cœur d'un homme
de mon âge. Aux traits les plus réguliers,
elle joignoit tout i éclat de la jeunesse. Sa
vivacité piquante ajoutoit encore à ses
grâces ; en un mot , elle étoit faite pour
plaire. Je fus séduit, et je ne tardai pas
à lui déclarer mes sentimens. J'en fus si
bien reçu, qu'en très-peu de temps, il ne
me resta plus rien à désirer. Monsieur ,
tous avez sans doute éprouve le charmé
d'une première conquête; ainsi , je ne vous
ferai point le détail de mon bonheur. J'en
étois tellement oeeupé, que je négligeons
mes devoirs. Le colonel du régiment m'en
reprit avec dureté. J'y lus sensible, et je
me livrai plus exactement à mes fonctions,
sans prendre sur ma tendresse. Mon re-
pos seul en souffrit , et certainement je
n'aurois pu résister, sans une catastrophe
à laquelle je ne devois pas mal tendre.
La gaieté du caractère de ma maîtresse
excitoit la mienne. Nous joignions à nos
amours, des enfantillages naturels à nos
âges. Un soir, sachant qu'elle n'étoit pas
chez elle , j'imaginai d'aller me cacher
dans sa chambre, pour la surprendre à
son retour. A peine avois-je eu le temps
de me placer de façon à me dérober à
ses premiers regards , que je l'entendis
qui renlroit. Je fus surpris de distinguer
une autre voix que la sienne. La curio-
sité , les ménageinens que je croyois lui
devoir, me portèrent à ne point sortir de
l'endroit où j'élois caché. Un seul rideau
( «*')
me eouvroit ; au moyen de quoi, je re-
connus aisément qu'un de mes camarades
lui donnoit la m«.in : cela me parut assez
simple. Mais, que devins-je , lorsque je
▼Js cette maîtresse que j'adorois, et pour
laquelle je me serois sacrifié mille lois ,
renvoyer ses gens , et prodiguer à mon
camarade les caresses les plus tendres ;
puis , joignant l'ingratitude à la perfidie,
s'oublier au point de faire d'amères plai-
santeries sur mon compte ! Je fus si saisi
de ce spectacle, que je restai long-temps
sans avoir presque l'usage de mes sens.
Enfin , revenant à moi, je sortis de dessous
mon rideau. Vous pouvez vous imaginer
quel effet produisit mon apparition su-
bite. Je pris le ton ironique; et, quoique
pénétré de douleur , je m'en tirai fort
bien. Ce qui vous surprendra peut-être ,
c'est que mon camarade me parut mille
fois plus embarrassé que ma maîtresse.
Moi.
Point du tout. Je reconnois bien là
l'audace d'une femme démasquée. Vous
(iC)
fûtes bien heureux que le hasard vous
eut empêché d'être dupe plus long'*
temps.
l'Inconnu.
Oui , si les maux auxquels expose la
certitude d'être trompé, ne sont pas plus
filcheux qu'une duperie qu'on ignore:
l'un et l'autre peuvent se défendre.
Quoi qu'il en soit, je ressentis le plus
violent chagrin de cet événement. J'élois
d'autant plus peiné, que je voulois caelier
ma douleur. Le désir de la vengeance
îmuvoit place parmi les sentimens tumul-
tueux qui m'agiloient. Vous savez peut-
êtue, que dans toutes les villes de pro-
rinces, il y a deux ou trois femmes qui
se disputent l'avantage de la beauté, des
Succès. La haine est le fondement de leurs
affections réciproques, et les moyens de
s enlever leurs conquêtes soni leur unique
occupation. Pour me venger de mon in-
lidelle, j'imaginai d'adresser mes vœux à
celle de ses rivales qu'elle haïssoit le plus.
J'exécutai mon projet. Il eut la suite la
plus heureuse et la plus prompte. J'avois
eu
( '7)
eu soin de cacher ma funeste aventure :
par conséquent, ma nouvelle maîtresse,
ignorant mon véritable motif , attribua
mon hommage au pouvoir de ses charmes.
Il étoit simple qu'elle s'y trompât. Au goût
qu'elle prit pour moi, se joignit le triom-
phe de m'enlever à son ennemie : voilà
bien des raisons, pour ne pas me faire
soupirer long-temps. Jepassois donc, des
bras d'une femme perfide , dans ceux d'une
beauté qui m'aimoit, et j'eus la satisfac-
tion de jouir du chagrin qu'en ressentit
ma première maîtresse, et de toutes les
démarches qu'elle fit pour m'attirer de
nouveau dans ses fers. Ces menées furent
inutiles, quoique je sentisse bien distinc-
tement que je l'aimois encore.
Mo i.
Enfin, vous voilà donc heureux! J'en
suis ravi.
l'Inconnu.
Point du tout. J'étois aimé ; mais je
n'aimois point ; et ces attentions qu'on
avoit pour moi me paroissoient insipides.
Tome IV. b
( i8)
Ces détails, ces inquiétudes de la ten-
dresse , si délicieux pour deux cœurs
également épris, me fatiguoient. Les re-
proches que je me faisois , de mon ingra-
titude , augmentaient la ^êne de mon état.
Je voulus essayer d'en sortir; et craignant
autant l'air des mauvais procédés, que le
malheur de rester plus long-temps dans
ma situation , je m'avisai d'un moyen que
je crus qui concilieroit tout, et que je
regardai comme infaillible. Un de mes
camarades étoit de la plus jolie figure du
monde; il joignoit à cet avantage eelui
d'avoir assez de grâces dans l'esprit , de
la gaieté , de l'étourderie , en un mot ,
tout ce qu'il faut pour séduire une femme.
J'ouvris mon cœur à ce jeune homme, et
je lui demandai de me supplanter. Je
n'eus pas de peine à le persuader. Il me
promil de me débarrasser promplement
de ma maîtresse. En pareil cas, on ne
manque jamais de confiance : il m'en mon-
tra tant, que dès ce moment je me re-
gardai comme renvoyé. Je respirai. Eu
effet , Blancourt ( c'est le nom de mon
(•9)
camarade ) rendit des soins. Bientôt il ea
eut de si marqués , que tout le monde les
vit, et crut que j'étois le seul, selon l'u-
sage des maris et des amans en titre , à
ne pas m'en apercevoir. Je lui donnois ,
comme bien vous pensez , le plus beau
jeu du monde : cependant, j'examinois se*
progrès. Lorsque j'étois présent, ma maî-
tresse le recevoit à merveille , et même
poussoit l'adresse jusqu'à lui faire des aga-
ceries; mais lorsque j'étois absent, Blan-
court me rapportoit qu'elle étoit beaucoup
plus froide , et même qu'elle étoit , on ne.
sauroit plus réservée, dans le tête-à-tête.
Il calmoit les inquiétudes que me causoit
une telle conduite , en m'assurant qu'elle
ne pouvoit tenir encore long-temps , et
qu'en un mot, si elle l'y contraignoit, il
en viendroit à des partis qu'on regarda
comme infaillibles, dans la garnison. Je le
croyois; mais voyant qu'il n'avançoit pas?
je le tourmentai pour mettre en usage le$
derniers moyens. Enfin , il vint un soir
chez moi. — Tout est manqué, me dit-il:
ali ! quelle femjne ! Qq qui vient de m'arr
m 2
(20)
river est incompréhensible. — Ah ! je suis
perdu, m'écriai- je ! Quoi! je serai donc
éternellement aimé î — Aimé ! reprit Blan-
courl : adoré; mais de l'adoration la plus
forte que j'aie vue de ma vie. Figure-toi
qu'à dessein de pousser l'aventure à bout,
je me suis rendu chez madame de***, à neuf
heures, temps où chacun, retiré chez soi,
me donnoit le moyen de terminer ton af-
faire , sans être interrompu. J 'ai commencé
par lui dire tout ce que la tendresse peut
inspirer de plus vif et de passionné ; d'a-
bord , elle ne m'a répondu qu'en plaisan-
tant: ensuite elle m'a fait les plus grandes
instances de m'en aller, et d'un air qui mon-
troit que je l'importunois à l'excès. Piqué
.de cette réception, et voulant accomplir
mes desseins, je me suis mis à ses genoux;
j'ai pris avec violence une de ses mains :
je l'accablois de baisers. Ensuite, pous-
sant mes entreprises par degrés
Une lionne n'a pas plus de force et de
rage, qu'elle m'en a montré dans cet ins-
tant. Furieuse , et se dérobant de mes bras:
« Insolent , m'a-t-eiie dit, je ne sais à qui
(21 )
» lient que je n'appelle mes gens pour vous
» faire traiter comme vous le méritez ! »
Elle a prononcé ces mots avec tant de
majesté, qu'elle m'en a décidément im-
posé. J'étois à genoux : j'y suis resté ,
sans trop savoir pourquoi. « Monsieur,
P a- 1- elle ajouté très-gravement, votre
» âge et votre étourderie sont les seules
» excuses de l'oubli dans lequel vous ve-
3» nez de tomber. N'avez jamais la har-
» diesse de mettre les pieds chez moi. Un
» peu de coquetterie, peut-être, et beau-
» coup d'histoires que la jalousie des
» femmes ont inventées sur mon compte,
» vous ont fait apparemment me mécon-
» noître. Quoique votre conduite me dis-
» pensât de toute explication , cependant
» je veux que vous connoissiez mon cœur.
» Apprenez qu'il déteste et méprise un fat
» assez téméraire pour m'outrager , au
« point que vous venez de le faire : d'ail-
** leurs , il y règne un sentiment qu'au-
» cune séduction, ni même le temps ne
» pourront effacer. Si j'ai souffert vos
» soins , c'est qu'ils importoient à mes
(M )
» desseins. Le peu de discrétion que von*
3t avez mis dans votre conduite avec moi,
* ne demandoit pas plus de ménagemens
o» dans la mienne avec vous. » En ache-
vant ces mots, elle est sortie delà chambre,
et m'a laissé fort effarouché de l'aventure.
— Me voilà donc condamné sans ressource ,
dis- je tristement à Blancourt Vous
riez i
Moi.
Je vous en demande pardon ; mais le
moyen de m'en défendre ? Vous me mon-
trez comme un très-grand malheur d'être
adoré d'une femme aimable, et qui, ce me
semble, méritoit votre attachement.
l'Inconnu.
Et voilà précisément ce qui faisoit mon
supplice. Plus jesembloi» lui devoir, plus
je me reprochois mon indifférence ; et
plus je faisois d'efforts pour la vaincre f
moins j'y parvenois. J'éprouvois l'incon-
vénient de toutes les passions, où Ton ne
voit jamais un égal degré de tendresse ,
où, par conséquent, le malheur est réci-
(23 )
proque; car il est peut-être aussi fâcheux
de se voir arracher des soins par la re-
connoissance , que d'en rendre qui ne
soient pas reçus par un amour aussi vif que
celui qui les dicte.
Moi.
Il faut convenir que les situations même
les plus riantes, ne se peignent pas d'une
façon agréable à votre imagination.
l'Inconnu.
Ce n'est pas ma faute. Je vois les choses
du point de vue d'où les aperçoit tout
homme qui a vécu et qui a réfléchi.
Je fus donc condamné, comme je viens de
vous le dire, à voir encore madame de* * *.
Il fallut bien m'y soumettre. Je demeurai
quelque temps dans cette gêne. Ma pa-
tience étoit à bout, lorsqu'un événement
imprévu me tira de peine. Je reçus une
lettre de mon père, d'un style bien dif-
férent du sien. Il m'apprenoit que mes
deux frères aînés étoient morts de la pe-
tite-vérole, à dix jours l'un de l'autre; il
m'appeloit son cher fils } et la seule cou-
( »f)
solution nue le ciel lui laissât. Il ni'oi-
donuoit de me rendre auprès de lui.
Je ne me donnai que le temps d'aller
prendre congé de mes supérieurs, et de
voir encore ma maîtresse. J'avoue que,
lorsque je pris congé d'elle, sa douleur
me toucha. Je lui dis tout ce que je pus
imaginer, pour la calmer. Quelque peu
qu'on soit affecté, le cœur renferme une
sensibilité qui, remuée, prend aisément
le caractère d'un sentiment plus fort : j'en
eus toute l'apparence , dans ce moment.
Cela suffisoit au désir que j'avois de me
bien séparer d'une femme à qui sûrement
je devois des attentions.
Je fus reçu de mon père, en fils unique.
H avoit obtenu pour moi le régiment de
mon frère aîné. Il m'en apprit la nouvelle,
et j'en fus transporté de joie. J'aimois fort
le service , et ce qui me procuroit de
l'avancement ne pouvoit que m'ètre in-
finiment agréable. Ce sentiment n'étoit
point traversé parle chagrin d'avoir perdu
mes deux frères. Exilé de ma famille , à
peine les connoissois-je. Je passerai rapi-
fi8j
dément sur les temps du deuil et des re-^
grets qui régnèrent dans notre maison ,
pour arriver à celui où mon père voulut
me marier. Effrayé par le sort de mes
frères, quelque désir que je lui montrasse
d'aller à mon régiment, il ne voulut point
consentir à me laisser partir, qu'avant je
n'eusse une femme. Quoique possesseur
de grands biens , le dérangement de ses
affaires avoit engagé ses terres ; de façon
que, pour les libérer, il lui falloit une
grosse somme d'argent, qu'il ne pouvoit
trouver qu'en me mariant dans la finance.
C'est le parti qu'il prit. J'épousai la fille
d'un fermier-général, qui me donna beau-
coup d'argent, et des parens embarras-
sans, à qui cependant on ûta bientôt la
permission de venir chez moi. Me voilà
pourvu d'une femme fort jolie, fort co-
quette, qui d'abord prit (comme cela se
voit ordinairement ) beaucoup de goût
pour moi. Je menois une vie fort heu-
reuse , ou , pour mieux dire , fort turbu-
lente. Neuf sur chaque objet, je les trou-
vois tous eharinans, et je ne savois auquel
, (26)
me livrer de préférence. Les commence-
mens d'un mariage opulent sont toujours
délicieux. La profusion dans tous les gen-
res attire dans une maison une affluence
de monde qui participe aux plaisirs ,
comme elle en entretient la durée. Je fis
mille connoissances , entre lesquelles je
choisis celles qui me plurent davantage,
pour en faire des amis. Parmi ce nombre,
Darcen ville me fit plus d'impression que
tous les autres. Il étoit d'un caractère
doux, plein d'esprit, de gaieté, de poli-
tesse : son seul défaut étoit une ambition
outrée.
Moi.
Ah ! pour le coup , vous voilà content !
l' I n c o n n u.
On l'est toujours, lorsque le tourbillon
entraîne , et que, sans réflexion sur le
passé, sur l'avenir, et 8W ce qui nous en-
vironne, l'attrait de ostant nous oc-
cupe uniquement. Mais combien ce temps-
là dure-t-il, dans la carrière des hommes?
Un moment, qui semble même n'être a«-
<27)
cordé que pour mieux faire sentir le vide
qui le suit.
Quelqu'agréable que fût la vie que
je menois , l'envie d'aller à mon régi-
ment me tourmentoit. Enfin , vint le
temps où mon devoir m'y appeloit. Je
partis, laissant ma femme en soupçon de
grossesse. Elle répandit quelques larmes,
à notre séparation : je n'en versai pas; car
j'étois assez heureux, pour n'être point
amoureux d'elle. Mon régiment étoit à
Besancon. Je fus reçu par le corps avec
toutes les marques d'empressement ima-
ginables. Les premiers jours se passèrent
en joies , en festins ; mais bientôt ces
prévenances se changèrent en discussions,
parle peu d'ordre que je trouvai. Je m'a-
perçus que mon frère avoit négligé la
discipline; je voulus l'établir, et je ren-
contrai la résistance que l'habitude de la
licence oppose toujours à la réforme. J'em-
ployai la fermeté , les punitions. Je réussis
quant à mon objet ; mais les soins et les
peines qu'il fallut me donner me confir-
mèrent d'autant plus dans cette vérité,
( *8 )
que j'avois déjà reconnue : c'est que plus
un homme a d'autorité sur les autres, plus
il dexicnt leur esclave, s'il veut faire ce
qu'il doit. D'ailleurs . délivré de l'autorité
de chefs sans mérite, qui m'avaient tant
imporluné , je retombai sous un autre
joug mille fois plus insupportable; je veux
dire , le despotisme du ministre qui, ja-
loux de ses droits, ou prévenu par un
commis gagné, est presque toujours con-
traire aux choses qu'un colonel appliqué
propose, pour le bien. Il fallut me sou-
mettre à ces dégoûts ; et comme mes prin-
cipes étoient de remplir les devoirs de
mon état, rien ne put m'en distraire. Mon
régiment ne prenoit pas tellement mon
temps, qu'il ne m'en restât pour la société.
Celle de Besançon est agréable et nom-
breuse. Parmi les femmes chez qui l'on
me mena, il y en eut une à qui je ne rendis
pas d'abord la justice qu'elle méritoit. Un
maintien doux et réservé faisoit encore
Taloir les agrémens de sa figure, et pro-
meltoit un caractère honnête et vertueux :
son esprit éloit juste, mais timide; il se
<*9)
ressentait quelquefois un peu trop de l'é-
ducation que l'on donne ordinairement
aux femmes, à qui l'on fait des principes,
de certains préjugés, et des monstres, de
tout ce qui s'en écarte. Non exempte de
l'amour-propre de son sexe , elle en avoit
la coquetterie, sans en avoir l'indécence;
et cette réserve étoit en elle encore plus
l'ouvrage de son honnêteté naturelle, que
de la crainte du blâme , quoiqu'elle y fût
fort sensible. Les atteintes dont la calom-
nie essayoit quelquefois de ternir sa ré-
putation, lui faisoient des plaies doulou-
reuses qui ne pou voient être guéries que
par le temps. Sévère pour elle seule , pres-
que toujours son imagination grossissoit
les torts qu'elle croyoit avoir ; tandis
qu'elle prenoit si généralement la défense
des autres, que ceux qui ne connoissoient
pas son motif , mettoient sur le compte
de l'affectation , ce qui venoit de sa dou-
ceur et de sa bonté. Elle y joignoit beau-
coup d'égalité , de complaisance. Son
cœur, naturellement tendre, avoit besoin
d'un objet qui le remplit. Telle étoit ma-
(5o)
dame de Rcnnon. Elle aimoit son marir
lorsque je la connus. Ce sentiment, source
d'un bonheur bien vrai , ne se rap-
])< rie plus à nos mœurs; il gêne la liberté
qui fait le charme de la société de no»
jours. La réserve et la décence que
tout mari veut dans sa femme, anéantit
le plaisir : la gaieté même se ressent de
l'éternelle présence dont un époux amou-
reux accable les maisons que fréquente
une femme dont il est aimé. La société,
légère et corrompue , ridiculise , de son
côté, cette sympathie conjugale.
La façon d'être de madame de Ren-
non avec son mari me choqua ; j'en
fis des plaisanteries qui réussirent ,
qu'elle sut , et qui ne la prévinrent
point en ma faveur. Cependant , je la
voyois presque tous les jours. Insensi-
blement , sa ligure me fit impression. Je
ne connoissois point assez son carac-
tère pour en faire alors tout le cas qu'il
méritoit : mais me sentant de jour en jour
pins de penchant pour elle, je changeai
de ton , et je pris autant de soins pour
(..« )
lui plaire, que j'avois mis peu de retenue
dans mes plaisanteries. Elle s'aperçut de
mon changement avec plaisir, comme elle
me l'a avoué depuis ; non pas qu'elle sentît
aucun goût pour moi: mais elle lut flattée
de l'espérance de voir bientôt à ses ge-
noux un homme qui l'avoit bravée jusqu'à
lui donner des ridicules; se proposant,
lorsque j'en serois là , de me braver à son
tour. L'Amour prend toutes sortes de for-
mes pour entrer dans un cœur. Il em-
prunta les traits de la vengeance ; et ma-
dame de Rennon ne le reconnut que lors-
qu'il ne fut plus temps de le combattre.
Toujours franche , toujours naturelle , elle
convint avec moi de mon triomphe , dès
qu'elle le vit ; elle se fioit sur le pouvoir de
ses préjugés, pour la garantir des suites.
En effet , quoique mon devoir ne m'obli-
geât que de passer trois mois à mon régi-
ment, j'y restai neuf mois, qui furent en
vain employés à tout ce que l'amour le
plus tendre peut inventer de séduisant.
Rien ne me réussit. Madame de Rennon
reccvoit avec joie les preuves de mon atr
( 32 )
tacheraient, el me montroit le plus grand
intérêt; mais je ne pus en obtenir davan-
tage. Il fallut la quitter, pour revenir à
Taris. Je reçus la nouvelle que ma femme
éloil accouchée d'un garçon. Notre sépa-
ration lut touchante: nous nous aimions
véritablement. Elle me promit de m'écrire
souvent. La certitude de recevoir de ses
lettres, m'aidoit à supporter l'idée que
j'allois m'en éloigner. Ma femme ne me
reçut point, à mou retour, comme la sen-
sibilité qu'elle m'avoit montrée , à mon dé-
part, devoitme le promettre. Je crus re-
marquer en elle beaucoup de contrainte.
Elle me querella de n'avoir pas envoyé
quelqu'un, avant moi , l'avertir de mon ar-
iï\ée. « Ma vue inopinée , disoit-elle, lui
av oit causé un saisissement dont elle se res-
sentirait long-temps. » Je répondis dou-
cement à cette incartade, et je n'y gagnai
rien. Je trouvai le même ton d'aigreur,
dans toutes les choses qu'elle me dit. Je la
priai de l'aire fermer sa porte, afin que je
pusse donner au repos, au plaisir de la
revoir, le reste de la journée. Elle me ré-
pondit
(33)
pondit que si je voulois de la solitude , je
n'a vois qu'à nie renfermer dans ma cham-
bre; qu'on ne viendroit point m'y trou-
bler: que, pour elle, elle ne faisoit que
commencer à revdir le monde; qu'elle
avoit plusieurs personnes à souper. J'étois
confondu de tout ce que j'entendois. Je
ne fus pas long-temps à soupçonner la
cause d'un changement si prompt. La
compagnie étant arrivée, je vis un jeune
homme , d'une fort jolie figure. Ma femme
rougit en me le présentant, et tout le
inonde se mordit les lèvres. Cela fut suf-
fisant pour m'ouvrir les yeux : je ne fis
semblant de rien. Le souper se passa gaie-
ment; cependant je reconnus que je gé-
nois, quoiqu'on n'eùtpas grande attention
pour moi. Le lendemain matin, mon père
me fit dire de venir le trouver, dans son
appartement. « Monsieur, me dit-il, je ne
» prétends point attaquer la conduite de
» votre femme, ni même la soupçonner;
» mais - elle s'est fait une société que je
» n'approuve point, et qui l'entraîne dans
» une vie trop dissipée : cela n'a bonne
Tome. IV. c
( W )
» grâce pour aucune femme, et principa-
>» ltmient pour une personne de son àgc.
» Mon devoir est de vous en avertir; le
>• voire est d'y mettre ordre. » Je répondis
à mon père tout ce que je crus capable d'é-
loigner des idées dont je n'étois que trop
convaincu : car , c'est encore une des ridi-
culités du rôle de mari, que cette obli-
gation de prendre à tort et à travers le
parti de sa femme. Je lui promis de parler
à la mienne , et l'assurai que très-certai-
nement elle se prêteroit à tout ce qui pour-
roit lui plaire. En effet, j'eus une grande
conversation avec elle; conversation que
sa colère interrompit plus d'une fois; elle
la fit principalement retomber sur moi :
« illuiparoissoit tout simple que l'humeur
de lïige agît sur mon père; mais, pour
moi, c'étoit,de bonne heure, prendre de*
travers. Cependant elle connoissoit l'es-
clavage attaché nécessairement à la con-
dition de femme; et peut-être auroit-clle
la complaisance de supporter mes capri-
ces, s'il s'agissoit de toute autre chose que
de sacrifier ses amis; foiblesse à laquelle
(55)
elle ne consentiroit de sa vie. » Je me trouvai
très-embarrassé , non pas pour moi ; car, à
vous parler franchement, la conduite de
ma femme m'étoit assez indifférente. Mais
l'humeur violente et despotique de mon*
père, me fît craindre que le peu de cas
qu'on f'aisoit de ses ordres, ne produisît un
éclat. Je ne me trompai point. Voyant que
les choses continuoient sur le même pied,
il me demanda l'explication de cette con-
duite. Je ne donnai que de mauvaises rai-
sons; je n'en avois point d'autres : il s'em-
porta violemment , et finit par me dire
que je n avois qu'à sortir de chez lui; qu'il
ne prétendoit pas se donner le blâme de
tolérer cela dans sa maison ; que quand
je serois dans la mienne, ne partageant
plus le ridicule dont je me couvrois, il
seroit le premier à s'en moquer.
Moi.
Je reconnois la dureté de 1 âge. Il semble
qu'elle efface les situations où l'on s'est
trouvé soi-même , et qu'elle fasse oublier
combien l'on traitoit alors d'injuste, la- ri-
gidité de ceux dont on dépendoit.
c 2
(30)
L' I N C O \ S U.
C'est L'ouvrage de l'amour-propre et
du désir de la domination. Tant que nos
forces nous permettent de nous livrer à
nos passions, les succès qu'elles procurent
suffisent pour nous faire jouer un rôle
dans la société, pour nous y donner une
sorte de prééminence. Mais, lorsque les
glaces de l'âge ont détruit en nous ce qui
nous rendoit propres à celte société, nous
voulons encore y tenir, et même être re-
marqués. Alors les préjugés , si contraires
au feu des passions , si convenables à la
-vieillesse, si puissants sur l'esprit des hom-
mes, quelques efforts qu'ils fassent pour
se soustraire à leur empire, remplacent
ce que nous avons perdu. L'attachement
qu'on faitparoître pour eux, est l'unique
considération à laquelle on puisse encore
prétendre. Joignez à cela le malheur de la
privation et la jalousie qu'inspire la puis-
sance des autres, vous trouverez le prin-
cipe de l'humeur et delà dureté des vieil-
lards. On a dit qu'd y avoit des hochets
pour tous les âges : voilà le leur.
(«7 )
La façon dont mon père m'avoit parlé
me mit dans la plus grande perplexité.
Je connoissois l'inflexibilité de son carac-
tère ; je vovois bien qu'il m'étoit impos-
sible de rien gagner sur l'esprit de ma
femme : je sentois que les laisser plus long-
temps ensemble, c'étoit m/exposer à des
scènes que la dureté de l'un , et la muti-
nerie de l'autre, ne pouvoient manquer
de produire. D'un autre côté, me séparer
de mon père, c'étoit faire un éclat que je
craignois. Il falloit cependant prendre un
parti; je ne savois auquel me résoudre.
Dans cet embarras , j'imaginai d'avoir re-
cours aux lumières de Darcenville. Je lui
confiai ma situation; je lui demandai con-
seil. « Votre position est fâcheuse , me
dit-il; mais je ne balancerois pas un mo-
ment; je quitterois la maison de mon père.
La malignité ne peut que vous imputer
un tort; au lieu qu'en vous rangeant de
son côté , contre votre femme, vous vous
verriez entraîné nécessairement à des pro-
cédés qui vous donneroient des ridicules,
Le hasard , notre sottise , ou l'art des fein-
( 38 ) \
mes, nous ont rendu leur réputation per-
sonnelle, et d'une façon d'autant plus
fâcheuse , que le point duquel elle dé-
pend , n'est qu'une misère , et , comme telle,
susceptible de plaisanterie. H n'y a que les
suites de cela qui peuvent être sérieuses :
mais outre que le public entre rarement
dans ces calculs, lorsqu'il blâme, il n'a
jamais en vue le maintien des mœurs. La
malignité seule est son motif. Il faut donc
«iue le mari qui fixe ses regards, s'attende
à devenir l'objet de ses railleries; car,
dans quelque détail qu'on puisse entrer,
je vous l'ai déjà dit, le point principal est
toujours à côté du ridicule. Cette pre-
mière impression anéantit toutes les con-
sidérations raisonnables. »
Moi.
Ce Darcenvillc-lîj voyoit fort bien.
L I N C O N N II.
Je le trouvai comme vous, et je suivis
son conseil. Je nu: séparai de mon père,
et j'eus Je chagrin , après avoir pris lr
(39)
parti qui me parut le plus sage , d'être
généralement blâmé.
Mo
i.
Oui ; c'est encore un des agréniens de
la vie, d'être toujours jugé sans qu'on
sache les circonstances , et , souvent , sans
qu'on daigne les peser, quand on les
connoît.
l' I n c o n n u.
Débarrassé de la gêne de me trouver
entre mon père et ma femme , je retombai
dans un autre embarras, celui d'être mari
trompé. Ce n'est pas assurément que j'en
fusse affecté , quant à moi; mais l'étant,
il falloit en jouer le personnage, et ce
rôle est plus difficile qu'on ne pense. Un
mari prétend -il interdire l'entrée de sa
maison à l'amant de sa femme, il oblige
l'un et l'autre à se chercher dans les lieux
publics , à se donner des rendez-vous clan-
destins. Le premier moyen fait spectacle;
le second se découvre , et tous les deux
éternisent les propos. Si, plus fâcheux
(4o)
encore , il poursuit sa femme dans ces res-
sources; et les lui ravit, c'est le moyen
d'amener des éclats, ou tout au moins de
l'humeur et de la mésintelligence, qui lui
font un enfer de sa maison; et bien sou-
vent encore le fruit de ses peines n'est
que de faire renvoyer l'amant en litre,
pour en prendre un autre. Si, plus doux,
et sûrement plus sage, il fait semblant de
ne rien voir , on le taxe de ht lise j on di-
minue le soin que sa femme prend de se
cacher de lui, pour augmenter son ri-
dicule.
Je sentois tous ces inconvéniens, et je
n'y voyois guère de remède. J'eus encore
recours à mon ami, « Qui vous oblige, me
» dit-il , de vivre avec votre femme? Pré-
» tendez-vous grossir le nombre des bons
ai ménages du temps , et, traînant de mai-
» son en maison le /lambeau de l'Amour
» conjugal, en offusquer jusqu'à la votre,
» ennuyer votre société de vos chastes
)> flammes , afin d'y servir de risée.
«Suivez l'exemple des maris d'autrefois;
» jamais on ne les voyoit avec leur femme ;
(4i )
» ils savoient par-là joindre aux liens du
» mariage les douceurs du célibat, n'ex-
» cédoient point le public de leur pré-
» sence, et ne le rendoient pas témoin de
» la fausseté qu'exige le plus souvent la
» nécessité de le tromper. D'ailleurs ,
» moins l'on se voit , plus l'on se retrouve ,
» plus on s'éloigne de l'humeur et des
» dissentions où conduisent nécessaire-
» ment la fatigue d'être toujours ensem-
» ble, et cette vie commune cpie chacun
» voudroit diriger à sa fantaisie. » Dar-
cenville avoit raison; je le crus, et je m'en
trouvai bien. Je m'éloignai de la société
de ma femme. Jamais je ne me trouvois
chez moi , lorsqu'elle y donnoit à souper:
et quand, par hasard, j'avois à lui parler,
je me faisois annoncer comme une visite.
Elle me recevoit toujours à merveille ,
parce que n'exigeant plus rien d'elle, elle
ne me rendoit que ce qu'elle vouloit, et
que , désirant de remplir les devoirs d'une
femme honnête, affranchie de la gêne
journalière, elle se portoit avec joie à ces
aarches d'éclat toujours satisfaisantes
(te )
pour l'amour - propre d'une femme.
De mon cote . j'avois pris une petite mai-
son où je donnois à souper à mes connois-
sances. J'y demeurois presque toujours,
et je n'en étois pas plus heureux. Loin des
malheurs qui m'assiégeoient chez moi , je
retombois dans ceux de la société, qui sont
innombrables. Si je cherchois à plaire à
une femme, j'excitois la jalousie des au-
tres; un succès m'attiroit celle des hom-
mes. D'un mot échappé sans dessein, on
me faisoit une tracasserie; d'une malice,
une noirceur; on m'imputoit celles des
«mires. L'ingratitude payoit les services
que je rendois; la légèreté récompensoit
mes prévenances officieuses, et l'indiscré-
tion, ma confiance. On me faisoit de mes
goûts , des ridicules, et de mes torts des
rrimes. Ne trouvant par-tout qu'injustice,
fausseté, jalousie, le monde me devint iu-
supportaU.-.
Quand je n'aurois pas été très-amou-
reux de madame de Pnennon, la différence
de son caractère à ceux que j'avois sous
les yeux, auroit sulfi pour m'attacher.
(4ô>
J'en recevois des lettres très-régulière-
ment, et c'étoit le seul plaisir pur que
j'eusse, quoiqu'il me fît encore sentir
plus vivement ie chagrin d'en être séparé.
Les soins du nouvel arrangement que j'a-
vois été forcé de suivre, m'avoient retenu
à Paris, plus long-temps que je n'avois
pensé. Je profitai du premier instant dont
je pus disposer, pour retourner à Besan-
çon. J'y fus reçu avec les transports de Ja
joie la plus vive. Je retrouvai madame de
Rennon, encore plus tendre que je ne l'a-
vois quittée : je l'adorois; elle m'aimoit
véritablement. Le moyen qu'elle persistât
éternellement à me refuser ce qui man-
quoit encore à mon bonheur ? Je parvins
à le combler. Il ne me resta plus de vœux
à former que pour sa durée.
Moi.
Cette fois-ci , vous conviendrez que vous
étiez content ?
L' hT C O iS H U.
Je Fétois certainement par la posses-
sion de l'objet de tous mes désirs, et p^r
(440
la certitude que madame de Rennon a voit
pour moi les sentimens que j'éprouvois
pour elle. Mais dans mon bonheur même ,
je trouvois la source de beaucoup de con-
trariétés et de chagrins. Désirant de passer
ma vie avec madame de Rennon, la ti-
midité de son caractère m'en ôtoit les
moyens. Tantôt c'étoit la crainte des re-
gards du public , tantôt le désespoir de
la perte de sa réputation qu'elle regar-
dent comme ternie à jamais. Quelquefois
l'empire des préjugés agissoit sur son
ame , et la jetoit dans des regrets que
i'ainour le plus tendre ne pouvoit calmer.
Les moindres objets l'effray oient. L'en-
trée subite d'un valet suffisoit pour la
troubler, et m'empêcher de jouir de sa
tendresse. En un mot, un rien me l'en-
levoit; et j'étois contraint de joindre à
la privation, l'idée , l'affreuse idée qu'elle
n'etoit à moi que par un charme plus
puissant que ses forces. Joignez à tout ce
que je viens de dire , les ménagernens
qu'elle étoit obligée d'avoir pour son
mari , vous avouerez que mon sort n'éloit
(45 )
pas aussi doux qu'on auroit peut-être pu
le croûte.
M o i.
Il n'y a donc point de bonheur?
l'Inconki'.
De bonheur parfait, non. Par le bon-
heur, on entend une jouissance perma-
nente : où peut-elle exister ? Nos situations
dépendent de tant de circonstances, qu'il
est impossible qu'elles se combinent de
façon à procurer un état stable : de-là,les
privations, les contrariétés , par consé-
quent, le malheur. Si, par un hasard bien
rare , cet état désirable ne se détruit pas,
alors la satiété et le dégoût prennent bien-
tôt la place des inconvéniens , et produi-
sent le même effet. Ce que je vous dis
semble vous affliger , Monsieur ; tachez
de ne point réfléchir; vous en serez moins
malheureux.
Moi.
i
Vous m'éclairez trog; et, dans cet ins-
tant, il vient de se retracer à ma mémoire
(46)
plusieurs situations où j'ai cru que j'étoid
heureux, et vous me faites voir que je
n'iiois que plus tourmenté.
l'Iscoitnu.
Consolez-vous : si la vérité se dévoile à
vos yeux, et que vous soyez convaincu
que les hommes , en changeant de situa-
tion, ne font que changer de peine, du
moins, verrez-vous qu'ils ont le plaisir
du changement, et c'en est un. Les pre-
miers instans de toutes choses ont une
vivacité qui donne du relâche à ces incon-
véniens de la vie, malgré le tableau que je-
viens de vous faire, et que vous m'avez con-
traint de vous montrer , du mauvais côté.
L'honnêteté de madame de Rennon,
et sa tendresse pour moi , me procuroient
des momens qui me dédommageoient de
ce qu'elle me faisoit souffrir d'ailleurs, et
dont le charme me faisoit oublier qu'ils-
n'étoient que passagers. Je me flattois que
h; temps et l'habitude triompheroient de
ses scrupules. En on mot, j'avois l'espé-
-•jucej l'espérance, ce bienfait de la na-
(47)
ture , dont la précieuse illusion nous
soutient au comble du malheur , et
qui , compagne inséparable de l'huma-
nité, semble encore ajouter à ses suc-
cès, en même temps qu'elle diminue se*
revers.
Les soins de ma tendresse , auxquels
se joignoient ceux que je donnois à mon
régiment, dont je m'occupois sérieuse-
ment , remplissoient mes journées.
Il y avoit déjà quatre mois que j'étois
à Besancon , sans avoir entendu parler
de ma femme , lorsque j'en reçus une
ltltre pleine d'amitié. Cette attention
m'étonna. Cependant , comme nous n'é-
tions pas brouillés, je l'interprétai comme
une apparence d'honnêteté qu'elle, vou-
loit avoir avec moi , et que peut-être elle
s'imposoit , pour reconnoître la manière
pleine de douceur dont je m'étois conduit
avec elle. Huit jours après , j'en reçus en^
core une autre qui me surprit davantage.
Elle entroit dans un plus grand détail, et
même me parioit de mes affaires, qu'elle
prétendoit se ressentir de mon absence.
(•48)
ËUe je toit quelques soupçons sur la con^-
duite de mon intendant, qu'elle disoit
avoir fait éclairer, et dont elle n'avoit pas
été contente. Cette seconde lettre lut sui-
vie d'une troisième, où ma femme me
parloit encore de mon intendant. Elle
ajoutoit qu'il étoit ridicule qu'un homme
comme moi passât sa vie dans une garni-
son ; qu'à peine étois-je connu à la Cour;
qu'il étoit temps de m'y faire des amis;
que, désirant une fortune militaire, je
m'écarlois absolument du chemin qu'il
falloit prendre*
Je ne pouvois revenir de la surprise que
me causoit tant d'intérêt. Je m'en ouvris
à madame de Rennon qui, sachant les
termes. où j'en étois avec ma femme, m'en
parut inquiète ; elle y voyoit un retour de
tendresse. Cependant, toujours honnête,
elle essaya de me dissimuler ses véritables
sentiment ; et même elle lit ce qu'elle
put, pour m'engager à retourner à Paris,
en me disant que je le devois à ma
femme , ainsi qu'à ma fortune. Je sen-
tis tout le prix de ce conseil , auquel
pourtant
(<48b)
pourtant je n'aurois pas acquiescé , sans
une dernière lettre qui m'apprit que mon
père étoit à toute extrémité. Jl fallut en-
core me séparer de madame de Kennon ,
avec d'autant plus de peine ,, que je l'ai-
mois davantage. Quelque diligence que
je fisse, je ne pus me rendre assez promp-
tcment à Paris. Mon père étoit mort, lors-
que j'arrivai. Ma femme me reçut avec
toutes les démonstrations imaginables. Il
n'y avoit pas longtemps que j'étois des-
cendu de voiture , lorsqu'il entra dans la
chambre où j'étois avec elle , un homme
boité qui lui remit une lettre. Après l'a-
voir lue , elle tira sa bourse , et la lui
donna. Puis, se tournant de mon côté,
elle me pria de lire la lettre. Je vis qu'elle
étoit d'un homme de la Cour, qui parois-
soit avoir beaucoup de crédit. Elle étoit
conçue à peu près en ces termes : « Je
» vous fais mon compliment. Votre mari,
» madame, a le gouvernement de son
» père : d est bien heureux d'avoir une
m femme comme vous ; il ne le doit qu'à
» vos sollicitations. J'espère que vous se-
Tome IV. i)
( 5o )
» rez contente de moi. » J'avoue que je
fus étourdi de cette nouvelle. J'avois be-
soin que ma femme me laissât seul , a'in
de me remettre de ma première surprise.
Elle passa dans son cabinet pour faire ré-
ponse. Je l'aimois et l'estimois trop peu,
pour n'être pas très- fâché de lui devoir
cette grâce. J'admirai la bizarrerie du
sort; il empoisonnoit le bienfait, en me le
faisant tenir d'une main qui ne pouvoit
m'être que très-désagréable. Cependant,
étant même obligé de me refuser à ce sen-
timent, je me taxai d'ingratitude et d'in-
justice , de ne pas oublier les torts passés,
pour un procédé présent. Je me promis
bien que , si mon cœur s'éluignoit d'une
affection qui m'étoit impossible , du moins
mon extérieur cacheroit ses mouvemens.
En effet, aussitôt que ma femme eut ex-
pédié son courrier, j'employai tous les
moyens pour la convaincre de ma recon-
noissance. Elle me raconta que, voyant
mon père fort mal , elle avoit cache son
état avec soin, poui roi1, le temps de
prévenir l'homme dont clic venoit de re-
(5i )
cevoir une lettre, afin qu'il pût faire des
démarches, avant que qui que ce lût s'en
doutât; que la chose avoit réussi; qu'elle
regardent cet événement comme le plus
grand bonheur qu'elle put obtenir dans
sa vie. Elle accompagna son récit des
choses les plus tendres, et même de ca-
resses assez vives ; ce qui me persuada que
madame de Rennon ne s'étoit point trom-
pée. J'en étois véritablement affligé,; car
je ne pouvois donner à ma femme un
cœur qui n'étoit plus à moi; d'ailleurs, je
me senlois une aversion pour elle, que
j'essayai vainement de surmonter pendant
le peu de jours que je fus à Paris. Il fallut
aller à la Cour. Un homme qui n'a que des
remercimens à faire, y trouve tous les
visages rians et toutes les portes ouvertes.
Quoique, pour mon début, je n'en con-
nusse que les fleurs , cependant ce pays
me parut fort étrange. Les gens que je
connoissois le plus me semblèrent avoir
une autre façon de penser à ]a Cour, qu'à
ia Ville ; leur maintien même étoit changé.
J'examinois chaque chose avec soin , et je
D 2
(62 )
me trompois sur tontes, parce que je ju-
geois sur le» apparences, el que le grand
art des courtisans est d'en montrer d'ab-
solument opposées à ce qu'ils pensent.
Esclaves servi les du crédit dans quelque
état qu'ils se trouvent, hauts el dédai-
gneux a is -à-vis de tout homme inutile,
leur vie n'est qu'une comédie continuelle,
dangereuse pour ceux qui représentent
sur le même théâtre , mais méprisable,
pour quiconque sait les pénétrer et fuir
leurs intrigues.
Je ne demeurai à la Cour, que le temps
nécessaire. Je me pressai de revenir à
Paris , où j'étois rappelé par les affaires
que me donnoit la mort de mon père. J'es-
pérois les terminer prompteinent , pour
pouvoir retourner à Besançon , y retrou-
ver madame de Kennon, et m'éloigner
de ma femme, qui me fatiguoit de plus
en plus de ses einpressemens. Les pre-
mières impressions du service qu'elle
m'avoit rendu s'étoient effacées ; elles
avoient fait place à celles de sa conduite
passée. J'informois de tout , madame
( 98 )
do Rennon , dans mes lettres , et ses
réponses étoient remplies de ce qu'elle
pouvoit imaginer devoir me rendre au
moins un peu galant pour ma femme; elle
alloit jusqu'à me menacer de se brouiller
avec moi, si je m'y refusois.
Il y avoit plus de trois mois que j'étois
avec des créanciers et des gens d'aifaires ,
sans être plus avancé que le premier jour,
lorsque Darcenville, cet ami dont je vous
ai déjà parlé, vint me trouver un matin,
dans ma chambre. D'abord , il me parla
de mes intérêts; et faisant insensiblement
tomber la conversation sur mon régiment,
il me dit qu'il étoit étonné qu'ayant donné
tant de soins à le bien tenir, j'en fusse si
long-temps éloigné ; qu'il avoit reçu des
nouvelles de Besancon , par lesquelles on
lui mandoit que mon absence s'y faisoit
remarquer.
Je fus d'autant plus surpris de ce
qu'il me disoit, que, recevant très-régu-
lièrement des lettres du major , il ne
me parloit d'aucun désordre. Je le priai
de s'expliquer plus clairement. Il répon-
( 54)
<lit qu'il ne le pou voit, puisqu'on n'avoit
rien désigna de particulier; qu'on lui mar-
quoil simplement qu'en général, il n'étoit
plus bien, ,1e répartis que les affaires
que mon père m'avoit laissées , me te-
noient trop a cœur , pour les abandonner ,
avant que de les finir. « Mais je voms
» crovois amoureux , me dit-il. — Assu-
» renient je le suis, répondis-je, et je suis
» convaincu que vous seriez mon rival, si
» vous connoissiez l'objet de ma ten-
j> dresse. — II faut que vous y comptiez
» beaucoup, reprit-il, pour vous en sé-
5) parer aussi long- temps. On n'est pas
» venu jusqu'à votre âge , sans savoir que
» c'est jouer gros jeu. » Cette réflexion
me troubla. Maisrevenant bientôt à moi, je
me reprochai d'oser soupçonner madame
de Ker.non, et je le dis à Darcenville.
Sa conversation ne me fit pas d'abord
l'impression que j'éprouvai lorsqu'il fut
parti. L'empressement qu'il m'avoit mon-
tré pour que je quittasse Paris , ne me
parut pas naturel, d'autant qu'il éloit ins-
truit de l'importance des raisons qui m'y
( 53)
retenoicnt. En cherchant à pénétrer son
motif, j'imaginai qu'il avoit pris du goût
pour ma femme , et que ma présence le
gènoit. Je m'arrêtai d'autant plus volon-
tiers à cette idée , qu'elle me fit plaisir.
J'aimois beaucoup Darcenville : c'étoit un
moyen de le voir plus souvent chez moi.
Maître de l'esprit de ma femme, j'étois
bien sur qu'il la conduiroit de la façon
qui me seroit le plus agréable. Je me rap-
pelai que je l'a vois trouvé plusieurs fois
tète à tète avec elle; j'avois cru leur voir,
à tous deux, un air fort embarrassé.
Je ne tardai pas à reconnoitre que je
m'étois trompé.
Fort peu de jours après ma conversa-
tion avec Darcenville , ma femme me fit
prier de passer dans son appartement.
Lorsque j'y fus, elle fit fermer sa porte,
avec ordre à ses gens de nous laisser.
Après leur avoir donné le temps de s'é-
loigner, elle prit la parole : « Monsieur,
me dit-elle, vous pouvez vous rappeler
qu'unis l'un à l'autre suivant l'usage, c'est-
à-dire, par convenance, sans nous être
( 5G)
choisis, sans même nous connoître , nos
cœurs ne se sont point soumis aux liens
que nous avons acceptés , sans amour. Je
vous crois trop juste pour ne pas, faisant
taire le prçjùgc , mettre dans la même ba-
lance nos devoirs réciproques et nos torts
mutuels. Je pourrois vous dire que je voiifc
ai conservé la plus véritable amitié, la
plus sincère estime ; il n'y a pas encore
longtemps que je vous en ai donné des
preuves. Mais, je ne sais co que c'est que
de me faire valoir sur un point que me
dictoit mon inclination. D'ailleurs, je ne
prétends point vous prévenir en ma -fa-
veur, ni provoquer un retour sur vous-
même, pour voir lequel de nous deux
s'e*t éloigné le premier de l'autre. Notre
sexe est sujet à des inconvéniens auxquels
n'est point exposé le vôtre. ÎS'e vous en
prenez qu'à vous, si je suis contrainte
aujourd'huide vous faire un aveu que ma
situation rend nécessaire. Je n'ai rien né-
gligé pour voiler un mystère qui peut-
être vous fera quelque peine à pénétrer;
mais vous vous êtes refusé constamment
(37 )
à tous les moyens que j'ai mis en usage ;
j'ai même osé me confier à votre ami ,
pour qu'il essavât d'éloigner vos regards
d'un événement que j'aurois enveloppé
•d'omlires impénétrables, si vous m'aviez
mieux secondée. Rien ne m'a réussi. Le
temps me presse de vous instruire. Vous
m'entendez , Monsieur : qu'ordonnez-
vous ? Voulez-vous que , me cachant aux
yeux du monde, je donne le jour à un
être qui ne sera point à vous, et qu'en
nous exposant à l'indiscrétion de quelque
confident, nous nous rendions tous les
deux l'objet de la malignité publique ?
Déclarerai -je mon état ? Voulez -vous
adopter un enfant dont vous n'êtes pas le
père; couvrir d'un voile obscur une situa-
tion où beaucoup d'autres se sont trouvés',
avant vous ? Voulez-vous, me regardant
plus en ami qu'en mari, m'aider dans un
événement aussi cruel, et mériter un at-
tachement aussi durable que ma recon-
noissance? »
J'étois si confondu de tout ce que
j entendois , et sur -tout de l'assurance
( 53)
avec laquelle ma femme parloit , qu'il
y avoit déjà long-temps qu'elle ne disoit
plus rien , quand je rompis le silence.
« Madame , lui dis-je , vous me voyez
émerveillé de votre éloquence ; mais
comme elle n'est pas aussi persuasive
qu'elle est brillante, je vous demande du
temps pour me déterminer. >^Et sur cela,
je sortis, et n'eus rien de plus pressé que
d'envoyer chercher Darcenville. « Je ne
suis plus étonné, m'écriai-je, lorsqu'il en-
tra dans ma chambre , de l'empressement
avec lequel vous vouliez me faire partir
de Paris; ma femme vient de m'éclaircir
yotre motif. J'ai besoin de votre secours,
dans l'alternative du choix qu'elle me met
à portée de faire , ou d'adopter le fruit de
ses amours, ou de l'ensevelir dans l'obscu-
rité qui lui convient. Cependant, n'ayez
pas assez mauvaise opinion de moi, pour
croire que je me sois laissé persuader par
sa morale, ni que je consente à donner à
mon fils , un frère ou une sœur , indigne de
lui. — Pourquoi, me répondit froidement
Darcenville ? Aimez -vous mieux désho-
(59)
norcr sa mère, exposer un jour votre fils
à des proeès qui peut-être le ruineroient?
car enfin, la loi vous donne cet enfant.
— La loi me le donne ! interrompis-je avec
colère : faut-il la suivre lorsqu'elle est in-
juste ? — Doucement , reprit Darcenville ;
ne tombez pas dans le cas de tous les hom-
mes en général, qui ne la jugent, qu'au
moment qu'elle les contrarie. Cette loi
prévient plus d'inconyéniens qu'elle n'en
a de réels. Vous la voyez dans l'instant de
la passion ; cependant souvenez - vous
qu'elle est le fruit du sang- froid, de la
combinaison et de l'expérience. — Quoi !
vous croyez, lui dis-je, que je pourrai ga-
gner sur moi de m'v soumettre? — Je dis
plus, me répondit-il : il le faut; et, comme
votre ami , je l'exige. — Eh bien ! lui répii-
quai-je , je me livre entièrement à vous.
Allez trouver ma femme , si vous vouiez ;
annoncez-lui le parti que vous me forcez
de prendre. »
En effet, lorsque je fus seul, mes ré-
flexions me menèrent à trouver que Dar-
cenville avoit raison. Vous ne serez pas
(C,o)
étonné* qu'ajoutant ce dernier incident à
l'éloignemenl que j'avois déjà pour ma
femme, elle ne me lut devenue insuppor-
table : on le remarquoit jusques dans les
moindres choses, lorsque le hasard, ou la
nécessité nous faisoit trouver ensemble.
Le public, ignorant ses torts , et sachant
que je lui devois mon gouvernement,
blâma ma conduite. Darcenville m'avertit
des propos, et m'apprit que je passois
dans le monde pour un ingrat, pour un
homme de peu de principes. Je m'em-
portai contre lui. Je lui reprochai le parti
qu'il m'avoit l'ait prendre; parti qui, sans
diminuer mes chagrins, donnoit atteinte
à ma réputation. 11 me dit sur cela des
choses raisonnables qu'il fallut bien adop-
ter. A quelqu'excès que nous entraîne la
colère , la raison a toujours des droits sur
nous, auxquels elle nous force de nous
rendre. Peu de temps après, j'eus à soutenir
un assaut qui fut plus pénible encore,
parce qu'il iailul étouffer les mouvemens
de rage qu'il éleva dans mon cœur. Une
femme, intime amie de la mienne , me lit
(61 )
prier de passer chez elle : je m'y rendis.
Elle avoit eu soin que nous lussions seuls.
Elle commença son discours par une
longue justification sur sa démarche ,
qu'elle trou voit, disoit-elle, hasardée, me
connoissant aussi peu. Elle me pria de
l'excuser, en laveur de l'amitié qui en
étoit le motif; et puis, entrant en matière,
après rénumération la plus complette des
rares qualités de ma femme, elle entra
dans le détail des obligations que je lui
a vois ; et, comme vous le croyez, mon
gouvernement jouoit là le rôle principal.
Ensuite, retombant sur ma conduite, elle
la taxa d'injustice; et conclut à ce que je
changeasse; sans quoi, j'avois à craindre
que ma femme ne se «endit aux conseils
de ses amis, qui tous étoient d'avis qu'elle
en vînt à un éclat, plutôt que de conti-
nuer à vivre avec un homme qui la ren-
doit malheureuse. Mettez -vous un mo-
ment à ma place , et vous vous représen-
terez ce que je souffrois. J'eus cependant
la force de me contraindre. Je dis ce que
je pus, et sûrement je dis fort mal. Mais
( G2 )
je ne m'échappai point : c'éloit en véi ilc
tout ce qu'on pouvoit exiger de moi. Je
Unis le plus tôt qu'il me fut possible un
entretien aussi fâcheux, et je sortis, dans
la ferma résolu lion de m'éloigner de Paris,
aux dépens même de mes affaires. La
guerre qui se déclara me lit faire par de-
voir ce que j'élois résolu d'exécuter, pour
mon repos. Je reçus ordre du ministre
de me rendre à mon régiment. J'y volai
confier à madame de Rennon les chagrins
qui remplissoient mon ame , d'amerlume.
3 'eus la consolation de voir la part sincère
qu'elle y prenoit. Ce n'étoil point cet in-
térêt de décence que toute femme se croit
obligée de montrer à son amant ; occu-
pation d'un moment, dont le moindre
objet détourne et distrait : madame de
Rennon avoit sans cesse ma situation de-
vant les yeux. Tous les partis se présen-
toient à son imagination, sans qu'elle osât
en admettre aucun. La timidité, dans ce
cas, est toujours le caractère d'un grand
attachement. Son esprit ne lui fournissant
nulle ressource sans inconvénient , elle
(63)
tombent souvent dans un chagrin dont
j'étois forcé de la tirer, en cherchant
toutes les consolations que je pouvois in-
venter. Malgré tant de tendresse , je crus
remarquer quelques changemens en elle :
je lui trouvai des instans de réserve avec
moi, qui m'étonnèrent. Quelquefois, s'a-
bandonnant à la rêverie , madame de Ren-
non fixoit ses yeux sur moi; je les voyois
se remplir de larmes. Je voulus pénétrer
la cause de cette conduite. Elle la rejeta
sur l'effet que lui faisoient mes chagrins :
mais, trop vraie pour bien dissimuler, je
m'aperçus qu'elle me trompoit. Je fis de
vains efforts pour lire dans son ame; et
j'eus le chagrin de partir pour l'Alle-
magne, avec l'inquiétude que me causoit
son silence , que je soupçonnois renfer-
mer un secret funeste. Quelqu'affligé que
je fusse de cette idée , j'aimois trop le ser-
vice , pour n'être pas distrait par le plaisir
de me trouver à la guerre. C'est là qu'un
homme qui veut s'instruire et montrer de
la bonne volonté, remplit ses journées, de
façon que rarement se trouve-t-il vis-à-vis
( 64 )
de lui-même. Le nouveau genre de vie
que je inenois me plut iniiniment; mais,
malheureusement, né pour réfléchir, l'il-
i.'iïiou de la nouveauté n'agit pas assez
puissarm&eat sur moi , pour m 'empêcher.
de chercher à pénétrer les ressorts cachés
qui faisaient agir chacun. Je > is à l'armée,
comme par -tout où il v a des hommes
i assemJbtlés , de la flatterie, de la bassesse,
de la jalousie, de la perfidie. Je trouvai
le soldat surchargé de travaux et de mi-
sère , ardent à s'abandonner à la licence
qui soment lui coûte la vie, et qui tou-
jours entraîne des maux dont tout le
se ressent,; l'officier accablé de
;i:se et du despotisme de ses supé-
rieurs, auxquels il ne peut se soustraire
qu'au risque de sa perte, et d'entraîner
celle de l'armée, en détruisant une subor-
dination nécessaire ; des généraux mal
d'accord entre eux, jaloux de leurs suc-
cès, ressentant une j'oie maligne de leurs
revers; qui, tendant tous au même but,
cherchent mutuellement à s'écarter, les
uns les autres, de la route qui doit y con-
duire .
t i
(6S)
(luire; un chef qui, sous les apparences
d'un culte, est entouré de gens qui tra-
ment sa chute, de flatteurs bas qui le
déchirent en secret , ou d'audacieux qui
lui tiennent tête, en affichant le motif
spécieux du bien public. Souverain à l'ar-
mée , ce chef est esclave à la Cour ; devant
rarement sa place à son mérite, il la tient
ou d'un ministre, ou d'un confesseur, ou
d'une maîtresse, ou d'un valet. Elevé par
l'intrigue, l'intrigue seule peut le soute-
nir; aussi l'occupe-t-elle uniquement : ses
jours ne sont qu'un tissu d'incertitudes,
d'agitations et de craintes. Voilà ce que
me parut une armée.
Cependant je m'y plaisois : soit préjugé
d'éducation , soit toute autre raison , le
goxit des armes paroît dominant dans tout
homme qui se sent de l'élévation et des
moyens.
Il y eut peu d'événemens pendant la
campagne. Les alarmes de madame de
Rennon n'en furent pas moins vives ; ses
lettres en étoient remplies , ainsi que des
marques d'amitié les plus touchantes :
Tome IV. m
(66)
mais si ce sentiment étoit exprimé, dans
ses lettres, avec toute la chaleur possible,
celui de la tendresse s'y démentoit de jour
en jour. Je lui témoignai mon inquiétude,
sans pouvoir obtenir aucun éclaircisse-
ment. Enfin , j'en reçus une lettre qui m'a
fait une impression trop forte , pour
qu'elle ne me soit pas présente encore :
« C'en est fait, je renonce au bonheur de-
w ma vie. Un pouvoir trop puissant m'ar-
w rache de vos bras; je cède la victoire
» au seul maître qui pouvoit l'emporter
>» sur vous : je l'ai trop disputée, pour
*» que vous puissiez me taxer de légèreté
» dans le parti que je prends. J'aban-
>* donne un monde où tout est fini pour
» moi : il ne me paroîtroit plus qu'une
p vaste solitude , puisque je n'y serois
» plus pour vous. M. de Rennon m'ac-
« corde la permission de me retirer au
>» fond d'un cloître, où je vais m'occuper
m à pleurer les égaremens dans lesquels
»> vous m'avez entraînée: trop heureuse,
» hélas ! si je puis parvenir à ne pleurer
h qu'eux ! Adieu. Oubliez-moi, ou plutôt
(67)
»• que le ciel fasse luire à vos yeux le
*• même rayon de lumière dont il m'a
*> frappée ! il m'ordonne de vous fuir ; et
m quel cœur m'a-t-il donné pour un tel
» sacrifice! »
Cette lettre fut un coup de foudre pour
moi. Je fus vingt fois sur le point de tout
abandonner , pour voler à Besancon. Les
mouvemens les plus violens s'emparèrent
de mon ame. J'écrivis à madame de R.en-
iion une lettre remplie du désordre où
j'étois. Je ne trouvai point la poste assez
prompte pour m'en apporter la réponse;
j'envoyai mon valet-de-chambre , homme
de confiance , avec ordre de faire la plus
grande diligence. Je ne vécus point pen-
dant le temps que dura son message : son
retour acheva de m'accabler. Il me rap-
porta que , quelqu'adresse qu'il eut em-
ployée , il n'avoit pu parvenir à faire re-
mettre ma lettre à madame de Rennon;
qu'elle étoit dans son couvent; qu'elle n'y
recevoit absolument que M. de Rennon
qui venoit quelquefois à la grille. Je ne
crus point à ce récit; je m'emportai contre
S 2
(68 )
mon valet -de -chambre, et je le fis re-
partir sur-le-champ. Son second voyage
ne fut pas plus heureux que le premier :
Je n'en tirai d'autre fruit que la certitude
affreuse qu'il falloit renoncer à madame
de Rennon. Cette idée me jeta dans un
désespoir horrible. Je soupirois après la
fin de la campagne. Elle arriva ; et dès
que je le pus honnêtement , je pris le che-
min de Besancon. Je n'y trouvai que de
nouveaux chagrins. Madame de Rennon
persista constamment à se rendre inacces-
sible, quelqu'effort que je fisse pour pé-
nétrer dans sa retraite. Des lieux qui me
rappeloient sans cesse le bonheur que j'a-
vois perdu , ajoutoient encore de nouvelles
plaies à celles (pie j'avois déjà. Plongé
dans la douleur la plus profonde, une
seule idée me flattoit ; celle de suivre
l'exemple de madame de Rennon ; elle
avoit semblé le désirer. D'ail leurs, adop-
ter sa façon de penser, c'éloit en quelque
manière m'en rapprocher, y tenir encore.
J'avois entendu dire que Dieu suffit au
cœur d'un dévot : le mien étoit trop ul-
(«9)
eéré , pour que je ne cherchasse pas à le
guérir. Je m'informai quel étoit le direc-
teur de madame de Rennon. J'allai le voir,
et lui confier mes desseins. Je ne trouvai
qu'un homme borné, qui me parfo des
joies du paradis et des flammes de l'enfer.
Jaloux de me convaincre , je lui proposai
des doutes ; mais il en savoit trop peu
pour les résoudre. Il ne me resta de ma
conversation avec lui, que le chagrin de
voir quel homme m'avoit enlevé madame
de Rennon, et d'être plus convaincu que
jamais de la force des préjugés, qui re-
prennent leur empire, à la moindre oc-
casion , lorsqu'ils agissent sur un caractère
foible.
L'inutilité de mes démarches auprès de
madame de Rennon , et le peu de se-
cours que je trouvai dans son directeur,
me rendirent Besançon un séjour insu-
portable : je me pressai de l'abandonner.
Le souvenir du changement de madame
de Rennon, qui, tant que je vivrai, cau-
sera mes regrets, m'a fait oublier de vous
dire que ma femme étoit accouchée d'une
(70)
fille , pendant que j'étois à la guerre , ri
qu'un lait répandu l'avoit mise dans un
élat funeste. Je la trouvai condamnée de
la poitrine , à mon retour à Paris. Elle
ne vécut même que peu de temps , et ses
derniers momens furent cruels pour moi.
Elle me montra tant de repentir , et me
dit des choses si touchantes , que je fus
contraint de lui donner des larmes sin-
cères. Cette femme , dont je vous ai déjà
parlé, qui m'avoit fait essuyer un entre-
tien si fâcheux, suivant l'indiscrétion de
son caractère, me reprocha sa mort, en
l'attribuant aux chagrins , à mon avarice ,
à la dureté d'en avoir exigé plusieurs en-
fans , malgré la délicatesse de sa com-
plexion. Elle a tenu les mêmes propos
dans le monde; ils ne manquèrent pas d'y
prendre faveur, comme tous ceux qui ter-
nissent la réputation de quelqu'un.
Tant de contrariétés réunies me plon-
gèrent dans une mélancolie , dans un abat-
tement dont rien ne pou voit nie tirer. Dar-
cenville étoit le seul homme que je vou-
lusse voir. Il me rendoit les soins les plus
(70
assidus. Dans nos conversations, je lui fis
part du dessein que j'avois eu de devenir
dévot. Quoiqu'il fût fort éloigné de cette
façon de penser, il tâcha de réchauffer
en moi ce désir. « C'est un nouvel objet,
me disoit-il : saisissez-le. Dans la situation
où vous êtes , tout ce qui peut vous dis-
traire est le but où vous devez tendre. » Il
fit plus; il m'amena chez moi un des plus
fameux directeurs du temps. Ce n'étoit
plus ce confesseur de province , qui , la
balance de la justice à la main , ne m'y
montroit que les punitions et les récom-
penses divines : c'étoit un homme doux ,
d'un caractère liant, qui tâcha de connoî-
tre le mien , pour trouver le chemin de
mon cœur , et qui profitant de l'aveu de
mes chagrins , qu'il me surprit adroite-
ment, en prit avantage pour me détacher
d'un monde qui les avoit fait naître. En
appuyant ses raisonnemens sur des vérités
morales , il me conduisit insensiblement à
la nécessité d'un frein pour les passions ,
et, de cette nécessité certaine , à celle d'une
religion , et par conséquent d'un culte.
(,7«)
Alors, la physique , la métaphysique, la
chronologie, lui fournirent des preuves
pour me convaincre, et pour faire une
conversion qui sembloitpiquer son amour-
propre. Il en -vint à bout; et grâces à ses
soins, je fus au nombre des bonnes âmes.
En changeant de façon de penser, il fai-
loit nécessairement changer de société ;
car , un instinct machinal nous porte à
fuir ceux qui diffèrent de nos idées ,
comme à rechercher ceux qui les adop-
tent. Mon directeur me mena lui-même
chez plusieurs femmes d'une vertu recon-
nue, et me conseilla de me lier avec quel-
ques hommes qu'il m'indiqua. Je n'avois
garde de ne pas obéir ponctuellement. Un
directeur est un maître absolu; son auto-
rité se fonde sur la mauvaise opinion qu'il
a l'art de nous inspirer de nous-même, et
sur les secours qu'il nous fait espérer de
ses lumières, et de son intérêt pour nous.
La paix qui se lit cet hiver-là, me donna
le moyen de me livrer tout entier au nou-
veau genre de vie que j'avois embrassé.
Mon directeur m'avoitdil que j'y trouve-
(73)
rois cette tranquillité d'ame et ce bonheur
après lequel chacun court. Je l'attendois
inutilement, de jour en jour, d'heure en
heure. La société des gens de bien est
sujette, ainsi que toutes les autres, à beau-
coup d'inconvéniens. L'orgueil qu'inspire
l'opinion de valoir mieux que les autres ,
en bannit l'indulgence; par conséquent,
la médisance y domine. Elle s'y cache ce-
pendant sous des traits empruntés, qui ne
servent qu'à la rendre encore plus fâ-
cheuse. EUe s'y soutient par la dureté que
tout dévot contracte , en pensant que, s'é-
tant sacrifié , il peut en exiger autant des
autres. Comme j'étois de bonne foi, quoi-
que fervent, je m'étonnai de ces nuances
d'imperfections que je remarquois parmi
des gens que je croyois dans le chemin
de la vertu. J'étois exact à fréquenter les
églises, où j*étois plus occupé, je le con-
fesse , à combattre les distractions , que
pénétré de la grandeur des mystères qui
s'y célébroient. Je m'obligeois tous les
jours à dire un office; je m'échauffois la
poitrine à faire maigre ; et pour honores
(74)
Dieu, je macérois et détruisois sa créa-
ture. Si l'idée de madame de Rennon me
revenoit, je la chassois. Ingrat par prin-
cipe , je croyois faire un grand crime , de
me rappeler l'amitié tendre, la confiance
quelle avoit en moi , l'intérêt qu'elle
m'avoil toujours marqué, les secours que
j'en avois reçus dans mes peines. Notre
intimité me sembloit marquée du sceau
de la réprobation. Si je ne pouvois bannir
son souvenir, j'allois mettre mes chagrins
au pied des autels ; là, j'éprouvois le plus
grand tourment de tous, celui de ne pou-
voir se livrer à sa douleur.
J'avoue cependant que , déjà plein de
l'orgueil des gens de bien, mon amour-
propre étoit quelquefois flatté des sup-
plices que je me faisois , et des victoires
que je croyois remporter sur moi-même.
Telle étoit ma situation, lorsque Darcen-
vilJe m'apprit que M. de Rennon étoit
mort. Dans le saisissement que me causa
cette nouvelle, je ne pus que m'écrier :
Ahl mon ami! Il entendit ce que signi-
fioit cette exclamation. « .le vous coin-
(75)
» prends, me dit-il; votre cœur s'ouvre
» à l'espérance d'allier le ciel et votre
» goût. J'ai prévu l'effet que vous feroit
» l'événement que je vous annonce : j'ai
» tout disposé pour mon départ; je vais
» offrir votre main à madame de Rennon. »
Me jeter dans les bras de Darcenville , fut
ma seule réponse. Cependant, revenu de
mon premier transport ; « pourquoi , lui
dis-je,n'irois-je pas moi-même7 — Non, il
ne le faut pas, me répliqua-t-il; madame
de Rennon peut ne vouloir pas quitter sa
retraite : dans ce cas, elle se refuseroit
peut-être à vous voir. Moi , qu'elle n'a pas
les mêmes raisons de craindre, je péné-
trerai jusqu'à sa cellule. Rapportez-vous-
en à mon amitié pour la persuader.— Allez
donc, lui dis- je ; songez qu'il s'agit du bon-
heur de ma vie. » Darcenville me quitta
sur-le-champ , après m'avoir promis qu'il
m'écriroit au plus tôt. Je comptai les mo-
mens , jusqu'à celui que j'avois calculé
devoir m'apporter sa première lettre. Je
n'en vis point arriver. Plusieurs jours se
passèrent avec aussi peu de succès. Mon
(?6)
inquiétude étoitau comble, lorsque Dar-
cenville , un matin , entra subitement dans
ma chambre. Je lus mon arrêt sur son
visage. — \ ous me voyez désespéré , me
dit-il , mais je n'ai rien pu obtenir. A mon
nom >eul, madame de Rennon a volé à
la grille ; elle m'a accablé de questions
sur votre compte, sans me donner pres-
que le temps d'y répondre. Encouragé
par ce début , je n'ai pas craint de lui
faire votre proposition. Tout-à-coup sa
v i\ i«cité s'est éteinte , ses yeux se sont
remplis de larmes. « Quel nouvel assaut à
soutenir, s'est-elle écriée? que venez-vous
de me dire ? Hélas ! il vous est aisé de juger
avec quel empressement mon cœur s'é-
lance au devant de la chaîne que vous lui
présentez ; mais j'ai trop irrité le ciel :
ma vie ne peut être assez longue pour
expier mon crime, et ce n'est qu'en con-
sacxant le reste de mes jours à Dieu, que
je puis parvenir à l'effacer. Oui, c'est un
parti pris. Je ne ferai désormais usage de
ma liberté, que pour m'attacher à ce mo-
nastère. » Vous pensez bien , continua Dar-
(77 )
cenville, que je me suis servi de tous les
moyens pour ébranler sa résolution : j'a-
vois bien , des raisons à lui donner, dont
aucune n'attaquoit ses principes. Elles
combattoient seulement son esprit de pé-
nitence. Une ame où règne l'amour se
défend mal ,' quand on la presse de se
rendre. J'ai vu madame de Rennon chan-
celer; et je commencois à me flatter, lors-
qu'elle m'a quitté brusquement , en me
laissant dans la plus grande surprise. J'ai
fait mon possible pour avoir encore un
entretien avec elle, sans que j'aie pu l'ob-
tenir. Usant de toutes les ressources, j'ai
voulu voir l'abbesse qui passe pour avoir
de l'esprit. Elle est entrée dans mes vues;
mais elle n'a pas été plus heureuse que moi.
Dans mes conversations avec elle, sur ma-
dame de Rennon, elle m'a dit qu'elle étoit
l'exemple de la communauté, par sa piété,
l'objet de l'intérêt général, par sa douceur
et son chagrin. Je ne vous ai point écrit ,
poursuivitDarcenville, parce que je n'avois
que des choses affligeantes à vous mander,
que je ne vous apprendrois que trop tôt.
(73)
M o i.
Mais vous m'aviez dépeint madame de
Rennon comme une femme d'un carac-
tère {bible; il me semble pourtant qu'elle
a mis bien delà fermeté dans sa conduite.
l'Inconnu.
Vous ignorez donc le pouvoir du fana-
tisme? On peut le comparer, je crois, à
toutes les passions violentes, avec cedegré
de force de plus, qu'il est soutenu du pré-
jugé qui communément condamne les au-
tres désirs impétueux que la nature a mis
en nous, cl, leur sert de frein. Plus une arae
est foible, plus le fanatisme y règne puis-
samment ; s'y confondant avec les prin-
cipes, il y détruit l'incertitude : effet que
le raisonnement produit rarement , même
dans les âmes les plus fortes.
La nouvelle que m'apprit Darcenville
me jeta dans la douleur la plus vive, qui
dégénéra bientôt en une humeur sombre.
Qccupé de ma dévotion et de mon cha-
grin, je ne sorlois de chez moi , que pour
me rendre à l'église , et quelquefois à- la
(79)
Cour, où m'appeloient les affaires démon
régiment. Assez de temps se passa dans
cet état de malheur , sans que rien put
m'en distraire. Un différend , que j'eus
avec une femme qui possédoit une terre
voisine d'une des miennes , m'obligea
d'avoir une explication avec elle : elle
s'appeloit madame de Mercour. La façon
franche et noble dont elle me parla, me
prévint en sa faveur. Je fus obligé de
retourner souvent chez elle, pour y ter-
miner cette affaire, qu'elle voulut traiter
à l'amiable. Chaque fois que je la vojois,
elle me plaisoit davantage. Madame de
Mercour étoit une femme de trente-cinq
ans. Sa figure étoit encore bien , et son
esprit étoit doué des qualités les plus pré-
cieuses. Elle joignoit à tout le feu qu'on
y peut désirer, une justesse, une force,
rares. Veuve depuis dix ans , elle menoit
une vie agréable. Elle s'étoit fait une so-
ciété d'un petit nombre de gens d'esprit,
très-aimables, qui lui rendoient les soins
les plus assidus. Elle me jugea digne d'en
augmenter le nombre , et me pria , quand
(8o)
nos intérêts furent réglés, de continuer
à la voir. J'y fus exact. Outre le goût que
j'avois déjà pour elle, les gens que j'y
vovois me plaisoient infiniment, et j'en
vins à passer toutes mes soirées chez elle.
J'essuyai dans ce temps un de ces dégoûts
auxquels les militaires sont souvent ex-
posés. Des gens qui ne pouvoientse vanter
d'autant d'application , ni de services , que
moi, mais mieux à la Cour, furent faits
brigadiers, à mon préjudice. Je criai beau-
coup ; je menaçai de quitter. On ne tint
compte de mes clameurs, et je fus con-
traint d'ajouter à mon mécontentement,
l'idée mortifiante du peu de cas que l'on
en faisoit. Un soir que , plein de mon
liumeur, j'en faisois le détaille plus amer
chez madame de Mercourt je m'écriai,
en adressant la parole à un homme de robe r
— Vous êtes bien heureux! Dans votre mé-
tier, vous n'avez point à craindre ces in-
justices!— Vousconnoissez bien mal notre
état, me répondit-il, si vous le préférez
au vôtre. Vous avez quelques peines, j'en
eomiens; niais combien de choses vous
en
(8i )
en dédommagent ! au lieu que rien n'é-
mousse les épines que nous rencontrons
sans cesse sous nos pas ; car enfin , qu'est-
ce que la vie d'un magistrat ? Sécher sans
relâche sur des affaires ennuyeuses et dif-
ficiles; exister dans l'appréhension qu'une
circonstance omise ou né^li^ée ne cause
une ruine injuste ; sacrilier ses goûts et
son temps au travail , pour acquérir la
réputation d'un bon juge, qui ne conduit
qu'à plus de travail encore, sans espoir de
récompense, pas même déconsidération;
puisqu'enfin , hors du palais , des cheveux
longs suffisent pour jeter du ridicule sur
celui qui les porte : tel est un homme de
robe, presque avili dans la société, quoi-
qu'il en soit l'arbitre. — Je ne vois donc de
ressource, lui répondis-je, que de se faire
jolie femme. — Je ne sais si vous feriez un
bon marché, me dit madame de Mercourt.
Je l'étois; on peut convenir de cela. C'est
un instant bien orageux, et je crois que
je ne voudrois pas recommencer. 11 est
vrai que les succès sont flatteurs, et qu'il
est assez doux de faire toujours l'occu-
Tome IF, p
(8j)
pation des gens avec lesquels on se trouve.
Mais combien n'est-on pas en butte à la
jalousie des autres femmes ! On devient
l'objet de leur haine et de leur noirceur.
Les hommes même , ou piqués par des
soins infructueux, ou par fatuité , sou-*
vent pour plaire à leurs maîtresses, sont
les premiers à ternir la réputation d'une
jeune et jolie femme. L'amitié lui semble
interdite. Tout homme est pour elle un
amant, et toute femme, une rivale. Ajoutez
à cela, le plus souvent, un mari jaloux,
une mère injuste , une famille diiïlcile , des
bienséances éternelles. Vous conviendrez
que c'est acheter trop cher le triomphe
d'un souper, d'un bal , d'un spectacle, ou
d'un lieu public; trop heureuse encore,
si cette femme peut se défendre de de-
venir sensible , et résister aux attaques qui
l'environnent sans cesse! car, alors, ses
jours ne sont plus qu'un tissu de priva-
tions , de frayeurs , d'inquiétudes et de
contrainte, outre que l'inconstance ou la
perfidie sont souvent la récompense des
sentimens les plus purs et les plus tendres.
(83)
Mo i.
Que faut-il donc être ?
l'Inconnu.
N'être pas né ; c'est le seul moyen
d'éviter le malheur.
La société de madame de Mercour
avoit fort diminué ma dévotion. Cepen-
dant, comme j'avois été convaincu, je
sentis en moi cette espèce de reproche
intérieur qu'on éprouve , lorsqu'on s'é-
loigne des principes qu'on avoit embrassés.
Incertain sur ce que je devois me per-
mettre, j'eus recours à madame de Mer-
cour pour me guider. Le cas que je fai-
fois de son esprit et de son honnêteté
méritoit cette confiance. Un jour que
nous nous trouvâmes tête-à-tête, je lui
demandai ce qu'elle pensoit sur la religion ,
parce que jamais il ne m'avoit été pos-
sible de m'assurer de sa croyance. « Vous
me faites une question , me dit-elle , à
laquelle je n'aime point à répondre. Que
dire sur un point où la raison ne peut
nous guider, où le premier précepte est
F 2
(84)
de croire sans approfondir, où nous som-
mes dirigés par des hommes qui n'ont au-
cun avantage sur nous, el qui, pour le plus
souvent, ne sont distingués dans la société
que par leurs habits ? Tout ce que l'on
voit ramène à se persuader qu'il est un
Etre souverain; mais de quelle nature est-
il? Veut-il un culte, n'en veut-il point ?
Jamais cet être ne s'est manifesté qu'à des
hommes privilégiés qui nous ont trans-
mis ses volontés. Depuis qu'il existe des
sociétés , on a trouvé dans chacune des
traces d'un culte. La cause en est, disent
les philosophes, que les hommes sentant
leurs propres ibiblesses, cherchent dans
un être surnaturel des secours qu'ils ne
peuvent trouver ailleurs. Ce raisonnement
ne me satisfait pas. J'ignore à quelle fin
Dieu m'a fait naître. Si les flammes de
l'enfer existent, peut-être est-ce pour m'y
plonger pendant l'éternité. Mais comme
il a prévu que mes déréglemens l'exige-
roientde sa justice, pourquoi m'a-t-il fait
naître? Pourquoi la révëlatidh ne s'est-
elle pas étendue sur toute la terre? Pour-
(85 )
quoi les apôtres n'en ont -ils parcouru
qu'une partie? En un mot, pourquoi la
religion n'est-elle pas une? J'avoue que
d'un autre côté, l'accomplissement de la
proscription des Juifs m'étonne , et que
j'y trouve de quoi confondre l'esprit le
plus fort. Je ne me suis arrêtée, dans tout
ce que je viens de vous dire, que sur la
religion chrétienne, parce que je trouve
qu'il n'y a qu'elle qui , par la beauté de
sa morale, mérite qu'on cherche à l'ap-
profondir. Une considération qui me
semble encore bien embarrassante, c'est
le penchant éternel qui nous porte à faire
ce que défend la loi. Quel peut avoir été
le but du créateur , de nous laisser des
passions auxquelles il faut sans cesse ré-
sister, lui qui, d'un seul mot, a fait cet
univers? Que ne nous a-t-il créés parfaits,
puisqu'il veut que nous le soyons? Il vous
auroit ôté le moyen de mériter, répon-
dent les docteurs ; mais cette décision
qui dérive d'une justice exacte, ne peut
convaincre la raison. Aussi , voyons-nous,
dans toutes les religions, l'admission, des
( M )
deux principes opposés qui se combattent
sans cesse, et qui produisent le mélange
de biens et de maux qui nous frappe ;
mais si ce mélange se montre sur la terre,
pourquoi n'en voit-on aucune trace dans
le système de l'univers , où tout est sou-
mis à des lois immuables qui retiennent
chaque chose dans l'ordre nécessaire? En
un, mot , monsieur , poursuivit madame
de Mercour , la religion est une nuit pro-
fonde que la raison ne peut éclairer, où
l'esprit se perd. Tout homme sage con-
viendra qu'il n'y peut pénétrer , mais qu'il
doit pratiquer le plus qu'il pourra sa mo-
rale; car elle ne tend qu'au bonheur de tous,
et l'obligation de chacun de nous est d'y
coopérer autant qu'il est en lui. — Si bien
donc, repris-je, que vous pensez qu'il faut
pratiquer les vertus morales , sans trop
s'occuper du culte? — Je ne dis pas cela ,
répondit madame de Mercour ; je dis
qu'il faut être honnête avant tout , et
d'ailleurs , suivre son penchant. Pourvu
qu'on observe la première condition que
j'impose , le reste n'a de poids sur moi
(»7)
que celui d'une opinion particulière et
libre. »
Je ne suis entré dans tous ces détails
de conversation avec madame de Mer-
cour, que pour donner une idée de son
caractère. Vous conviendrez qu'il étoit
fait pour attacher. Sans sentir pour elle
ce goût emporté des premières passions,
«.•lie m'inspira des sentimens plus forts que
ceux de l'amitié. J'éprouvois une nécessité
de me rapprocher d'elle , qui fit que je ne
sortois presque plus de sa maison. Auto-
risé par ce .qu'elle m'avoit dit, mes idées
de dévotion, qui s'étoient fort affoiblies,
s'effacèrent entièrement, et je ne songeai
plus qu'à passer ma vie avec madame de
Mercour, à lui plaire. A peu près dans
ce temps-là, ma iille, ou plutôt celle de
ma femme, mourut. Vous croyez bien que
je ne fus pas fort sensible à celte perte ;
mais je fus extrêmement inquiet de mon
fils, qu'une petite-vérole affreuse mit aux
portes du tombeau. Madame de Mercour
me donna, dans cette occasion, les mar-
ques du plus grand intérêt. Ce fut en lui
( 88 )
en témoignant ma reconnoissance, que je
lui parlai, pour la première fois, de la na-
ture de mes sentimens. Elle me parut fort
aise de m'avoir fait autant d'impression,
et ne me cacha point que je ne lui étois
pas indifférent. Ravi de la trouver aussi
bien disposée pour moi, je me livrai tout
entier au goût que j'avois pour elle. Mes
soins ne furent point infructueux. Je crus
voir s'augmenter assez son penchant, pour
la presser sur ce qui me restoit encore à
désirer. J'y fus assez embarrassé ; car quoi-
que je vécusse avec elle dans la plus grande
intimité, cependant notre commerce avoit
quelque chose de sérieux qui m'en im-
posoit. Au moment de m'expliquer, je
lus plusieurs fois retenu par une crainte
dont j'aurois eu peine à rendre raison :
enfin, à force de me reprocher ma timi-
dité , je pris sur moi de parler. Madame
de Mercour me répondit par un grand
éclat de rire. « En vérité , me dit-elle , à
l'embarras où vous voilà , à la rougeur
qui couvre votre visage , on vous pren-
droit pour un écolier qui sort du collège.
C«9)
Kassurez-vous, je ne vous ferai pas jeter
par la fenêtre. » Et voyant que le ton
de plaisanterie qu'elle y mettoit, aclievoit
de me déconcerter, elle reprit plus sé-
rieusement : « Ne me parlez plus sur un
point pour lequel j'ai toujours eu la
plus grande répugnance : vous me fe-
riez une peine mortelle de me forcer de
vous refuser quelque chose que je vous
verrais désirer avec ardeur. Vous n'êtes
plus assez jeune , et je ne suis plus assez
jolie, pour que ce soit-là le but et le lien
de notjre intimité. Contentons-nous d'une
tendresse sans bornes et d'une confiance
aveugle. Ces deux sentimens ont assez de
force pour nous attacher l'un à l'autre,
et pour nous rendre heureux. »
Ce refus me ferma la bouche, et m'af-
fligea. Je connoissois madame de Mer-
cour ; je savois bien que je ne la ferois
pas changer. Cependant, j'essayai plu-
sieurs autres tentatives qui toutes furent
infructueuses. Elle m'opposoit toujours
son antipathie , et par-là me faisoit éprou-
ver une contrariété continuelle. Pleiue
(9")
de complaisance pour moi sur tous les
objets , je ne pouvois rien obtenir sur
celui-là seul; et, selon l'ordinaire , tous
mes désirs se bornant à ce qui m'étoit
refusé, ce que j'obtenois ne m'en dédom-
mageoit pas; c'est-à-dire, que par d'au-
tres moyens, je n'étois pas plus heureux:
avec madame de Mercour, qu'avec les au-
tres femmes avec qui j'avois vécu. Voyant
que je ne pouvois rien gagner sur elle ,
j'imaginai de lui proposer de l'épouser ;
non que je me promisse du mariage , ce
que je ne pouvois arracher de sa com-
plaisance. Madame de Mercour ne con-
noissoit de lois que celles qu'elle s'impo-
soit; mais j'avois en vue de me l'attacher
par un lien de plus. Je la trouvai toute
aussi éloignée de devenir ma femme, que
d'être ma maîtresse sans réserve. « La
condition des femmes , me dit-elle , exige
qu'elles prennent un maître, une fois en
leur vie; mais lorsqu'elles sont assez heu-
reuses pour redevenir libres, je ne con-
çois pas ce qui pourroit les déterminer
à reprendre une chaîne toujours pesante.
(9')
Je veux m'oecuper sans cesse, poursuivit-
elle, de vous plaire et de faire votre bon-
heur ; mais pour que mes attentions aient
du prix pour vous, il faut que vous puis-
siez penser que vous les devez à mon
penchant, et non pas à mon devoir. Je
vous aime trop pour vouloir perdre un
tel mérite , et l'intérêt de notre tendresse
fexige le refus que je vous fais. »
J'avois beaucoup de raisons à donner
à madame de Mercour : je n'en négligeai
point, et ne gagnai rien. Enfin , il fallut
me résoudre à rester son amant, ou plu-
tôt la victime de ses caprices. Je l'aimois
véritablement. Les femmes sont toujours
sûres de nous maîtriser, lorsqu'elles nous
ont inspiré de certains sentimens.
Mon fils alloit être en âge de débuter
dans le monde. Quelqu'heureuses que
fussent ses inclinations, c'est toujours un
moment redoutable pour un père. Débar-
rassé des soins de l'enfance , il retombe
dans des appréhensions d'autant plus fon-
dées , que le début d'un jeune homme
décide le plus souvent du reste de sa vie.
(9*J
Tous les points demandent une attention
fatigante et continuelle. Ses penchans ,
ses sociétés, sa santé, sa fortune , doivent
être l'unique occupation d'un père. La
fougue des passions l'emporte à tout ins-
tant, et pour le retenir, il faut éviter avec
autant de soin la sécheresse du pédant,
que la familiarité d'une trop grande con-
fiance. Madame de Mercour me fut d'un
grand secours, dans ce pénible emploi. Tl
est donné aux femmes d'ajouter des grâces
à la raison , qui la persuadent, et qui cor-
rigent l'aridité de ses conseils. Mon fils
se formoit eîiez madame de Mercour; il
y prenoit le goût de la bonne com-
pagnie , le bon ton , deux points es-
sentiels pour un homme du monde. Le
destinant à la guerre, je partageai le tra-
vers de tous les pères qui , pour se per-
pétuer, marient leurs enfans avant qu'ils
sachent ce que c'est qu'un engagement ,
et quels sont les devoirs auxquels la so-
ciété les oblige. Je fis épouser à mon fils
une fille de qualité fort riche. Ce mariage
fut approuvé de tout le monde. La nais-
(93)
sance et les richesses sont les deux con-
venances qu'on calcule en pareil cas. Le
caractère personnel, ni celui des familles,
n'entrent jamais pour rien dans cet arran-
gement.
Peu de temps après le mariage de mon
fils , la guerre se déclara. Il y eut une
nombreuse promotion , dans laquelle je
fus compris. Peu flatté de voir mon nom
confondu dans une si grande liste que
beaucoup de noms déshonoroient, je me-
nai mon lils avec moi. La campagne com-
mença par un siège, qui donna le temps
aux ennemis de se rassembler et de venir
le troubler. Nos généraux se résolurent
à donner une bataille, où nous nous trou-
vâmes Darcenville et moi placés à la même
division. Nous avions devant nous un bois.
L'officier-général qui nous commandoit
ayant été tué , Darcenville, avec son régi-
ment, s'engagea dans ce bois assez impru-
demment. Il en sortit un feu terrible.
Alarmé du danger de mon ami, je vole
à son secours. Plus pressé de le dégager,
que songeant au bien de la chose, je pris
(9i)
avec mon régiment l'ennemi en flanc .
et je le culbulai. Mon attaque eut le plus
grand succès. Ce bois couvroit la gauche
des ennemis, que l'on enfonça sans peine,
quand nous eûmes emporté le bois.
Je ne pus jouir de la suite de mon avan-
tage : je reçus un coup de fusil, au liavers
de la cuisse, qui me Gt rester sur le champ
de bataille, au débouché du bois. Je ne
faisois que de tomber, lorsque j'aperçus
Darcenville. Il n'avoitplus trouvé d'obsta-
cles, et s'efforcoit de ^a^ner la tête. Cou-
rage! mon ami, lui criai-je; achevez ce
que votre danger et mon amitié m'ont
fait entamer. — Ah! vous êtes blessé, me
dit-il en courant à moi ! l'êtes vous dan-
gereusement? — Non, lui répondis-je, ce
ne sera rien. Je crus remarquer du chan-
gement dans sa physionomie. « Je suis au
désespoir, me dit-il, de ne pouvoir rester
avec vous : mon devoir m'oblige de vous
quitter. » Quoique son discours me parut
assez simple , cependant l'air qu'il avoit
ne me le parut pas. J a vois trop reçu de
preuves de son amitié , pour en inférer
(93)
autre chose , si ce n'est que cette altération
lui venoit de la chaleur du combat. Comme
nous demeurâmes maîtres du champ de
bataille, je lus bientôt emporté. Beaucoup
de gens de ma connoissance vinrent me
voir. J'attendois toujours Darcenviile : il
ne paroissoit pas. L'inquiétude me prit
qu'il ne lui lût arrivé quelque chose. J 'en
demandai des nouvelles. Comment ! me
répondit-on , vous ne savez pas qu'il est
allé porter à la Cour la nouvelle du gain de
la bataille?» C'est bien la moindre chose,
« ajouta-t-on, qu'on pouvoit faire pour
» lui. Nous devons le bonheur de cette
» journée à la manœuvre brillante qu'il a
» faite. » Ce propos m'étonna. Je fus sur-
pris de ne m'entendre citer pour rien dans
ce mouvement. Je me tus. Cependan t le
général me vint voir , le lendemain. Dans
le compliment qu'il me fit , il ne me parla
que de ma blessure , et ne me dit mot sur ma
conduite de la veille. Ce silence augmenta
ma surprise. Je priai sa suite de me laisser
seul avec lui. Quand nous fumes tète-à-
tête , je lui demandai raison de cet oubli
(96)
de ma manœuvre , et de la conduite de
mon régiment. Je reconnus, par ses ré-
ponses , que Darcenville avoit rapporté
l'affaire totalement à son avantage , et
qu'il Q avoit parlé de moi que comme d'un
homme qui s'éloit avancé pour le soute-
nir, et qui même n'avoit eu que peu de
part au succès , avant été blessé dès le
commencement.
Quoique ce lût un coup de foudre pour
moi, que de me voir trahi par l'homme du
monde que j'aimois et que j'estimois le
plus, je rassemblai le peu de force que
j'avois pour apprendre au général la vé-
rité du fait. Je ne le persuadai point: il
me dit seulement que, dans l'épaisseur du
bois, il m'avoit été difficile de juger de
la totalité de la manœuvre ; que lorsque
les troupes étoient débouchées dans la
plaine, à la poursuite de l'ennemi, Dar-
cenville avoit la télé. Il s'en tint à ce pro-
pos, et me quitta brusquement, sans vou-
loir m'entendre. Quand je fus seul, j'eus
tout le temps de m'abreuver de l'amer-
tume de ma situation. Cependant, je pris
le
(97)
le parti de me taire, ne pouvant me per^>
suader que Darcenville eût eu vis-à-vis
de moi cette conduite infâme. Je craignis
de lui faire tort, et je voulus qu'il s'expli-
quât , avant de le condamner.
Moi.
Quoi , monsieur ! seroit-il possible que
cet homme dont vous m'avez fait un por-
trait avantageux , se fût oublié jusques-là ?
il I n c o a N IL
Hélas ! oui , monsieur. Profitant de mon,
absence, il s'étoit attribué l'action qui
m'appartenoit. Sans pudeur , il reçut un®
récompense qui m'étoit due; il eut ua
grade , comme c'est assez l'usage quand
on apporte de ces sortes de nouvelles ; et
pour qu'd n'y manquât aucun désagré-
ment , il étoit mon cadet.
Moi.
Ah ! je déteste Darcenville.
L h C O R H ïï,
Voilà les hommes : il y en a bien peu
d'intacts sur tous les points. Plus vertueux
Tome IV. e
(9§)
par amour - propre , que par principe,
l'honnêteté les guide dans les choses in-
différentes ; mais la passion dominante
absorbe tout , et fait paroître le cœur hu-
main tel qu'il est. Que Rousseau l'a bien
dit!
Le masque tombe, l'homme reste ,
Et le héros s'évanouit.
Darcenvillc étoit ambitieux; l'ambition
lui fit tout sacrifier. Il ne fut pas long-
temps absent de l'armée : il vint me voir
à son retour, avec une confiance qui me
confondit. Je ne pus soutenir plus long-
temps son audace ; j'éclatai. Loin qu'il
parût embarrassé de mes reproches, il fit
l'étonné de mes prétentions , et nia les
i'aits. Il se glissa bientôt de l'aigreur dans
notre conversation , à laquelle je coupai
court, en lui disant que j'avois besoin de
repos, et que je le priois de ne plus se
donner la peine de me rendre visite.
Je n'avois plus de ménagemens à gar-
der. Je fis venir les officiers de mon régi-
ment, que j'informai de ce qui se pas-
soit. Comme c'étoit autant leur cause que
( 99 )
la mienne , ils s'ameutèrent et tinrent
beaucoup de propos. Le régiment de Dar-
cenvilie, par la même raison, prit parti;
il y eut plusieurs combats particuliers.
Cet événement fit grand bruit dans l'ar-
mée : toutes les voix se réunirent pour
Darcenville. Afin de satisfaire ses vues, il
s'étoit fait créature de beaucoup de
gens; et moi, par la vie particulière que
j'avois toujours menée , j'avois à peine des
connoissances. Car, à la guerre comme
dans le monde, ce n'est jamais le fait,
mais la prévention du plus grand nombre,
qui décide la totalité. D'ailleurs ,ma récla-
mation avoit été tardive, et cela précisé-
ment sembloit déposer contre moi. Dans
les comptes que Darcenville avoit rendus
à la Cour , il avoit eu l'art d'attribuer tous
les succès aux dispositions du général
qui , par récompense , prit parti pour lui.
Il écrivit au ministre contre moi. J'en
reçus une lettre très-sèche , où j'étois ré-
primandé sur ma mauvaise foi , sur la
zizanie que je semois entre deux régi-
mens. J'en fus piqué : je lui répondis avec
G 2
"G revers 'tes
BIBLIOTHECA
( ioo )
la dernière vivacité ; ce qui me valut en-
core une lettre plus dure. Il me mandoit
que, sans l'état où j'étois, il m'enverroit
dans une citadelle.
Je pris la résolution, dès ce moment,,
de quitter. Malgré tous les chagrins que
j'avois , ma blessure faisoit tant de progrès
en bien, que je lus bientôt en état de me
mettre en chemin pour retourner à Paris.
Aussitôt que j'y fus arrivé, j'envoyai ma
démission , qui fut reçue. J'aurois aban-
donné sans doute avec regret un métier
pour lequel j'avois toujours ressenti de
l'inclination, si je n'avois reconnu que,
pour avancer, il faut plutôt songer à se
faire des protecteurs, qu'à se distinguer,
en servant avec valeur, avec intelligence }
et ce moyen ne me convenoit point. Ma-
dame de Mercour prit la part la plus vive
à tout ce qui m'é toit arrivé. Mais, comme
son caractère étoit de penser avec force,
elle me parla plus en philosophe , qu'en
amie tendre. Elle me dit que ce que j'é-
prouvois n'étoit qu'un de ces revers dont
la société des hommes est remplie; qu'il
( 101 )
devoit me servir de leçon pour m'ap-
prendre à me suffire à moi-même , à savoir
braver le jugement des autres , lorsque
je n'avois rien à me reprocher; à cher-
cher au fond de mon cœur une tran-
quillité que je ne trouverois jamais parmi
les vices et les passions qui gouvernent le
monde. Elle avoit raison. Je le sentis , et
je commencois à voir ma position avec in-
différence , lorsque je retombai dans un
autre chagrin qui me fut extrêmement
sensible. Je crois vous avoir dit que j'ai-
mois mon fils avec une tendresse extrême,
qu'il justifioit par son mérite et par les
sentimens qu'il avoit pour moi. Dans les
arrangemens de son mariage , il avoit été
décidé qu'il logeroit chez les parens de
sa femme, dont il devint tellement amou-
reux, qu'il ne la quittoit presque point.
Je ne le voyois plus que rarement, à mon
grand regret ; mais sachant que les flam-
mes conjugales s'amortissent assez promp-
tement, je me persuadai que cette viva-
cité ne seroit pas de longue durée : je
me trompois. La femme de mon fils,
( »Ol )
ou Ire qu'elle a voit des droits pour plaire,
était dévote; titre suffisant pour prendre
une autorité absolue dans le ménage. La
dévotion rendant une femme intaete sur
le point qu'elle pense devoir à son mari,
elle se croit , des ce moment , dispensée des
soins et des complaisances par lesquels
elle le dédommage quelquefois de la foi
violée. Fière d'être sans reproche, elle se
conduit avec despotisme, le maîtrise, et
souvent le rend plus malheureux, que si
elle étoit infidelle. Au malheur près, voilà
l'histoire de mon fils. Le joug n'est jamais
pesant , quand on est amoureux. Il s'y sou-
mettait avec plaisir ; mais , tout entier à sa
femme, il suivit trop les indications intéres-
sées qu'elle lui donna. En le mariant, je lui
avoisa bandonné une assez grande partie
de mes biens propres, et j'avois gardé ,
sans stipuler d'échange , une terre qui me
venoit de sa mère. Ce domaine me plai-
soit; et je n'imaginai pas qu'au parti que
je lui faisois , mon fils la répétât jamais.
Je fus fort étonné, lorsqu'un jour, après
avoir pris beaucoup de tournures qui
( io3 )
marquoient son embarras, il me la rede-
manda. Quoique je fusse très -piqué de
son procédé , je me contins assez , pour lui
faire voir avec douceur ce qu'il avoit d'ir-
régulier. Je lui dis nettement que je voyois
bien que cela ne venoit pas de lui , mais
de l'avarice de sa femme. Je cherchois à
l'excuser : cependant , il parut me quit-
ter un peu Honteux de sa démarche, en
me promettant qu'il ne songeroit plus à
cette affaire. Je ne puis vous exprimer ce
que je sentis, lorsque, deux jours après,
je reçus une assignation juridique, pour
remettre cette terre. J'entrai dans la plus
violente colère , et je me rendis sur-le-
champ chez madame de Mercour, pour
l'instruire de ce qui m'arrivoit. Elle me
demanda froidement ce que je comptois
faire : «Plaider, lui répondis-je; déshé-
» riter mon fils , et ne le revoir de ma
« vie. — Voilà précisément ce qu'il ne faut
» pas faire , me dit-elle. Outre qu'il faut
» toujours éviter de plaider contre ses
» enfans , la terre appartient à votre fils ;
» vous devez la lui rendie. Quant à le
( i«4)
» déshériter, comme c'est l'acte de la
a» plus grande sévérité paternelle, ajour-
ai nez-le. Vous êtes furieux, dans ce mo-
» ment ; attendez pour voir s'il ne ren trcra
•» pas en lui-même; s'il se laissera tou-
» jours conduire par sa femme. Quant à
» lui défendre votre présence , il le mé-
» rite, m Madame de Mercour étoit un
dieu pour moi. Je me conduisis selon
l'avis qu'elle me donnoit , sans que mon
fils parût touché. J'en eus un chagrin si
vif, que le temps même n'y put apporter
aucun soulagement. H n'y a voit point de
distraction que madame de Mercour n'i-
maginât , pour me tirer de l'état de tris-
tesse où j'étois. Dans nos conversations,
elle me rappeloit les principes philoso-
phiques dont elle s'étoit utilement servie,
lorsque j'avois quitté le service. Mais,
cette fois-ci, le cœur étoit affecté; ce n'é-
toit que par un nouveau charme qu'on
pouvoit l'occuper. Madame de Mercour
étoit trop habile pour ne pas le sentir.
Elle me donna la plus grande preuve de
tendresse qn'elle pouvoit me donner, peu-
( io5)
sant comme elle le faisoit. « C'est inutile-
» ment, me dit-elle, que j'ai tenté tous
» les moyens possibles pour adoucir votre
>» état. Votre malheureuse étoile vous a
*» forcé de quitter un métier que vous
» aimiez. Vous aviez un fils que vous
» chérissiez ; il vous a manqué cruelle-
j> ment : il ne vous reste plus que moi ,
» qui ne veux vivre désormais, que pour
» vous tenir lieu de tout ce que vous avez
» perdu.Vous avez désiré ma main. Je vous
» l'ai refusée , tant que j'ai pensé que vous
» pouviez être heureux sans elle. Mais je
»> vous aime trop, pour ne pas vous l'offrir
» dans ce moment, où je crois qu'elle peut
» contribuer à votre satisfaction, à votre
» bonheur. Je connois la façon dont vous
» m'êtes attaché; ce lien sera pour votre
» cœur une nouvelle jouissance qui, j'es-
» père , le détournera de la douleur dont
» il est accablé. » Pénétré d'admiration
et de reconnoissance du procédé de ma-
dame de Mercour, je ne voulu* point
abuser du sacrifice qu'elle me faisoit.
« Non, madame, lui dis-je, je n'accep-
( >«6)
» terni point cette offre généreuse. Je
v sais votre répugnance pour le mariage ;
» je me reprocherois éternellement de
» me rendre indigne de votre tendresse -,
» si je ne la combattais point. — Vous me
» connoissez peu, reprit- elle La Iran-
» cliise et mon cœur ont toujours été les
» mobiles de ma conduite. Il m'en coù-
» tera plus de vous voir malheureux, que
» de perdre ma liberté. Soit que votre
y» état m'attendrisse, soit que je vous aime
j) davantage, la chaîne du mariage ne
» m'effraie plus : voilà la véritable situa-
3» tion de mon ame. » Je desirois trop
cette façon de penser de madame de Mer-
cour, pour être difficile à convaincre. Je
me rendis, et je l'épousai, sans ce faste et
cet appareil, toujours embarrassans pour
ceux qui représentent , et très-ennuyeux
pour les autres. Nous nous renouvelâmes
au pied des autels, et devant deux amis
communs, des sermens que nous nous
étions faits mille fois, d'autant plus sincè-
res et solides, que , de leur durée , dépen-
dit notre félicité réciproque. Madame
( 107 )
de Mercour ne s'étoit point trompée. La
possession d'une femme que j'avois autant
de raison d'estimer , effaça bientôt le cha-:
grin auquel j'avois été livré. J'eus même la
satisfaction d'apprendre que ma belle-fille
étoit au désespoir de mon mariage , craig-
nant que de nouveaux enfans ne la frustras-
sent de biens encore assez considérables. -
Cependant la vivacité des premiers ifis-
tans amortie , où l'envie de se plaire mu-
tuellement fait toujours céder la volonté
de l'un aux désirs de l'autre, l'accomplis*
sèment de son propre désir commence à
parler plus haut que le contentement de ce
que l'on aime : en un mot, la personnalité
reprend ses droits. De-là, de petites dis-»
sentions plus ou moins fortes, qui toutes
cependant n'ont aucune suite. Ce sont des
piqûres d'épingle ; mais elles se répètent à
chaque instant. Ce n'étoient là que les in-
convéniens inséparables de quelque situa-
tion que ce soit : le sort, qui n'a jamais cessé
de me persécuter, me réservoità de plus
grands maux : ils ne tardèrent pas à se faire
sentir.
(io8)
Madame de Mercour , ou ma femme si
vous voulez, pour augmenter ses revenus,
avoit mis tout son bien à fonds perdu ,
suivant en cela le système du siècle, qui
s'est défait du respect de nos pères pour
les possessions de leurs ancêtres, et qui
fait envisager, lorsqu'on n'a point d'en-
fans, le bien dont on jouit, comme un
pussent de la fortune dont on peut dis-
poser. Mais la faute qu'elle avoit faite ,
c'étoit de tout mettre sur un fameux par-
tisan du temps, dont le crédit, à la vé-
rité , devoit donner de la confiance , mais
qui manqua, le lendemain d'une fête ma-
gnifique. Ce coup fut assommant pour
elle. En vain, je lui représentai que mon
revenu nous suffisoit à tous les deux; que
nous ne ferions aucun retranchement ,
et qu'elle devoit croire que j'allois pren-
dre des arrangemens pour que, si je mou-
rois , il lui restât un sort heureux. Dans
ses réponses, quoique tendres, je connus
qu'elle regardoit avec peine la nécessité
de dépendre de moi. En effet, quoiqu'elle
m'aimât beaucoup, cela de voit l'inquiéter.
( 109 )
H n'y a point de sentiment à qui ne cède
le désir de la liberté qui régne au fond
de tous les cœurs ; et rien ne tend autant
à l'esclavage , que la privation des biens ,
puisque , par eux , nous nous procurons
despotiquement ce que nous pouvons
souhaiter, sans être tenus à ces soins
onéreux que la pauvreté reconnoissante
échange contre le bienfait.
Je ne m'occupai que d'écarter des re-
gards de ma femme tout ce qui pouvoit
lui rappeler sa situation. Non seulement
l'abondance régnoit autour d'elle; mais
même je ne négligeai pas ce superflu si
critiqué, si désiré. Mes présens étoient
reçus avec tendresse et douceur , mais
avec un fond de tristesse qui détruisoit
le plaisir que j'avois à les faire. J'étois
d'autant plus contraint dans ma conduite
avec elle , que je n'osois chercher à com-
battre sa façon de penser. Ç'auroit été
montrer sans cesse le bienfaiteur , blesser
sa délicatesse, entamer des conversations
embarrassantes pour tous deux , sans es-
poir de convaincre. Je me sentois con-
( no )
su mer moi-même de l'état de ma femme ,
sans oser m'en plaindre; ce qui meltoit
une lâcheuse contrainte dans notre com-
merce. Né, comme je vous l'ai déjà dit,
pour réfléchir, et pour réfléchir triste-
ment, je conclus de tout ce que j'éprou-
vois , que , se rapprocher de quelqu'un
qui nous plaît, ce n'est point se procurer
un agrément dans la vie ; c'est ajouter les
chagrins de ce que l'on aime à ceux que
nous éprouvons personnellement , sans
espoir d'en être pleinement dédommagé
par le partage des événemens heureux j
la somme de ces derniers ne pouvant ja-
mais entrer en comparaison avec celle des
contrariétés et des malheurs.
Plus une ame est forte, et plus elle
s'abat aisément, lorsqu'elle est une fois
affectée. Ma femme ne put résister au
chagrin qui la minoit. Elle tomba dans
un état de langueur. Les remèdes ne firent
qu'avancer sa lin. La sentant approcher,
elle me tint un discours qui ne sortira ja-
mais de ma mémoire.
« C'en est fait, me dit-elle, je touche
( tu )
» au terme de mes maux. Ils m'ont été
» d'autant plus durs à supporter, que
»> vous connoissant comme je le fais , je
» m'en suis reproché la cause. La mort
» ne m'effraie point, et je ne regrette que
» vous. Mais je vous avoue que je suis
»> inquiète , sur ce que je vais devenir.
•> L'idée de l'immortalité de l'ame me
» flatte par un instinct dont j'aurois peine
>» à rendre raison ; mais l'incertitude où
» je sui.9 sur sa nature , me gêne. Si je
*» dois recommencer une nouvelle car-
» rière , que sera-t-elle ? — Voulez-vous,
» lui dis-je, que je fasse venir de *** ?
» ( C'étoit un homme de beaucoup d'es-
» prit, très-grand directeur. ) — Et que
*» me dira-t-il, répondit ma femme ? lime
» parlera de justice divine, decontrition ,
»» d'espérance, et de lieux communs qui
»» ne me persuaderont rien. Je ne sais si
» je mérite des récompenses; mais je suis
» bien sure de n'avoir pas mérité des pu-
» nitions éternelles. —Eh bien! repris-je,
>• aimeriez- vous mieux causer avec M. de
» la Roche? » (M. delà Roche étoit ua
( "3 )
homme qui la connoissoit depuis son
enfance , philosophe savant et d'un es-
prit profond.) — « Non, me répondit-elle;
» j'estime M. de la Roche, et j'aime sa
» société; mais c'est un matérialiste en-
» tété qui prend des indications pour des
» preuves , qui se couvre de plus de bonne
» loi, qu'il n'en a peut-être au fond de son
« cœur. Ce n'est point un homme qu'il
» me faudroit. Jamais , les regards des
» hommes ne pénétreront le mystère que
» je voudrois approfondir. Mais , ajouta-
p t-elle, après s'être tue un moment, pour-
» quoi chercher à lever un voile qui va
» tomber? Je dois mes derniers instans à
» d'autres soins; » et, reprenant un visage
riant, elle m'accabla des marques de la
plus vive tendresse ; elle me donna des
conseils sur mes affaires : « Vous avez tou-
» jours été malheureux, me dit-elle; que
» j'emporte au tombeau la consolation
» de croire qu'en suivant mes avis, vous
>» adoucirez votre sort. Crovez-moi , ne
» vivez plus que pour vous-même ; éloi-
»> gnez-vous de la société, source de cha-
grins
( "3)
»» grins et de malheurs : sur-tout défende*
a> votre cœur de tout attachement, de
»> quelqu'espèce qu'il puisse être ; vous
» éviterez bien des peines. Bannissez mon
»> souvenir; cessez de vous tourmenter
»» pour un être qui ne vous entendra
» plus, et qui ne peut plus rien pour
» vous. Si , malgré vous , mon idée se
» retrace à votre mémoire , que celle de
» mes dernières paroles vous revienne
» avec elle; elles renferment des vérités
» dont je souhaite bien ardemment que
» vous soyez convaincu. »
Ma femme fit encore quelques arrange-
mens pour ses gens. Ensuite , se sentant
fatiguée , elle me pria de la laisser seule.
Depuis cette conversation, s'affoiblissant
d'instant en instant, elle atteignit le mo-
ment fatal où l'on m'interdit l'entrée de
sa chambre. Je ne fis aucune question ,
craignant qu'on ne m'annonçât un mal-
heur dont je ne pouvois douter. J'allai me
renfermer dans la mienne, où, vis-à-vis
de moi-même , et plongé dans une rêverie
douloureuse, je me rendis compte de tout
Tome. IV. u
( »4)
mon malheur. Je n'étois point au déses-
poir; mais je m'abreuvois d'une amer-
tume tranquille, peut-être plus affreuse. Je
passai plusieurs jours dans cet état, sans
songer seulement que j'existasse. Les der-
nières paroles de ma femme se présentè-
rent sans cesse à mon esprit; et les pre-
mières pensées qui me vinrent sur ce que
j'allois devenir, lurent de suivre ses con-
seils. Avant perdu la seule amie que j'eusse
au monde, abandonné de mon lils, qui
ne me donna pas le moindre signe «l'inté-
rêt dans celte occasion, je pris le parti de
me retirer dans une de mes terres, et d'y
vivre absolument seul.
Les chagrinsles plus cuisans s'effacent,
à mesure qu'ils s'éloignent de l'époque
qui les a fait naître : j'éprouvai la loi gé-
nérale. Quoique je fusse toujours affecté
du souvenir de mes malheurs, cependant
il se trouva bientôt dans ma journée des
momens de vide : l'étude me- parut propre,
à les remplir. Je donnai la préférence à
l'histoire, comme moins fatigante, et plus
•apuble d'occuper agréablement. Je m'en
(n5)
dégoûtai très-vîte, en apercevant la plu-
part des laits les plus intéressants , détruit*
avec évidence par les critiques. J'y subs-
tituai la physique; j'y vis des phénomènes
curieux; mais n'y rencontrant que des ef-
fets sans principes , je l'abandonnai promp-
tement. L'histoire naturelle ne m'offrit
qu'une nomenclature. La métaphysique
ne m'arrêta que peu de temps ; je me per-
dois dans des conséquences obscures, ti-
rées d'une hypothèse vague. La géomé-
trie , en satisfaisant mon esprit , absorboit
mes facultés. La morale, en me dévoilant
le cœur des hommes , me reproduisoit le
tableau de mes chagrins. Le choix néces-
saire dans les ouvrages d'esprit, me fai-
soit trop acheter ceux qui méritoient mon
suffrage ; en un mot, je ne rencontrai
point dans l'étude ce que je m'en étois
prouiis.
Je cherchai dans les goûts ce que je
ne pus trouver dans les occupations. J'eus
des chiens, des tableaux, des porcelaines,
enfin, de toutes ces inutilités agréables
ou bizarres qui font le mérite de tant de
u 2
( n6)
gens; ce ne fut pour moi que de nou-
veaux sujets de peine. Une chute que je
fis à la chasse , où je me cassai un bras ,
me détermina, sans hésiter, à me défaire
de mon équipage. Je renonçai de même
à tirer, d'après le malheur que j'eus de
crever les deux yeux à mon guenard ,
caché par un buisson. Sur le renom de
ma collection de tableaux , plusieurs ama-
teurs vinrent la voir : j'eus le chagrin d'en-
tendre condamner la plus grande partie
de Ceux que j'estimois davantage , à n'être
que des copies , et de passer , dans leur
esprit , pour un ignorant et pour une dupe.
Un seul eut leur approbation; mais un
valet mal-adroit voulant exécuter quelques
changemens que j'avois ordonnés, laissa
tomber dessus une échelle qui le déchira
du haut en bas , et le mit hors d'état
d'être raccommodé. Il me restoit mes por-
celaines. Une seule nuit m'en priva. Un
pan de la boiserie du salon où je les avois
arrangées s'é tant détaché, les mit en pous-
sière.
( !f7)
M o i.
Il faut avouer que vous êtes né sou*
une malheureuse étoile.
i/ I N C O N N U.
Oui, je conviens qu'il est rare de trou-
ver, dans la vie d'un seul homme, un as-
semblage aussi funeste de choses fâcheu-
ses. Mais enfin , monsieur, je n'ai fait
qu'éprouver les malheurs attachés aux dif-
férens genres de vie que j'avois embrassés,
et par-là, succomber aux dangers aux-
quels chacun est exposé. La nature est
sage , en nous donnant la raison , de lui
avoir opposé les passions qui la font taire,
et sur-tout l'espérance que rien ne peut
détruire; sans quoi tout homme parvenu
à la connoissance des choses , auroit bien-
lot cessé d'être.
Mo i.
Est-ce que l'idée ne vous en est jamais
venue ?
l' I n c o n n u.
Pardonnez- moi : mais, soit instinct *
( "8)
soit foiblesse , après en avoir pris plus
d'une fois la résolution, j'en ai toujours
remis l'exécution au lendemain. Je hais
la société des hommes ; mais je n'ai jamais
craint leurs regards , parce que je n'ai ja-
mais rien fait qui m'ait mis dans ce cas-là.
Accoutumé de bonne heure aux coups
du sort, ils n'excitent point en moi le dé-
sespoir. Otez ces deux motifs, on ne se
tue point.
Voyant que je ne pouvois être heureux,
je voulus essayer d'en faire. Témoin dans
ma terre des persécutions qu'endurent les
malheureux agriculteurs pour la percep-
tion des impots auxquels le luxe et les
besoins de l'Etat les ont condamnés, j'es-
sayai de les protéger et de les soulager.
Je parlai quelquefois en leur faveur à ces
tyrans domestiques, à ces despotes durs
et paresseux, à qui les malheurs multi-
pliés d'une société trop étendue ont fait
confier l'autorité du maître, aux inlen-
dans, en un mot, qui me prouvèrent la
nécessité de cette loi cruelle, inséparable
de tout ordre quelconque, le sacrifice de
( "9)
l'intérêt particulier, pour le bien général.
Forcé de céder à la justesse du principe,
je voulus du moins suivre ce que me dic-
toit l'humanité : je payai pour mes pay*-
sans , afin de les sauver de la barbare exé-
cution à laquelle ils échappent rarement,
me réservant de me faire rembourser, se-
lon les moyens qu'une récolte heureuse
ou malheureuse fourniroit à chacun. La
reconnoissance générale marqua le pre-
mier moment qui suivit le bienfait. Les
murmures prirent sa place , lorsqu'à la
fin de l'automne, j'exigeai le paiement de
ceux qui voyoient fructifier leurs tra-
vaux; tandis que je le remis aux autres qui
a voient essuyé quelques revers. Cette gé-
nérosité sage me valut des railleries injus-
tes; elle excita des jalousies entre mes
vassaux. Une seconde année , j'eus pour
"eux les mêmes bontés; elles produisirent
une fainéantise générale, qui me força de
ies abandonner à leur sort. J'y fus d'au-
tant plus poussé , que j'éprouvai d'eux un
trait de méchanceté qui me révolta. Non
seulement je faisois de grosses avances à
( lao )
mes paysans , mais , me plaisant à leur pro-
diguer mes secours , lorsque quelqu'un
d'eux avoit un mauvais terrain, je le tro-
quois contre un des miens, de bonne qua-
lité, jusqu'à ce que la dépense que je fai-
sois dans ma nouvelle acquisition, l'eût
fertilisée. Il est vrai que j'exigeois de ceux
sur qui j'étendois mes bontés, un travail
assidu , pour faire valoir le terrein. Ayant
repris un jour très-aigrement un fainéant
qui n'avoit point rempli mon intention,
je lui citai l'exemple d'un de ses camara-
des qui, par ses soins, étoit au moment
de faire une récolte abondante. Croi-
riez-vous que cet homme eut la méchan-
ceté , pendant la nuit , de ravager le
champ qui l'accusoit de négligence ? Le
fait avéré , j'eus recours à cet horrible
moyen où la perversité des hommes les a
réduits ; au supplice. Je fis mettre le cou-
pable au carcan. Loin d'être touché de sa
faute, il ne fut qu'aigri par la punition;
et pour s'en venger, il coupa dans mon
verger deux cerisiers que j'aimois beau-
coup , pour la grosseur et la qualité du fruit
( «I )
qu'ils me rapportaient; après quoi, ce bri-
gand abandonna le pays.
La chose en elle-même étoit de peu
d'importance; mais, scrutateur malheu-
reux du cœur de l'homme , il fallut me
rendre à l'évidence, et perdre l'espérance
de lui trouver une autre nature , dans
quelque sphère que j'allasse le chercher.
L'épreuve que j'en faisois n'étoit pas le
seul chagrin auquel je fusse livré : l'amour
vint encore troubler des jours qui sem-
bloient n'être plus faits pour lui ; l'amour,
qui pénètre dans les cœurs les plus glacés ,
dans les retraites les plus obscures; dont
les trompeuses faveurs nous donnent des
instans qui semblent nous élever au dessus
de l'humanité, pour nous plonger dans
des abîmes de maux et d'inquiétudes, que
son séduisant empire sait encore nous
faire chérir et regretter !
Catherine, la fille de mon jardinier, fut
l'écueil dont ne put me préserver une
longue suite de réflexions et de malheurs.
Elle étoit dans cet âge où les grâces de
la jeunesse ajoutent encore aux bienfaits
( 122 )
«le la nature. Sa figure me plut, et me fit
souhaiter de ccmnoître son caractère. La
naïveté de sa conversation agit sur mon
cœur, sans que je m'en aperçusse. Il y
avoit déjà long-temps que je la regardois
avec les yeux d'un amant, que je ne croyois
encore la considérer qu'avec ceux d'un
philosophe. Lorsque je vis le piége, il
étoit trop tard pour m'en débarrasser. En
vain , la raison m'avertissoit du peu de
droit que j'avois pour plaire à Catherine ,
et pour la fixer ; la passion me montroit
l'autorité que j'avois sur elle ; et l'illusion
alloit au point de me flatter que le sort
que je pouvois faire à cette jeune fille ,
suffiroit pour décider son inclination, si
ce n'étoit par goût, du moins par recon-
noissance : comme si l'inclination recevoit
d'autres lois que d'elle-même ! Je poussai
l'aveuglement jusqu'à me méprendre aux
déférences que Catherine avoit pour moi;
déférences qui n'étoient que l'effet de sa
position et de la mienne. On ne manque
de présomption , dans aucun temps de la
vie.
/
(i« )
Je ne lardai pas à me désabuser. Un
soir que j'étôis resté jusqu'à la nuit dans
mon parc, en passant, j'entendis du bruit
dans le bois : j'y portai mes pas, et j'a-
perçus , à la faveur du peu de jour qui
restoit, un homme se sauvant; en même
temps , j'entendis les feuilles remuer
assez près de moi. Je courus avec pré-
cipitation , pour saisir quelqu'un qui sor-
toit de derrière un buisson. Ignorant qui
je tenois, je le demandai plusieurs fois ,
sans qu'on me répondit. Curieux de le sa-
voir, j'entraînai cet inconnu dans la pre-
mière allée. Que devins-je, lorsque je vis
que c'était Catherine ? Les idées les plus
tumultueuses, et les tableaux les plus dé-
sespérans se peignirent à mon imagina-
tion. Je n'avois pas la force de lui parler.
Catherine cependant . étcit à mes genoux;
tremblante, elle sembloit attendre son ar-
rêt. L'objet qu'on aime , dans cette situa-
tion, attendrit toujours. Je la relevai; je
tâchai de la rassurer. Quel est cet homme
qui s'est enfui , lui demandai- je ? Un tor-
rent de larmes fut sa réponse , et j'eus
( »4)
toutes les peines du monde à lui faire
avouer que c'étoit Thomas, le fils d'un
de mes fermiers , qui méritoit , il faut en
convenir, et par son âge, et par sa figure,
d'avoir la préférence sur moi. Mais, lui
dis-je, que faisiez -vous avee Thomas, à
l'heure qu'il est, dans le bois ? « Hélas ,
monsieur! me répondit -elle avec in-
génuité, c'est que nous nous aimons;
et nous serions déjà mariés , sans mon
père qui ne veut pas y consentir, parce
qu'il dit que cela vous feroit de la peine ;
il m'a même défendu de parler à Tho-
» mas ; et c'est pour cela que nous venons
» dans cette cache, pour nous voir. »La
simplicité de cette réponse, en me per-
çant le cœur, me désarma. «Allez , luidis-
je; ne parlez à personne de ce qui vient
d'arriver. Je vous en garderai le secret,
de mon côté. »
L'âge émousse nos sens pour les plai-
sirs , et nous laisse toute notre sensibilité
pour les chagrins. Je l'éprouvai par l'état
violent où je me trouvai, après le départ
de Catherine. Je la suivis des yeux, et
( >25)
jamais elle ne me parut avoir plus de grâ-
ces. L'amour m'offrit cent moyens pour
l'enlever à mon rival ; mais la cruelle rai-
son vint bientôt détruire tous mes projets.
Elle me fit voir que Catherine étoit juste,
en me préférant Thomas ; qu'en vain j'u-
serois de mon autorité , qu'elle ne me
rendroit que le tyran du cœur de cette
fille,, et que je n'en serois jamais le pos-
sesseur. Puis, m'offrant le miroir de la
vérité pour me montrer mes rides , elle
ajouta le regret a toutes les agitations
auxquelles j'étois en proie. Enfin , elle
voulut le triomphe de mes sentimens , et
que j'unisse ces deux amans.
Lorsqu'on consent aux sacrifices qu'elle
ordonne , l'amour-propre fait jouir d'une
sorte de satisfaction qui nous en dédom-
mage en quelque façon , du moins , pour
les premiers instans. Je me sentis beau-
coup plus tranquille , après que j'eus pris
ce parti. Dès le lendemain , j'envoyai cher-
cher le père de Catherine et celui de Tho-
mas. Un mariage , aux champs , est bientôt
conclu, sur- tout lorsque le seigneur se
( »6)
charge de la dot. J'unis Catherine à ce
qu'elle aimoit, et je m'en consolai , en
pensant avoir l'ait deux heureux : je me
trompois.
Non seulement, je dotai la mariée, mais
je donnai tout ce qu'il falloil pour mettre
ces deux époux en ménage. Peu de temps
après leur mariage , passant un soir de-
vant leur maison, j'entendis des plaintes.
J'y entrai : je vis un spectacle qui m'at-
tendrit jusqu'au fond de l'ame : Catherine
échevelée , couverte de sang , qui f aisoitdcs
efforts inutiles pour s'opposer aux coup*
de Thomas, dont la raison étoit troublée
par le vin. Dans le premier mouvement de
ma colère, je maltraitai Thomas. Ensuite,
ayant voulu savoir le sujet delà querelle, le
tort me sembla de son côté. Catherine auroit
paru difficilement coupable à mes yeux; je
l'aimois toujours. Le moment du triomphe
éloil passé. L'amour-propre avoitperdu ses
droits; la passion avoitreprisles siens ; et si
j'avols gagné sur moi d'amortir les mouve-
mens violens, j'épromois une privation
qui remplissoit mes jours d'amertume.
( 127 )
Je me pressai de sortir d'un lieu où
tuut m'affligeoit ; mais mon ame étoit
trop affectée, pour ne pas me livrer aux
réflexions les plus tristes. « Il n'y a donc
point d'état , me dis- je à moi-même , où
le malheur ne se rencontre , sous des for-
mes différentes ! A la ville , la perfidie fe-
roit couler les larmes de Catherine ; ici,
c'est la brutalité. Puisque la société des
hommes est la même par-tout, fuyons-la,
fuyons loin d'elle, à jamais. »
Entre tous les lieux qui s'offrirent à
mon imagination, pour m'éloigner des
hommes , Paris me parut le meilleur , pour
être à l'abri de leur commerce. La grande
quantité de gens qui l'habitent et d'occu-
pations qui se succèdent , donnent la
liberté d'y vivre ignoré dans la retraite,
sans éprouver l'horreur de la solitude.
Depuis près de deux ans que j'y suis , vous
êtes le premier homme à qui j'aie parlé.
A cet endroit du récit de l'Inconnu ,
l'heure qui sonna nous avertit qu'on aJloit
fermer les portes des Tuileries. Nous
(138)
fûmes obligés de nous séparer. Je lui de-
mandai si je pou vois me flatter de le voir
quelquefois dans le même lieu? Il me le
promit; mais il ne me tint point parole.
Depuis ce jour , je ne le rencontrai
plus; et quelque perquisition que j'aie
faite, il ne m'a pas été possible d'en avoir
des nouvelles.
( 129 )
h*/*/*. r%Si V%/% %/V^. %•%-'* %/%/^»
Idées Politiques et Militaires.
On est étonné de voir que dans un si
grand nombre de militaires , il y en ait
si peu qui réussissent. Je pense bien diffé-
remment , et suis surpris d'en voir un seul
prospérer,' vu le concours prodigieux de
qualités morales et physiques qu'il est né-
cessaire qu'il rassemble, et des écueils
qtt'il est obligé de surmonter.
Pour être grand capitaine , il faut être
infatigable. Tout homme qui souffre ne
peut penser , et le métier de la guerre
exerce cette faculté, sans relâche. H de-
mande une conception prompte, capable
de s'élever aux idées les plus vastes , et
de descendre aux détails les plus ordi-
naires, extrémités bien difficiles à ren-
contrer dans la même personne; et sur-
tout une valeur qui ne compte point. Si ,
dans l'action , le général songe un seul ins-
Tom& IV. i
( i3o )
tant à lui , tout peut échouer. Sa vue doit
être étendue , rapide et sûre : ( on n'est
point éclairé par les jeux d'autrui, tant
sur la nature du terrain , que sur la manœu-
vre de l'ennemi ; ) son travail doit être aisé ,
son élocution facile et claire. Une belle
ligure est désirable; cependant, c'est un
avantage dont plusieurs grands généraux
ont été privés ; beaucoup de mémoire et
de netteté. Voilà pour le physique.
Quant au moral, un général doit être
compatissant et ferme, humain et sévère,
patient et prompt, impénétrable avec l'air
ouvert, imposant etd'un accès facile, auda-
cieux et sage , tranquille et soigneux , capa-
ble de prendre un parti sur-le-champ , et de
le peser long- temps dans son cabinet; dé-
sintéressé , bon citoyen , instruit à fond ;
sachant distinguer les talens des gens qu'il
a sous ses ordres, et les mettre en usage.
Où rencontrer celui qui possède toutes ces
qualités? Quand on le Irouveroit, il fau-
droit encore y joindre ce qui peut les dé-
velopper.
La guerre est une passion; sans cela,
( >3» )
comment se détermineroit-on à quitter
une vie douce , pour s'exposer à des con-
trariétés éternelles, aux injures du temps,
à la faim , à la soif, à la fatigue , à la dé-
pendance , à la nécessité de s'oublier pour
les autres, à la mort, à des blessures qui
mutilent?
Je sais que beaucoup de gens , ou par
état, ou par des vues de fortune , ou sans
la connaître , embrassent la carrière des
armes. Mais , qu'en arrive-t-il ? Dénués
du goût, et fatigués des peines qu'elle
demande, ils y demeurent sans considé-
ration , ou l'abandonnent à la première
occasion, s'ils se rendent justice.
Je le répète; sans le goût, il est im-
possible de devenir mibtaire , depuis le
général , jusqu'au dernier officier de l'ar-
mée. Chacun a dans son emploi des fonc-
tions à remplir, qui demandent une ap-
plication suivie. Cette application peut
quelquefois suppléer au talent dans les
inférieurs , mais malheureusement n'en
peut tenir lieu dans tout homme qui com-
mande.
1 3
( »?* )
Pour s'en convaincre , qu'on examine
un instant ce que doit faire un officier,
ou générai, ou supérieur, ou même par-
ticulier, chargé de mener un détache-
ment à la guerre. Son premier soin esE
de s'avancer avec précaution, et cepen-
dant avec promptitude, dans un pays in-
connu ; de se tenir sans cesse sur ses gardes ,
de peur de surprise. S'il rencontre l'enne-
mi , un instant doit suffire pour juger de
l'avantage du terrain , et pour en profiter.
Dans le même inslant , il faut calculer la
force de l'ennemi , déterminer s'il con-
vient de l'attendre , de l'éviter, de l'atta-
quer, et, dans tous ces cas, songer aux
moyens de réparer les fautes des troupes ,
ou de se retirer en sûreté.
La pratique peut bien donner des fa-
cilités, mais le génie seul met en état de
remplir tous ces points. Il faut plus en-
core ; c'est de conserver du sang-froid, au
milieu d'une action très -violente; car,
non-seulement il faut être tendu vers son
objet, mais se trouver par-tout où le be-
soin presse, et se multiplier. Ce n'est pas
(.33)
tout. Soit qu'on ait eu affaire à l'ennemi,
ou que la journée se soit passée en ma-
nœuvres , en marches , il s'en faut bien
que celle de l'homme qui commande soit
finie , lorsque celle des troupes est ache-
vée. Les précautions à prendre pour leur
sûreté, leur discipline, leur nourriture,
sont un détail qui mène bien avant dans
la nuit ; souvent il l'emploie toute en-
tière. Le peu d'instans même qui restent
pour le sommeil, sont fréquemment trou-
blés par les nouvelles qu'envoient sans
cesse les gens qui sont commis pour veiller
à la vie de ceux qui dorment. Tout cela
regarde la guerre de campagne. Dans uiî
poste, les travaux absorbent les jours et
les nuits : l'une et l'autre position de-
mandent les plus grands talens , et la santé
la plus robuste.
On ne se ligure point ce que c'est qu'une
besogne militaire , de quelqu'espèce qu'elle
soit. Il faut en avoir été chargé, pour le
comprendre. Pour moi, j'avoue de bonne
foi que je ne me suis jamais trouvé dans
ce cas, qu'en me rappelant ma conduite,
( "34)
je n'aie découvert une multitude de fautes
que j'avais faites; et cependant, j'ose le
disputer à qui que ce soit pour le goût,
le zèle et l'activité.
Toutes les peines que je viens de dé-
crire ne sont encore rien , en comparaison
des chagrins auxquels un militaire est ex-
posé. Sa fortune et son honneur sont sans
cesse menacés des revers les plus fâcheux,
et les moins mérités. Un ordre mal com-
pris, un faux mouvement, la poltronne-
rie d'un seul homme, ou sa mauvaise foi,
peuvent déconcerter les mesures les mieux
prises, et ravir un succès presque certain.
S'il échappe à ces dangers, la jalousie des
concurrens trouve toujours les moyens de
dénigrer l'événement le plus brillant;, et
souvent la faveur du général reporte sur
un autre ja gloire qui m'est due. Si je
suis malheureux, nulle indulgence pour
moi; dans le cas contraire, je suis livré sans
défense à tous les coups de l'envie ; le peu
de succès m'est toujours attribué.
Il y a ce qu'on appelle les mauvaises
commissions , c'est-à-dire , celles où l'on
(»3S)
sacrifie quelques gens pour en sauver u»
plus grand nombre , ou celles qui ne peu-
vent amener aucun bien. On les évite au-
tant qu'on peut; mais il faut bien que
quelqu'un en soit chargé. Loin qu'on entre
dans la position de celui qui n'a pu s'en
défendre , on s'en prend à lui de ce qu'on
devroit imputer à la méchante nature de
sa mission ; et communément il est perdu.
Qu'on joigne à tout ce que je viens de
dire les passe-droits et les préférences
qu'obtiennent injustement les gens en cré-
dit à la Cour , ou près du ministre , on
conviendra qu'il faut une combinaison
bien difficile de talens et d'événemens
heureux , pour faire un officier de répu-
tation , soit dans les premiers , soit dans
les derniers rang-s.
Ilseroità souhaiter, pour les militaires ,
qu'on fût un peu plus instruit des épines
et des difficultés qu'ils rencontrent dans
leur métier; on ne les verroit pas jugés
avec autant de légèreté que de présomp-
tion, par des femmes, des gens de robe,
des inutiles; ou du moins, des décisions
( m )
au.v>i ridicules ne porleroient pas coup
pour leur répulalion, comme on le roit
tous les jours. Ils auroient cependant lort
de se plaindre d'être le jouet du caprice ,
puisqu'ils adoptent les premiers, contre
leurs camarades, une opinion frivole qui
leur est désavantageuse. Tel est l'esprit
de tous les hommes qui courent la mémo
carrière : l'envie de détruire les concur-
rens et de s'élever sur leur ruine , l'ait
employer tous les moyens, hors le seul
qui soit admissible , celui de les surpas-
ser en capacité, parce que celui-là de-
mande des talens qui souvent manquent,
de l'application qui toujours ennuie.
Il n'y a peut-être rien de si difficile,
que de porter un jugement juste sur un
fait de guerre. Il est composé de tant de
combinaisons, qu'il est impossible qu'elles
tendent toutes au même but. Comment
les rappeler exactement après l'action ?
Pour prononcer , il faut pourtant les sa-
voir. Le terrain, le temps, la volonté des
troupes, l'intelligence de ceux qui con-
courent à l'exécution , les nouvelles pré-
.cises des ennemis, la facilité, la difficulté
des subsistances, la nature des ordres qu'on
a reçus , la fidélité des guides , voilà
les principaux points qu'on doit calculer,
et sur lesquels il est nécessaire d'être ins-
truit. Comment l'être à deux cents lieues ,
puisque les gens même qui s'y sont trou-
vés, s'ils sont honnêtes , ne l'oseroient?
Dans le jugement que le public a porté
sur les Mémoires de M. de Maillebois ,
et de M. le Maréchal d'Estrées , au sujet
de la bataille d'Hastembech, j'ai reconnu
la prévention établie contre le premier;
car tout homme impartial qui lira ces
Mémoires, y verra des faits niés de part
et d'autre. Lequel des deux croire? Il
faudroit donc écouter des témoins. Qui
seront ces témoins ? J'étois à cette af-
faire; j'ai vu M. de Maillebois , dans le mo-
ment critique où l'on a cru tout perdu ;
mais je me donnerois bien de garde de
rendre aucun compte. Une circonstance
omise , un seul mot changé , suflîroient
pour déterminer une condamnation peut-
être injuste.
( >38)
Il seroit à souhaiter que tout le monde
pensât comme moi. Un métier aussi noble,
aussi nécessaire à l'Etat que celui des
armes, trouverait plus de considération
dans la société. Quel est le militaire qui
jouit de quelques égards? Celui qui com-
mande une armée peut accorder sa pro-
tection et faire des fortunes. Je n'ai ja-
mais regardé qu'avec étonnement cette
foule qui s'empresse chez un général que
le roi vient de nommer, et j'ai toujours
été aussi surpris de voir qu'il ne fût
pas plus choqué des hommages ; car ,
enfin, les mêmes gens qui lui prodiguent
pour ainsi dire des adorations , ne le sa-
luoient pas la veille. N'est-ce pas en affi-
chant la bassesse de son ame , lui faire
comprendre le peu de cas qu'on fait de
la sienne, puisqu'on la croit capable de
se laisser séduire par une flatterie trop
découverte , pour n'être pas injurieuse ?
Les hommes abuseront-ils toujours de leur
amour-propre? C'est cependant un beau
moyen que la nature leur avoit donné
pour tendre au bien.
( *5g)
Au reste, je ne suis point étonné du
peu de considération réelle qu'on a parmi
nous , en général , pour tous les gens qui
se consacrent à l'Etat. Dans quelque genre
que ce soit, on est trop certain que ce
n'est point l'amour de la gloire , ni de la
patrie , qui détermine , mais des calculs
de fortune et de convenance. Cette opi-
nion bien établie dans toutes les têtes,
la société cherche à profiter des talens
de tous; mais méprisant le motif, elle
leur attribue les récompenses vénales qui
les ont excités , et leur refuse l'estime
qui n'est dû qu'à la vertu. Après la ba-
taille de Berghen , je n'entendis dire à
personne : « M. de Broglie est bien heu-
a> reux d'avoir rendu ce grand service à
» l'Etat. » Mais j'entendis crier de tous
côtés : « Il faut le faire Maréchal de
» France , et le mettre à la tête de l'ar-
» mée. » Il en est de même de tous les
autres états. On ne loue personne sur son
mérite , qu'on n'ajoute : « Il faut le nom-
« mer à telle ou telle place; » et l'on
voudroit le culbuter aussitôt qu'il y est
( ««• )
placé, grâce à la jalousie qui doit être au
fond de tous les cœurs, dans un pays où le
désir de faire fortune est le seul motif
qui décide ; et par l'espoir qu'un nou-
x au \ciiu traitera plus favorablement nos
enfans, nos parens, nos amis. A Rome,
le plus grand service étoit payé par la
satisfaction de l'avoir rendu. A Paris, le
plus petit succès veut une récompense
signalée. Rome devint la maîtresse du
monde ; la France touche à sa décadence.
On a demandé si c'étoit un bonheur on
un malheur pour une nation, de se po-
liccr. L'agrément de la vie s'accroît sûre-
ment pendant un temps, mais on ne peut
nier qu'on n'ait toujours vu la ruine suivre
de près le plus haut degré de civilisation.
Ce qui élève et soutient les Etats , c'est la
vertu des citoyens : j'entends par vertu,
la simplicité des mœurs et l'amour de la
patrie. Celte vertu doit être un peu fa-
rouche, et par conséquent, entretenue par
l'ignorance. I >ès que les esprits ont acquis
une certaine connaissance des choses ,
chacun cherche à les approfondir, à les
( ** )
calculer. On trouve que se sacrifier pour
les autres est une duperie j que l'honneur
que cela produit est une chimère. Dès-
lors, chaque citoyen ne pensant qu'à lui,
il faut que le corps social languisse. La
machine va bien encore quelque temps
par son propre mouvement; mais à la
moindre secousse, chaque ressort ne ten-
dant plus au même effort, il est de né-
cessité qu'elle se désorganise.
Un des plus grands vices d'une nation
trop policée , c'est la soif de l'argent. Elle
est irritée par la nécessité de satisfaire
au luxe, aux plaisirs. Les âmes sont avi-
lies d'abord par cette cupidité qui dé-
truit tout autre motif : secondement, par
les moyens qu'elle suggère pour s'en pro-
curer. Les désirs étant devenus sans bor-
nes , aucune fortune ne peut y suffire;
aussi tout le monde est- il ruiné, à com-
mencer par le maître. Quelques gens
industrieux , profitant des besoins , four-
nissent sur-le-champ , soit pour ceux de
l'Etat, soit pour la prodigalité du prince ,
les sommes nécessaires ; mais toujours à
( nfa» )
des conditions onéreuses, ce qui ne peut
qu'entraîner la misère et la dépopulation ;
tout l'argent , remis entre les mains de
ce petit nombre de gens adroits , en
empêche la circulation , et fait des for-
tunes rapides , cause l'augmentation du
luxe, et la confusion des Etats; car ce
traitant, plus riche qu'un grand seigneur,
figure à coté de lui , et le force même de
rechercher l'alliance de son or, pour sou-
tenir sa famille.
Un autre malheur des sociétés trop
éclairées, ce sont ces gens qui, doués de
plus d'esprit que les autres, poussent aussi
plus loin les découvertes dangereuses.
Leur amour-propre ne seroit pas satis-
fait, s'ils ne divulguoient leurs audacieuses
pensées. Tout le monde les lit et s'abreuve
d'un poison fatal. Je ne serai point effrayé ,
lorsque j'entendrai dire aux Diderot, aux
d'Alembert, aux Helvétius, que rien n'est
mal en soi, parce que je sais qu'à côté
de ce principe , ils établiront qu'il est né-
cessaire de se soumettre aux lois du pays,
et de la société; mais je les trouve impar-
(i43)
donnables d'avoir osé l'imprimer. H n'ap-
partient qu'à l'aigle de regarder le soleil;
le vautour même en est ébloui.
Un Etat dans les dispositions que je
viens de décrire , éprouve-t-il des revers
suivis ? la dépopulation le prive de dé-
fenseurs ; l'argent renfermé dans un petit
nombre de bourses , se resserre , et ce
nerf manque absolument. La frivolité , le
ton philosophique, le peu de talens cul-
tivés , et l'avilissement des âmes, sont cause
qu'il ne paroît aucun de ces hommes ca-
pables de rétablir les affaires par le cou-
rage et les connoissances. Les ressources
manquent de tous les côtés; le découra-
gement s'empare de tous les esprits; l'on
s'en prend à ceux qui sont chargés du
gouvernement; on les change à tout ins-
tant, et chacun prenant la route opposée
à celle qu'a suivie son prédécesseur, ne
fait qu'augmenter la confusion , qui bien-
tôt conduit à la perte totale : car les situa-
tions violentes ne peuvent durer long-
temps.
A ce tableau , personne ne méconnoîtra
( i44)
celui de la France. On m'objectera peut-
être que l'Angleterre qui lui porte les
coups les plus sensibles , n'a pas des mœurs
plus châtiées , ni moins de licence dans
ses écrits: qu'au contraire, c'est l'audace
des plumes anglaises qui semble avoir
enhardi nos auteurs français , et que l'Etat
est si prodigieusement obéré , que loin
qu'il lui soit possible de fournir aux dé-
penses d'une guerre, il peut à peine payer
l'intérêt des sommes qu'il ne cesse d'em-
prunter.
• Je répondrai méthodiquement à ces ob-
jections. Quant aux mœurs, je conviens
que celles des Anglais sont aussi dissolues
que les nôtres, et même qu'ils poussent
la débauche plus loin ; mais la fermeté ,
caractère distinctif de cette nation, la ga-
rantit de la mollesse et de l'abâtardisse-
ment, écueils inévitables pour la frivolité
française. Je conviens encore que les écri-
vains anglais portent la hardiesse aussi
loin qu'elle peut aller, mais ils ne sont lus
que par des gens instruits , qui sentent
toute l'étendue, toutes les conséquences
d'une
( >45)
d'une vérité dévoilée. Accoutumés à ré-
iléchir, ils rendent hommage au génie
qui sait approfondir; mais ils ne s'aban-
donnent point aux inductions périlleuses
d'un principe vrai, peut-être, en soi. Les
femmes même, en Angleterre , ont l'esprit
orné , et pensent. En France, paroît-il un
livre philosophique : tout le monde y
court; c'est la conversation du jour. S'il
présente quelques pensées trop nues , ou
des phrases favorables à la licence , on s'en
fait une autorité. Quelle que soit l'intention
d'un auteur, il se trouve qu'il n'a jamais
travaillé que pour la dépravation. La dif-
férence des caractères , fait qu'il n'y a
rien de dangereux en Angleterre , et que
tout l'est en France. Les Anglais, cal-
culateurs profonds, sentent la nécessité
de se soumettre à des lois qui font le
maintien de la société. Les Français , igno-
rans et frivoles , ont besoin de les craindre,
pour ne s'en pas écarter.
Il est certain que jamais les Anglais ne
pourront acquitter leur dette; mais que
leur importe? Le commerce apporte des
Tome IV. k
( i46 )
richesses immenses, et l'opulence dç s6&
citoyens fournira toujours à leurs besoins.
Comme chacun a part au Gouvernement,
chacun aussi se tait une étude des intérêts
politiques de la nation, et, les connaissant,
se prête sans effort aux nécessités* Le cré-
dit de l'Etat n'est point fondé sur la con-
fiance , mais sur la conviction de chaque
citoyen qu'il doit contribuer à ses be-
soins. Le roi , qui n'est que l'homme d'af-
faires de la nation , est chargé des opérations
militaires en temps de guerre, et de la
direction de la politique en temps de paix.
Mais, de la nation, représentée par le par-
lement, dépendent les fonds àverser pour
remplir ces objets. Le roi pare à l'inconvé-
nient de la confusion des républiques , et Je
parlement est une barrière impénétrable
contre le despotisme des rois. En France,
c'est le roi qui emprunte ; mais pour que
son crédit subsiste, il faut qu'il soit exact
à tenir ses engagemens, ce qu'il ne peut
(aire, pour peu que les besoins se multi-
plient. La confiance cessant , il est forcé
d'avoip recours aux moyens violens , qui
( i47 )
sont les impùts. Il en résulte deux choses,
la misère et l'aigreur qu'elle jette dans
les esprits , qui , n'étant point instruits
comme en Angleterre , ignorent les causes
et se croient foulés sans motifs suffisans.
Ajoutez-y la nécessité de faire enregistrer
les édits au parlement, qu'on peut re-
garder comme un vice capital dans la
constitution, d'autant que l'état de ce par-
lement n'est point constaté. Le roi peut
toujours l'écraser du poids de son auto-
rité , sans lui faire de mal. La Cour le re-
garde avec raison, comme simplement re-
vêtu de cette partie de l'autorité du prince
qui lui donne le droit de juger les affai-
res civiles et criminelles des citoyens; et
lui, voudroit , en s'arrogeant ceux des
états-généraux du royaume , qu'il pré-
tend représenter , pouvoir contre-balancer
l'autorité du prince. Plus occupé de sa
prétention que du soulagement du peuple ,
il abuse de la voie de la remontrance, et
s'oublie jusqu'à la désobéissance , avec
d'autant moins de danger qu'il est presque
sur "de l'impunité; car, comment sé\ir
K 2
( i4»)
contre un corps qui se tient toujours,
et qui s'annonce pour le père du peuple ?
L'exil de quelques membres conduit le
resteàlarévolle.L'exildelatotaliténepeut
durer long-temps , par la langueur qu'il
jette dans ton les les affaires du royaume.
La suppression de ce corps, outre
qu'elle seroit trop dangereuse , forceroit
d'en créer un nouveau, qui, ne pouvant
l'être sous une autre forme, auroit bien-
tôt les mêmes prétentions.. On doit donc
considérer les parlemens français comme
des corps faits pour la sûreté de la nation ,
(quoiqu'ils en soient les perturbateurs , )
et des portes ouvertes à la guerre civile,
si jamais les grands seigneurs se relèvent
de l'avilissement dans lequel ils vivent.
Un autre avantage de l'Angleterre sur la
France , c'est que suivant un principe peut-
être un peu macbiavéliste, elle s'embar-
rasse peu des formes, et tend à son but sans
calculer l'équité des moyens; au lieu que
notre Gouvernement, sans cesse retenu
par des égards , se livre à des ménage-
mens dangereux , et que ne pouvant en
( »4o)
avoir également pour lout le monde dans
le même instant, il acquiert la réputation
de dupe, et celle de la mauvaise foi.
Il est très-aisé de détailler des vices ,
mais il est très-difficile d'y trouver des re-
mèdes , sur-tout lorsque la dépravation
s'est glissée dans tous les états, comme en
France. Je compare la maladie d'un Etat,
ainsi relâché , à celle d'un pays infecté de
la peste. Quelque grand médecin qui le
traite, il pourra bien, à force d'art et de
soin, sauver des particuliers; mais il faut
que l'air soit épuré, avant que le méde-
cin puisse être utile au général; et, sans
un miracle qui détermine cette épuration,
le pays court grand risque d'être dévasté,
parce que tous les remèdes humains qu'on
peut apporter, n'ont qu'un effet lent, et
que dans les situations extrêmes , il en faut
de prompts. J'ai souvent entendu dire : « Si
non 'S avions un cardinal de Riche-
lien , un Snllj, un Tnrenne! » Eh bien ,
si vous les aviez, M. de Turenne, au lieu
de commander i5 ou 20 mille hommes
qu'il manioit avec supériorité, se trouve-
/
( >5o )
roit à la tète de 100 mille hommes qu'il
ne pourroit faire vivre. Embarrassé d'une
artillerie, d'un luxe dans les équipages,
qu'il lui seroit impossible de traîner après
lui, à la placé de la discipline, du nerf
et de la confiance qui régnoient dans son
armée, il ne rencontreroil dans les nôtres,
à côté de la bravoure , que licence et mol-
lesse ; de plus , une dépendance de la Cour
absolument incompatible avec la célérité
des partis qu'il faut prendre à la guerre.
M. de Sully trouverait les coffres vides,
le prince obéré, tout l'argent entre les
mains de fripons protégés, qui bientôt le
f croient chasser, s'il teatoit de réprimer
leurs manœuvres. Si l'on ne peut rien
attendre du militaire, et que les finances
soient nulles , que pourroit-on se pro-
mettre du cardinal de Richelieu? de voir
tomber les têtes des coupables? Ce spec-
tacle seroit satisfaisantpour le peuple, mais
ne remédieroit à rien. L'effusion de sang
peut éteindre une guerre civile, abattre
des factieux, mais ne relève point des âmes
corrompues et pourries.
I
( >5! )
Non, je le répète, il n'y a qu'un mi-
racle qui puisse sauver la France. Pen-
dant une paix mise à profit, on peut éta-
blir les moyens nécessaires pour faire
renaître l'ordre dans chaque état; qu'a-
lors, son génie lui donne un homme assez
au-dessus de l'humanité pour fermer
l'oreille à la brigue , pour élever la vertu ,
châtier le vice; que ce ministre ait la con-
liance du prince et l'autorité qu'il lui faut
pour remplir une si belle carrière, la
France reprendra une splendeur au dessus
même de celle dont on Ta vu briller : car
je suis bien éloigné de croire qu'elle soit
dénuée de ressources. Mais plus une ma-
chine est embarrassée de ressorts, plus
ils se brouillent aisément , si l'artiste ne
donne à chacun d'eux l'espace suffisant
pour agir.
La lecture de l'Histoire m'a jeté dans
le même étonnement où j'ai vu beaucoup
de gens , en considérant les quatre épo-
ques de toutes les nations qui nous ont
précédés : je veux dire, de leur naissance ,
de leur accroissement , de leur déca-
( \$* )
dence, et de leur chute. Les métaphysi-
ciens pourront résoudre le problème, en
disant qu'elles sont sujettes aux lois que
la nature impose à toutes choses. Comme
celte solution n'est pas satisfaisante, il
faut en chercher une dans le moral, et
l'on trouvera que la société suivant la mar-
che des végétaux, a de même en elle le
principe de la corruption et de la dissolu-
tion. Les hommes, après l'avoir reconnu ,
ont essayé d'y remédier, en créant des lois
qui peuvent en empêcher les progrès. Ces
lois sont calculées d'après les mœurs, la
situation , la nature, et même le climat de
chaque pays; mais comme une partie de
ces choses ne peut changer, il seroit donc
nécessaire que les lois changeassent , en
proportion des variations : c'est ce qu'on
ne voit point, ou du moins très-rare-
ment.
Le cardinal de Richelieu , dont je viens
de parler, arrivant à la tête des affaires,
trouva la France déchirée par des guerres
civiles, que des seigneurs trop puissans
excitoient à tout instant. Suivant son na-
( '53)
lurel dur et cruel , il fit couper la tête à
plusieurs; mais sentant que ce parti n'é-
toit qu'un remède momentané , il attira
ces seigneurs à la Cour, en les y plaçant
dans des emplois avantageux, honorables,
et les mit par-là dans la dépendance du
roi. Le cardinal de Richelieu lit fort bien,
et se conduisit par les principes de la po-
litique la plus consommée. Pendant la mi-
norité de Louis XIV, les guerres civiles
se rallumèrent, et ce monarque les ayant
appaisées, suivit la route que le cardinal
avoit tracée ; il fit fort bien encore. Mais
sous Louis XV, le système de voit changer:
car , ces mêmes seigneurs , trop convain-
cus qu'ils n'avaient point d'autre existence
que celle que la laveur du maître leur
donneroit , devinrent courtisans bas et
flatteurs, de Français nobles et courageux
qu'ils étoient. Ils ne s'en sont pas tenus
là. Ils se sont faits créatures ser viles des
ministres, et de tout homme en place qui
peut contribuer à leur fortune. Comme
le parti des armes est celui qu'ils com-
mencent par embrasser, bientôt ils com-
( -•">; )
muniquèrent aux officiers qui leur sont
subordonnés, la corruption de leur cœur,
la souplesse de leur caractère , et leur
inapplication.
Ce n'est pas le seul mal qu'ait occa-
sionné trop de suite dans la politique du
cardinal de Richelieu. La crainte de s'é-
loigner de la faveur, les délices delà vie
de Paris , ont fixé les seigneurs dans cette
ville, et leur ont fait une loi d'y dépenser
les revenus de leurs terres, qu'ils répan-
doient autrefois dans les provinces. A leur
exemple, les gens de fortune y ont établi
leur domicile.
Outre que cet amas de richesses a porté
le luxe au plus haut point, Paris est de-
venu le gouffre où s'est englouti tout l'ar-
gent du royaume; par conséquent, Paris
est devenu le centre de l'abondance, tan-
dis que les provinces sont tombées dans
la misère. Sans entrer dans aucun détail,
on sent assez quel coup un pareil désordre
a dû porter à l'Etat.
Je pourrois ciler d'autres exemples;
mais celui-ci suffit pour faire voir que
( »«•)
ce qui est bon clans un temps, ne vaut
plus rien dans un autre , par l'abus que
les hommes l'ont toujours de tout.
Tl faudra peut-être, dans cent ans, re-
tirer de leurs prownees ces mêmes sei-
gneurs,qu'il seroit nécessaire d'y renvoyer
aujourd'hui, parée que toute idée de la-
veur du prince étant effacée en eux, et
ayant acquis du crédit par là richesse, ils
deviendroient de nouveau remuans et dan-
gereux.
Pour qu'un Etat se maintint florissant,
il auroit donc besoin que la politique et
les lois fussent changées d'après les vicis-
situdes qu'il éprouve , et d'après l'opinion
dominante ; mais indépendamment de ce
qu'il faudroit pour cela une autorité sans
bornes , la moindre réformation blesse
trop de gens, et fait éclore l'esprit de sé-
dition. Où trouver le prince, le ministre,
assez éclairés pour saisir l'époque précise
du changement.? Le génie quelquefois
peut remédier, mais rarement prévenir.
«D'ailleurs, l'homme d'Etat, malheureuse-
ment, est homme; et, comme tel , préJé-
( >56)
rera toujours une tolérance qui cause du
mal , mais qui ne choque personne, à des
améliorations qui le feront haïr. Qu'on ne
s étonne donc plus delà décadence des na-
tions. Pour moi, je suis convaincu qu'elle
esi inévitable, parce que trop de choses
s'opposent aux moyens de l'empêcher.
Mon dessein n'étoit pas de m'étendre
autant que je l'ai fait. Je voulois simple-
nu ni écrire quelques réflexions sur les
militaires : mais comme ils sont intime-
m* ni liés à l'existence d'un Etat, je suis
aile, sans le vouloir, au-delà du but que
je me lois proposé.
J'ai, je crois, suffisamment démontré
la difficulté de rencontrer des militaires
dignes de briller au premier rang, par
les talens et les qualités. Je vais maintenant
parler de leur façon d'être en général.
Je ne détaillerai point ce qui regarde
le soldat. Il faudroit un volume pour dé-
montrer les vices qu'il seroit urgent de
reformer. D'ailleurs, j'examine en mora-
liste , et non en militaire. Je ne parlerai
pas non plus des subalternes dans le mé-
( »«7)
tier des armes ; l'esprit et la discipline
des corps dépendent des chefs : ainsi ,
ce que je dirai des colonels , doit s'ap-
pliquer aux officiers.
Par un prodige qui ne peut s'attribuer
qu'à la mode, de laquelle tout dépend en
France , les colonels , du sein de la plus
grande légèreté, se sont tout-à-coup éle-
vés aux attentions les plus empressées et
les plus suivies pour leurs régimens. Ceux
même auxquels ils sont à charge, veulent
avoir l'air de ressembler aux autres. Dis-
cipline , tactique , propreté , tout semble
être soigné. Mais ces colonels, en rem-
plissant ces parties de leur devoir , né-
gligent la principale , la subordination.
Ils ont un régiment propre ; ils ont lu
Fettqiticres j dès ce moment ,'\ ils se
croient une capacité consommée : en
conséquence , ils décident audacieuse-
ment de tout, jugent leurs généraux,
sur lesquels malheureusement ils n'ont
souvent que trop de prise, et sont avec
eux de la plus grande familiarité. Com-
ment même leur demander des déférences
( '«S)
à la guerre , pour des gens auxquels ils
sont égaux à la Cour, où tout état est
confondu ? Prévenus de leur mérile , et
dévorés d'ambition , ils pensent que la
rapidité de leur fortune doit égaler l'opi-
nion qu'ils ont de leurs lalens. Qu'on leur
fasse attendre Irop long- temps les gra-
des, alors les propos les plus licencieux
contre le ministre , contre le Gouverne-
ment, sont les armes dont ils se servent
pour se venger. Le relâchement sur lous
leurs devoirs est encore une suite de leur
humeur, une affiche indécente de dégoût.
Cependant, pour arracher ces grades ,
objets de tous leurs désirs, ils s'attachent
servilement à quelques prolecteurs en cré-
dit} ils cabalcnt contre tous les concur-
rens de ce patron, contre le général de
l'armée même , assez foible pour n'oser
les punir , parce que ces intrigans portent
un nom qui tient à la Cour. Il a peur de
s'y faire des ennemis, raison oui déter-
mine aussi presque lou jours le ministre
à dispenser les grâces.
On voit par là combien elles sont son-
( >$*)
vent mal accordées. Un autre motif dé-
termine encore à donner des grades , et
sous un prétexte spécieux cache un grand
vice; c'est que , pour engager un colonel
à se distinguer par son zèle , on le fait
maréchal-de-camp. Qu'en arrive-t-il? Que
communément l'armée a un mauvais of-
ficier-général de plus, et un bon colonel
de moins; parce qu'il ne faut pas croire
que le métier d'officier-général s'apprenne
aussi facilement. Ce n'est que par une
longue application, que l'on devient ca-
pable d'en remplir les fonctions. Mais ,
me dira-t-on, est-il juste de laisser languir
un sujet qui mérite? et parce qu'on ne
trouvera peut-être pas à le remplacer à
la tête du corps qu'il quitte , faut-il l'y
tenir éternellement ? Non. Cependant je
voudrois savoir si l'avancer , ce n'est pas
le déplacer. Il seroit à souhaiter que les
officiers - généraux gardassent les régi-
mens. Si la chose n'est pas praticable ,
avec la nécessité d'entretenir la noblesse
dans le goût du service , il ne falloit pas du
moins mettre des enfans àla tête des corps.
( i6o )
M. le maréchal deBelle-Isle a concilié,
autant qu'il étoit possible , ces deux oppo-
sitions , par la règle qu'il a laite , qu'un
homme ne pourrait être colonel qu'à vingt-
trois ans , après avoir été cinq ans capi-
taine de cavalerie ou d'infanterie. Il a
rendu deux grands services à l'Etat et au
militaire ; d'abord , en établissant un no-
viciat nécessaire pour devenir colonel ;
ensuite, en retardant ce premier grade ,
et reculant assez les autres pour qu'on
n'y pût monter, que lorsqu'on seroit con-
sommé dans son métier , ou du moins
qu'on eût eu le temps d'être jugé, avant
que d'être parvenu. G'éloit le seul moyen
de diminuer cette profusion d'ofïiciers-
généraux , aussi contraire à l'émulation
qu'au bien du service, à la considération
du grade.
Une grande question , c'est de savoir
si dans les promotions, il faut suivre l'ordre
du tableau , ou n'avancer que les gens
capables? Dans tout pays où il n'y auroit
ni laveur , ni brigue , certainement ce
dernier parti seroit le meilleur; mais en
France ,
( 161 )
France , où rien ne se fait que par ces
deux voies , l'ordre du tableau me paroit
indispensable. Il se commet assez d'in-
justices, sans ouvrir encore cette porte.
Qu'on suive donc le tableau , mais qu'on
n'emploie que les bons ofiiciers.
Quelque chose de ridicule , et qui n'a
d'exemple qu'en France , c'est que du
moment qu'un homme est officier-général,
il n'est plus rien. Si le roi ne lui envoie
un carré de papier , il n'a pas un seul
mot à dire ; d sera forcé de se taire au près
d'un simple lieutenant, lequel aura droit
de parler. On ne lui rendra pas le moin-
dre honneur ; et les mêmes soldats qui
couroient aux armes pour lui, lorsqu'il
avoit ce carré de papier, ne le salueront
seulement pas , lorsqu'il ne l'aura plus.
Le moyen, après cela, que le grade soit
respecté ! le moyen que ceux qui l'ont
obtenu , aient de l'émulation pour le sou-
tenir avec éclat ! Quand on veut accré-
diter un état qui n'a d'avantage réel que
de flatter [la vanité , il faut en caresser
les chimères. Combien de bras, de jambes
Tome IV. 14
( >(>2 )
et de tètes la croix de Saint-Louis n'a-
telle pas l'ait casser? Combien d'officiers
s'en seroient retournés chez eux, s'ils n'a-
voient été jaloux d'accomplir le temps
qu'il faut pour en être décoré !
On a nommé des inspecteurs pour exa-
miner soigneusement cli aqtie année les
troupes , et pour en rendre compte au
ministre , afin qu'il pût exactement être
informé de leur état, et des punitions ou
des récompenses méritées. Qu'en est-il
arrivé ? Que ces inspecteurs ont excité
la jalousie du ministre, qui, craignant de
leur laisser prendre trop d'autorité, n'a
garde de les en croire ; et qui voulant
prouver son pouvoir, fait tout le contraire
de ce que ces inspecteurs ont indiqué.
On les a , par ce moyen , avilis aux yeux
des troupes. Les inspecteurs , de leur
côté , pour se disculper des grâces mal
accordées, ont parlé contre le ministre.
De-là, le mépris de ce qu'on devoit res-
pecter ; l'indiscipline et le peu d'égards
des inférieurs ; envers leurs supérieurs.
Il est dans la nature de l'homme de cor-
( »63 )
rompre les établissemens les mieux cal-
culés.
La vie d'un homme ne suffiroit pas pour
apprendre toutes les ordonnances qu'on
a laites , afin d'obvier aux inconvéniens
qui se sont glissés dans le service. Que
le roi fasse jeter toutes ces ordonnances
au feu ; qu'il use du double ressort de la
crainte et de l'espérance; qu'en un mot,
il ne soit pas égal dans son royaume de
bien ou mal faire , l'ordre s'y rétablira.
Sa justice et sa sévérité passeront bientôt
à ses ministres, d'eux à ses généraux; tout
ira bien dans le militaire , plus prompte-
ment que par-tout ailleurs , parce qu'il
y reste encore des notions d'obéissance.
Sans ce ton qui ne peut venir que du
maître, il est inutile de vouloir apporter
aucun remède à rien. La loi la mieux
conçue ne feroit pas plus d'effet, qu'un
verre d'eau bien claire jeté dans une
rivière bourbeuse jusqu'à sa source. Pour
la rendre belle et claire, c'est à la source
qu'il faut tâcher de l'épurer.
t, 3
( »«4 )
Les Amans soldats (i).
%. "V * » x.-v *--v-v %."V"*. %--%-*x. %^V*. +S*. -^^ -*.-*. %_rv^-*^.-\ %^^%. «j-*^. «^t/% «.^ -*f
J l vient de m'arriver une aventure , dont
je suis encore tout attendri. Vous savez
que je me mêle du détail du régimentde
mon neveu , qui n'est pas encore en âge
de le commander. Un officier de ce régi-
ment vint hier chez moi pour me rendre
compte d'un détachement à la tête duquel
il s'étoit battu. Dans le détail qu'il m'en a
fait , il m'a dit qu'au moment où les coups
de fusils cominencoient, en examinant sa
troupe , il avoil aperçu dans les rangs une
jeune fille d'environ quinze à seize ans,
d'une extrême beauté, malgré les haillons
dont elle étoit couverte; qu'ayant voulu
la faire retirer, elle s'étoit obslinée à res-
(i) Écrit au camp de , en 174*. Ce
récit n'est pas une fiction ; et le héros de l'aven-
turc est devenu maréchal-de-camp , après s'être
conduit avec distinction , à la bataille de Lawfeld.
( '65)
ter, disant qu'elle aimoit mille fois mieux
mourir que d'abandonner la Roze , soldat
d'une très-jolie figure, à côté duquel elle
étoit.
Quoique touché de cet événement ,
ajouta l'officier, j'avois, dans cet instant,
des soins importans qui m'occupoient. Ce-
pendant, ils ne m'empêchèrent pas de jeter
les yeux sur cette fille , par un mouvement
de pitié que je ne pouvois refuser à son
âge, à ses charmes. Quelques momens
après, j'ai vu tomber la Roze d'un coup
de fusil au travers du corps , et cette jeune
fille, les jeux baignés de larmes, le re-
lever, et pour ainsi l'emporter, avec des
marques de sa tendresse et d'un courage
au dessus de ses forces. Lorsque nous
eûmes poussé les ennemis , désirant la
connoître , j'ai fait venir un sergent à qui
j'ai demandé ce qu'elle étoit. Il m'a ré-
pondu qu'elle se nommoit Julie , mais
qu'il n'en savoit pas davantage. Ce récit
n'a fait qu'augmenter ma curiosité. J'ai
chargé cet officier de tacher de pénétrer
le mystère et de m'en informer. Il est r<â-
( >r,G )
venu ce malin me dire qu'il avoit fait
de vains efforts; que. de quelque façon
q>:'il s'y fût pris, //z iîoze s'étoit obstiné
constamment à garder le silence, et qu'il
n'avoit pu tirer que des larmes de Julie j
que cependant < un et l'autre demandoient
à me parler. Le désir d'apprendre ce que
je commencois à souhaiter ardemment de
savoir, autant que Fenvie de leur être de
quelqu'utilité , m'ont l'ait rendre en dili-
gence à l'endroit où cet officier m'a con-
duit. Par discrétion , il m'a laissé pénétrer
seul dans une espèce d'étable où j'ai vu
la Roze couché sur de la paille, la pâ-
leur de la mort sur le visage ; ce qui
n'empêchoit pourtant pas d'y remarquer
des traits agréables. Julie étoit à genoux
à côté de lui, occupée de lui soutenir la
tète d'une main, tandis que de l'autre,
elle disposoit quelque chose pour qu'il
fût plus commodément. Dès que je suis
entré, elle s'est levée : j'avoue que sa beau lé
m'a frappé. Si son éclat paroit terni par
la langueur et la tristesse , elle y gagne un
air si touchant, qu'on ne peut se défendre
( i67)
d'en cire ému. « La réputation dont vous
jouissez , nie dit la Roze , d'un ton de
voix affoibli, m'a déterminé , Monsieur,
en vous confiant mes secrels, à remettre
tu vos mains un dépôt qui m'est mdle lois
plus cher que la vie. Dans peu de temps ,
je serai pour jamais séparé de ce que la
nature a produit de plus parlait. Ce que
vous voyez d'attraits, ajouta-t-d, en mon-
trant Julie, n'est qu'une foible image des
qualités que renferme le cœur de cette
infortunée. Un amour malheureux nous a
conduits l'un et l'autre dans le précipice.
Je ne m'en plaindrois pas , s'il n'étoit fu-
neste qu'à moi ; mais il m'est affreux d'en-
visager le sort réservé désormais à ma
chère Julie. »
Quelques larmes qui tombèrent de ses
yeux, le forcèrent à s'arrêter. Bientôt il
poursuivit ainsi : « Mon nom est assez
connu pour qu'en vous le disant, vous
sachiez qui je suis. Je m'appelle le Mar-
quis de***.Mon père qui possède de grands
biens, s'est retiré, jeune encore, dans
une terre qui n'est qu'à vingt lieues d'ici
( V»)
Dégoûté du monde et du service, qu'il a
quitte par dépit dun passe-droit qu'on
lui fit, il n'a que moi d'enfant, d'une femme
qu'il a tendrement aimée , et qui per-
dit la vie en me mettant au monde. La
société du Comte de*** le dédommageoit
en quelque façon de cette perte. Unis
dès leur jeunesse par les liens de l'amitié
la plus intime, les mêmes circonstances,
à peu près , avoient contribué, par la suite ,
à les rapprocher encore davantage. Le
Comte de***, ainsi que mon père , forcé
de quitter le service par l'inimitié du mi-
nistre , a de même que lui perdu sa iemmç.
Elle mourut peu de temps après ma mère,
en donnant le jour à cette malheureuse
Julie que vous voyez. Le comte, dévoré
de chagrin , fut bientôt importuné du
monde et des devoirs qu'il exige. Il ré-
solut d'j renoncer, et choisit pour asile
une terre voisine de celle où mon père
étoit déjà retiré.
» Mon père , transporté du parti que
prenoit son ami , employa les sollicitations
les plus pressantes pour l'engager à venir
( ifig)
s'établir chez lui. Il y réussit. Le comte
abandonna Paris , emmenant avec lui Ju-
lie , encore au berceau , et vint jouir chez
mon père d'une vie libre et tranquille. La
chasse , les plaisirs de la campagne , la
lecture, l'étude, remplissoient les jours
de ces deux amis. Lorsque Julie et moi
nous eûmes atteint l'âge où nous pou-
vions les entendre, ils s'appliquèrent uni-
quement du soin de notre éducation. Loin
de nous taire les choses que Ton croit
dangereuses dans un âge tendce, ils dé-
voilèrent à nos yeux le germe des passions,
nous en firent voir les attraits et les dan-
gers. En nous les montrant dans toute leur
étendue, ilstâchoient de nous donner des
armes pour les combattre. Vaine précau-
tion ! Leurs soins ne nous en ont pas ga-
rantis. Nous destinant l'un à l'autre, ils
ne s'opposèrent point au penchant mutuel
qu'ils remarquèrent en nous. Ils cherchè-
rent au contraire à l'échauffer, et sem-
bloient partager lebonheur de deux jeunes
cœurs qui s'aiment et qui peuvent se le
dire sans contrainte. Ils nous instruisoient
( i;o )
à goûter le charme de l'amour, avec cette
délicatesse qui en fait tout le prix. Désirant
ardemment de nous voir unis l'un àl'autre,
ils n'attendoientque la décision d'un pro-
cès que le Comte avoit pour les biens de sa
femme , aiîn de resserrer nos liens par des
nœuds éternels, et pour satisfaire l'envie
que j'avois d'entrer au service. Il y a trois
mois que le Comte, par le gain de son
procès , libre de m'accorder Julie , m'an-
nonça que bientôt il ne me resteroit plus
de vœux à former. Ma joie fut d'autant
plus vive, que je Vis Julie partager mes
transports. Est-il possible que , si près du
bonheur, on ne puisse l'atteindre ! Il s'é-
leva, entre mon père et le Comte, une
contestation dans les arrangemens d'inté-
rêts qu'ils iaisoient pour nous. Ce ne fut
d'abord qu'une opinion différente; bien-
tôt l'aigreur s'en mêla. Ils se dirent des
choses piquantes: et croyant avoir d'au-
tant plus à se plaindre , qu'ils imaginoient
èlreendroitd'exigerréciproquementplus
de déférence, ils se brouillèrent toulàfait.
Jugez de ce que jedevins,lorsque mon père
( '7' )
l'avant appelé, me tint ce discours : « Le
» procédé du Comte est tellement outra-
» géant, après toule l'amitié que je n'ai
» cessé de lui témoigner, que je ne veux
» plus entendre parler de lui. Mon fils , il
» Tau t renoncer IxJuliej il vous en coûtera .
» peut-être , mais je le veux. A votre âge ,
» on oublie sans peine une liaison de ce
» genre. Pour vous en faciliter les moyens ,
» j'ai pris la résolution de vous envover à
» Paris, incessamment. Je vous v suivrai:
» mais en attendant , vous serez reçu chez
5) un homme de mes amis, à qui je vous
» recommanderai »
«Foudroyé de cet arrêt, je restai immo-
bile, et je me trouvai dans la même pos-
ture, long-temps après que mon père,
qui m'avoit quitté pour donner quelques
ordres, m'eut laissé seul. Mon premier
soin lut de courir chez Julie. Comme
j'allois entrer, j'entendis quelqu'un qui
parloit assez haut. Je prêtai l'oreille , et je
reconnus la voix de son père, qui lui disoit:
« Ma fille, je partage votre douleur: mais
» dans la circonstance où nous sommes,
( !72 )
>» il ne me reste pas d'autre parti. »Quc
ques pas qu'il fit clans cet instant, me for-
cèrent de me retirer avec précipitation ,
dans la crainte qu'il ne me rencontrât ;
et ne sachant trop par quel mouvement je
redoutois sa présence , j'allai me cacher
dans un lieu d'où je pouvois tout voir. Je
l'aperçus qui sorloit de l'appartement de sa
fille , et j'entrai. Je trouvai Julie, le visage
baigné de larmes. Je me précipitai à ses
genoux, je colaima bouche sur une de ses
mains. Nous restâmes long - temps dan»
cette attitude , sans pouvoir nous parler.
Enfin je rompis le premier le silence. —
C'en est donc fait, ma chère Julie ! Je dois
renoncer à vous ! L'amour le plus tendre >
le bonheur de notre vie ne peut rien sur
des pères barbares , que désunit un vil in-
térêt, qui l'emporte sur nous dans leur
cœur. Que vais-je devenir? Qu'allez-vous
devenir vous-même? Un seul instant dé-
truit l'espoir de tant d'années , et nous
livre à des maux qui n'auront point de
fin ! — Vous pouvez juger, me répondit Ju-
lie, par l'éîat où je suis, de ce qui se passe
( »7«)
dans mon ame. Mes jours vont être con-
sacrés à la douleur : je n'en puis avoir
d'heureux, puisque je ne suis plus à vous.
Mon père vient de m'ôter tout espoir; il
m'a déclaré que, demain au matin , il f'alloit
partir , pour ne vous revoir jamais. Ces
derniers mots de Julie me causèrent un
désespoir mêlé de fureur. Non , lui dis-je ,
je ne consentirai point à cette séparation
cruelle. Pères injustes ! ne nous avez-vous
donné le jour, que pour être nos tyrans?
Vos droits sont limités ; nous ne vous de-
vons plus rien, dès l'instant que vous en
abusez. Osez suivre, ma chère Julie, le
conseil que m'inspirent ma tendresse et
ma douleur. Fuyons ces pères dénaturés;
allons sous un ciel plus tranquille , vivre
l'un pour l'autre, et jouir du bonheur de
nous adorer.
»Julie me parut effrayée de l'état dans
lequel elle me voyoit , et du parti que je lui
proposois. Sa douceur, sa timidité, ses
principes combattoient contre moi. Mais
que ne peuvent point un amant aimé ten-
drement, et l'idée de le perdre sans re-
( i?i)
tour? Je triomphai c!e ses scrupules et de
SOB caractère. Elle me promit de se trou-
ver à rentrée de la nuit à la porte du pare
que je lui désignai. Pour moi, je ne son-
geai plus qu'aux préparatifs de notre fuite.
J'étoistrop agité pour réfléchir àses suites j
je ne m'occupai que de l'idée de posséder
Julie. Je pris sur moi tout ce que je pus
d'argent; j'en avois beaucoup à ma dispo-
sition. Mon père m'a voit chargé du détail
de la dépense de sa maison, et de recevoir
les revenus de ses fermiers, dont je lui
rendois compte.
m A l'entrée de la nuit , je fus à l'écurie
prendre un che'val. Julie n'étoit point en-
core au rendez-vous. Elle ne me laissa pas
long-temps dans l'inquiétude. Je l'aperçus,
et je sentis dans cet instant un tressaille-
ment de joie qu'il me seroit impossible de
rendre. Je courus au-devanl d'elle, je la
serrai dansmes bras. Mais craignant d'être
découvert, je me pressai de mouler à che-
val. Je la pris en croupe, fit noua quittâmes
des lieux autrefois témoins de notre bon-
heur, qui nous éloient devenus un séjour
trop funeste.
»Nous marchâmes toute la nuit avecbeau-
eoup de précipitation. Au jour , nous nous
trouvâmes dans une plaine ; comme je ne
savoisoù j'étois, etque j'appréhendois de
rencontrer quelqu'un qui pût nous recon-
noître ou donner de nos nouvelles , je
proposai à Julie d'aller nous reposer dans
un petit bois qui n'étoit pas Tort éloigné,
et d'y attendre la nuit. Elle y consent. La
nature y fut témoin de nos sermens et de
nos transports. Si vous avez jamais aimé,
ajouta le Marquis de***, vous devez con-
noître la vivacité de ces instans. Il est aussi
difficile de les retracer, que d'en perdre le
souvenir. Ce ne fut que l'approche de la
nuit qui nous tira du charme dans lequel
nous étions plongés. Nous remontâmes à
cheval , et nous suivîmes le premier che-
min que nous trouvâmes. Jusques-là, nulle
réflexion ne m'avoit troublé. La nécessité
de prendre un parti se présenta pourtant
à mon esprit. Cette idée me fit envisager
des difficultés , des dangers, et me jeta
dans l'incertitude et l'agitation. Je tombai
dans une rêverie profonde. Julio s'en
( '76 )
aperçut; elle me demanda ce que j'avois*
J'essayai en vain de lui cacher le désordre
de mon ame; il fallut lui montrer ce qui
s'y passoit, et qu'elle y lut l'impression que
produisoit sur moi notre situation. G'étoit
hier, me dit-elle, que nous devions con-
sidérer tous les inconvéniens de notre dé-
marche ; maintenant il n'est plus temps.
Il ne nous reste qu'un parti , c'est d'oppo-
ser un courage invincible aux événernens
auxquels nous allons être exposés. Ne
croyez pas que ma fermeté vienne d'aveu-
glement sur l'avenir. Dans la résolution
que nous avons prise, je risque plus que
vous. Vous avez suivi le mouvement im-
pétueux d'une passion , et vous n'aurez
jamais que ce tort aux yeux du inonde.
Mais moi, j'ai sacrifié tous les préjugés,
jusqu'à la timidité de mon âge et de mon
sexe. J'ai trahi mon père. Il ne peut ja-
mais me pardonner. Je n'ai donc de res-
source que vous. Si je vous avois soup-
çonné de pouvoir jamais changer, certai-
nement j'aurois étémaîtressedemoncœur.
Cependant, il y a tant d'exemples de l'in-
constance
( *77 )
constance des hommes, qu'il me seroit par-
donnable de craindre la votre. Je ne veux
point vous faire cet outrage ; au contraire ,
il me paroît doux de vous avoir tout im-
molé, de dépendre uniquement de vous.
Loin de me repentir de ce que j'ai fait,
je le ferois encore. De votre coté, laites-
moi voir une constance égale à la mienne;
qu'elle me prouve que je suis tout pour
vous , comme vous êtes tout pour moi. Nous
aurons certainement bien des traverses à
souffrir , mais elles nous deviendront sup-
portables, si nous cherchons mutuellement
à nous en alléger le poids. Un homme
comme vous ne peut embrasser qu'un mé-
tier : celui des armes est le seul qui lui
convienne. Si les raisons que nous avons
de nous cacher, vous empêchent d'occuper
les emplois où vous appelle votre naissance,
cherchez à vous distinguer dans l'obscu-
rité de ceux où vous vous voyez réduit.
De grands hommes ont commencé par
être soldats ; c'est par votre mérite que
vous devez chercher à rentrer en grâce
auprès de votre père , à le faire rougir
Tome IV. m
Ors )
d'avoir calculé, quand il falloit sentir. Je
ne vous abandonnerai clans aucune occa-
sion. Vous me venez partager vos travaux
et vos dangers. Loin de me plaindre de
ma situation , je m'estimerai trop heureuse
qu'elle me mette à portée de ne vous pas
perdre de vue un seul instant , et de jouir
d'un avantage dont les autres femmes sont
privées. » Le discours de Julie , cou tinua le
Marquis de***, me pénétra. Je ne pus re-
fuser mon admiration à la noblesse de ses
sentimens*. Son courage ranima le mien ,
et je me déterminai sur-le-champ au parti
qu'elle meproposoil, comme au seul qui
fût convenable dans les circonstances où
je me trou vois. D'ailleurs, il étoiteonforme
à mon goût. J'entrai dans le premier village
qui se rencontra sur notre chemin. Je m'in-
formai de la route qu'il falloit tenir pour
se rendre à l'armée qui venoit de s'assem-
bler, et que je savois ne devoir pas être
fort éloignée.
» Nous prîmes , Julie et moi , des habits
de paysans, de crainte d'être décèles par
les nôtres, et nous nous remîmes en marche.
( A79 )
Au bout de quelques heures , nous ren-
contrâmes un soldat du régiment de M.***,
votre neveu.L'ayantquesrionnésurlenom
de son régiment, je lui témoignai le désir
d'y prendre parti. Il me parut transporté
de ma proposition , par la récompense qu'il
se promet toit de M. de***, son capitaine ,
en amenant un si bel homme (du moins
c'est ainsi qu'il s'en expliqua). Je le suivis
au camp. Mon conducteur me fit attendre
quelques instans auprès d'une tente, dans
laquelle il nous lit bien tôt entrer Julie et
moi. M. de*** parut surpris en nous voyant;
son âge avancé, sa figure qui portoit l'em-
preinte de ses vertus et de sa douceur,
m'inspirèrent une sorte de respect qui
m'intimida, dans le premier moment. M'é-
tant remis , je lui dis que mon intention
étoit de servir ; que je m'estimois heureux
que le hasard m'eût conduit à lui; que je
n'exigeois aucun engagement, ni d'autre
traitement que celui d'un simple soldat;
que la seule grâce que je demandois étoit
d'avoir une tente à part, pour y demeurer
avec ma femme , dont l'âge et ma tendresse
M 2
( iSo )
ne me permet toient pas de me séparer.
Tandis que je parfois, M. de*** jctoit les
yeux tour à tour sur Julie et sur moi. Par
les questions qu'il nous fit, je m'aperçus
qu'il cherchent à pénétrer qui nous pou-
vions être, et qu'il ne se méprenoit point
à nos habits. Comme je refusois de répon-
dre aux choses qu'il me demandoit :« Mes
enfans , nous dit-il , je ne veux point vous
arracher un secret que je ne prétends de-
voir qu'à votre confiance. En attendant que
je l'aie gagnée, soyez tranquilles. J'aurai
pour vous toutes les attentions que vous
pouvez désirer, et je vous procurerai les
secours que vous devez attendre de l'inté-
rêt que votre âge et votre extérieur m'ins-
pirent. Vous n'êtes pas malheureux que le
sort vous ait confiés à moi. La beauté de
votre Femme , poursuivit-il, auroit pu vous
exposer à bien des dangers, dans un camp
où règne une souveraine licence. Je sau-
rai vous en préserver ; ne craignez rien. >»
» Alors il fit appeler un sergent; il lui
donna des ordres en conséquence de ce
qu'il venoitde nous promettre. Depuis cet
( iSi )
instant, nous menions une vie tranquille.
La protection de M. de*** nous mettoit à
l'abri des maux de notre position. Atten-
tif à remplir mes devoirs, je commen-
cois à jouir dans le régiment d'une sorte
de considération. Le temps dont je pou-
vois disposer, étoit consacré tout entier
à Julie. Inébranlable dans sa constance,
elle ne se démentoit dans aucune occa-
sion; elle me prévenuit souvent dans les
travaux qu'exigeoit la misère de notre
condition actuelle. Son courage suppléoit
à ses forces , à sa délicatesse. Contente
de vivre pour moi, jamais aucun regret
de ce qu'elle m'a sacrifié , n'a troublé
notre intelligence. Si, quelquefois , je me
reprochois l'état dans lequel je l'avois ré-
duite , par une peinture trop effrayante des
maux que nous aurions soufferts, si, soumis
à nos pères , nous eussions accepté le parti
de nous séparer, elle s'efforçoit adroite-
ment de me convaincre que notre sort,
loin d'être fâcheux, devoit nous paroître
plein de charmes. Elle employoit ja même
adresse , pour me prouver la nécessité de
( ifii )
ne me quitter jamais, même dans les oeea-
sions périlleuses ; die savoit enlin inté-
resser ma jalousie , en me faisant envisager
les dangers auxquels je la livrerons , en
na éloignant du camp , sans elle. Tant de
tendresse et de vertu me tlonnoient pour
Julie un respect, qui, joint à ce que m'ins-
piroit mon cœur , me dictoit pour elle
les soins les plus empressés. Ils étoieni
toujours remarques et reçus avec recon-
noissance. jNos jours se passoienl dans le
bonheur; notre tendresse mutuelle nous
tenant lieu de ce que nous avions perdu.
Mais des malheureux que le sort pour-
suit, peuvent -ils jouir long- temps de
quelque calme ? La perte de M. de***, que
la mort vient d'enlever au moment que,
touché de reconnoissance et de ce qu'il
iaisoit journellement pour nous, j'aliois
me découvrir à lui , a servi d'annonce au
plus grand malheur qui pût arriver à ma
chère Julie. Il est inutile de vous retracer
la journée d'hier. Il y a trop de témoins
du coura<re et de l'amour de cette infor-
tunée , pour que le bruit n'en soit pas
( '83)
venu jusqu'à vous. Elle a pénétré de la
même admiration, du même intérêt, tous
ceux qui l'ont vu pousser aussi loin de?
vertus inconnues à son sexe. Se peut-il
qu'un sort affreux en soit la récompense?
Elle va donc être privée d'un époux, d'un
ami qui l'adoroil! Par ce qu'elle a fait pour
lui , vous pouvez juger combien sa perte
lui sera sensible. C'est entre vos mains,
monsieur, continua le Marquis de***, que
je la remets. Je vous l'ai déjà dit, la ré-
putation dont vous jouissez, me l'ait espé-
rer que vous ne la démentirez pas , dans
cette occasion. Vous ne pouvez refuser
votre secours à cette infortunée. Qu'elle
a de droits sur un cœur généreux! soyez
son protecteur , et promettez- moi que
quelque parti qu'elle veuille prendre , vous
la servirez avec chaleur. Que j'emporte en
mourant, la consolation d'être sur qu'elle
ne dépendra que d'elle. Voilà, monsieur
ajouta-t-il en tirant de dessous son chevet,
une bourse pleine d'or, de quoi l'empê-
cher de vous être à charge. »
Il vouioit encore parler; mais, épuisé
( i84
par tout ce qu'il venoit de dire, la voix
lui manqua tout-à-coup. Je m'aperçus
d'une altération plus grande sur son visage.
Comme je m'approchois pour lui donner
du secours, il lit un effort pour tendre
la main à Julie , et toniba sans connois-
sanec. J'appelai sur-le-champ l'officier
qui m'allendoit à la porte, et je lui dis
d'aller promp tentent chercher le chirur-
gien du régiment. Ne doutant pas que le
Marquis de*** ne fût mort, je tournai
toute mon attention vers Julie. Bile étoit
restée debout, les yeux attachés sur le
corps de son amant, dans un morne dé-
sespoir. Je eraignois l'effet que lui pou voit
faire cet objet, et j'essayai de l'en détour-
ner. Je lui adressai plusieurs fois la parole,
sans en pouvoir tirer un seul mot ; je
voulus la faire sortir d'un heu si funeste;
mes efforts furent vains. Elle resta dans
la même situation , sans proférer une
parole ; et sans répandre une larme , jus-
qu'à l'arrivée du chirurgien, qui, s'étant
approché , par mon ordre, du Marquis
de***, et le prenant pour un simple soldai
( '85 )
dit avec la J>riitalité qu'ils ont Irop sou-
vent, qu'il n'éloit pas encore mort. Puis,
ayant tiré de sa poche un flacon de sel,
il le fit respirer au Marquis de***, qui,
peu de temps après , donna des signes de
vie.Quelqu'intérêt que je prisse à son sort,
mon inquiétude pour Julie m'empêchoit
de la perdre de vue. Au premier mouve-
ment de son amant, elle parut reprendre
ses sens. Ses regards fixes commencèrent
à s'animer, et j'aperçus la joie se répandre
sur son visage , à mesure qu'il revenoit à
lui. Je lui demandai s'il avoit été pansé
soigneusement. Elle me fit un détail de
la manière dont on avoit appliqué l'ap-
pareil. Le chirurgien connut aisément
qu'on avoit négligé toutes les choses né-
cessaires. J'ordonnai sur-le-champ qu'on
levât cet appareil , et je dis au chirurgien
qu'il me répondroit de l'événement de
cette blessure. J'employai vainement mes
sollicitations pour engager Julie à n'être
pas témoin d'un pansement toujours dou-
loureux, en l'assurant qu'elle pou voit se
reposer sur moi des soins qu'on y appor-
( iSO )
teroit. Je ne pus l'obtenir d'elle. Le clii-
rurgien , après avoir sondé la plaie, nous
dit qiie quoique la balle eût percé tout
au travers du corps , comme dans son
trajet, elle n'avoit rien offensé, la bles-
sure , non-seulement n'éloit pas dange-
reuse, mais même que la guérison en
seroit prochaine. Cette nom elle inatten-
due pensa coûter cher à Julie. Le passage.
trop prompt du comble du désespoir à
l'espérance la plus flatteuse, lui fit une
révolution qu'elle ne put soutenir. Je
m'aperçus qu'elle ehangeoit de visage ; je
tremblai de l'effet que l'état dans lequel
elle étoit, pouvoit l'aire sur le Marquis,
épuisé déjà par la faiblesse qu'il venoit
d'avoir, et par le récit de son histoire. Je
m'approchai d'elle, pour le lui représen-
ter , et l'engager à sortir. Au premier
mot, elle me comprit; et cette mèmeJ/i//e,
que peu d'instans auparavant je ne pou-
vois arrachée d'auprès d'un objet aussi
cher- , eut assez, de courage pour s'en
éloigner t quand <ll<; crut lui causer la
moindre inquiétude. L'amour seul e^t
( '37)
capable d'un aussi grand effort ; il la
soutint jusqu'au moment que , hors de la
vue de son amant, il lui sembla qu'elle
l'abandon noit. Ses genoux plièrent , et je
n'eus que le temps d'avancer les bras
pour la soutenir. Les secours que je lui
donnai la rappelèrent bientôt à la vie;
elle ne pouvoit parler encore , qu'elle me
faisoit déjà signe de retourner auprès du
Marquis de***.
Je ne me rendis pas d'abord, ne vou-
lant point la laisser dans cet état de
défaillance; mais, voyant que , par mon
obstination , je lui devenois plus nuisible
qu'utile , j'obéis. Je dis en rentrant à l'ofii-
cier, assez bas pour n'être pas entendu,
d'aller rejoindre Julie. Aussitôt que le
Marquis me vit , il me pria , par un geste ,
d'approcher, et me proféra péniblement
le nom de Julie. Par l'inquiétude que je
Jus dans ses yeux, je jugeai de l'agitation
de son ame : je lui dis que mon dessein
étant de loter d'un lieu peu commode .
pour le faire transporter chez moi , Julio
u'avoit pas voulu s'en rapporter à d'autre
( '83 )
pour les précautions à prendre. Il me
i rut. On trompe aisément la tendresse,
en la flattant. Je Le confirmai dans cette
idée, en ordonnant au chirurgien de faire
construire un brancard, cl de prendre
la quantité de soldats nécessaire pour
exécuter mon projet. Peu d'inslans après,
Julie rentra. La joie brilloit dans ses re-
gards; mais elle n'en labsoit voir que ce
qu'il falloit pour que le Marquis de***
lût entièrement rassuré sur son état. Elle
en dissimiiloit l'excès : la crainte de lui
nuire étoil le soin qui l'occupoit. Ils sont
maintenant l'un et l'autre chez moi. Quoi-
que j'aie été l'ami du père du Marquis ,
j'étois assez embarrassé sur le parti que
je devois prendre pour servir ces deux
amans. L'appréhension de faire quelque
fausse démarche, me faisoit rejeter toutes
celles qui me venoient à l'esprit. Un évé-
nement auquel je ne dévots pas m'attendre,
m'a tiré d'incertitude. Peu de temps après
que le Marquis fui établi chez moi, je
reçus une lettre de son père, qui com-
mencent par me rappeler notre ancienne
( i8g)
amitié. Après un détail succinct de la fuite
de son fils , elle finissent par l'expression
du désespoir, d'avoir, ainsi que le Comte,
porté leurs enfans à cette extrême ré-
solution; il ajoutoit qu'à force de per-
quisitions, il croyoit avoir découvert que
Julie et son fils étoient à l'armée ; qu'il
me prioit de faire toutes les recherches
possibles, pour m'en assurer; que proba-
blement je m'acquilterois d'autant plus
volontiers de cette commission , que si
je les découvrois , il me chargeoit de leur
déclarer que leur faute (étoit pardonnée;
que leurs pères desiroient ardemment de
les revoir, pour leur faire oublier leurs
maux, à force de tendresse. Cette lettre
qui me soulagea, causa les transports les
plus vifs à nos amans. J'envoyai sur-le-
champ un courrier au père du Marquis,
pour lui dire qu'ils étoient chez moi , l'un
et l'autre, sans autre détail. Je l'invitois
à s'y rendre le Comte et lui, pour me
donner le plaisir de les instruire moi-
même de ce qui était arrivé à leurs en-
fans. Us ne tardèrent pas à répondre à
( w )
celle invitation. Je puis dire que, dé ma
vie, je n'ai rien vu d'aussi louchant que
l'entrevue de ces quatre personnes. Leur
joie, leur tendresse ne se sont pas rallen-
ties un seul instant depuis deux jours qu'ds
sont réunis. Je prends partà leur bonheur;
c'en est un que de vivre avec des gens
heureux; je ne compte pourtant pas en
jouir long-temps. La blessure du Marquis
qui va chaque jour de mieux en mieux ,
leur permettra bien lot à tous de reprendre
le chemin de leurs terres.
(>9> )
liERIE.
J out le monde sait que dans le temps
que les fées habitoient encore parmi les
hommes, la fée Serpentine demeuroit en
Auvergne , et qu'elle étoit liée d'une ami-
tié très-étroite avec la comtesse de Flo-
ransac. Mais ce que peut-être beaucoup
de gens ignorent, c'est que la comtesse,
après une assez longue stérilité, dont on
s'affligeoit autrefois, accoucha d'une fille
à laquelle on donna le nom de Rose, et
que la fée, pour témoigner la part qu'elle
prenoit à la joie de son amie , permit à
cet enfant de faire trois souhaits, qu'elle
promit d'accomplir , à condition qu'elle
en garderoit le secret. Aussitôt que Rose
put mettre quelque suite dans ses idées ,
elle souhaita d'être belle ; et Serpentine
rendit ses attraits tellement accomplis ,
qu'elle devint, en grandissant, l'objet d^
C *92 )
L'admiration de tous ceux qui la voyoient ,
et de la jalousie des autres filles de son
âge, qui, forcées de rendre justice à ses
charmes, s'en, dédommageoient, en atta-
quant son esprit. En effet , il ne répon-
doit pas aux g races de sa figure. Sa beauté
cependant altiroit un grand nombre dé
jeunes gens empressés d'obtenir sa main.
Entre tous ceux qui se mirent sur les
rangs, le marquis de Riancour fut pré-
féré. Transporté de son succès , les pre-
miers temps de son mariage furent mar-
qués par la tendresse et les attentions qu'il
avoit pour sa femme; mais soumis à la loi
générale, il se refroidit bientôt pour des
plaisirs trop faciles. D'autres objets eurent
une préférence , peut-être injuste, niais
vers laquelle son penchant l'entraînoit.
L'inconstance du mari sert ordinairement
désignai aux amans. Quoique la marquise
de Riancour fit la même impression à tous
ceux qui la vo) oient, la présence obstinée
d'un mari amoureux est un obstacle fatal
à la vivacité. des désirs, qui ne s'accrois-
sent que par l'espérance ; et jusqu'au chan-
gement
(•93)
gement dé M. de Riancour , sa femme
n'avoit reçu que ces hommages dûs à la
beauté , et que la galanterie autorise*
L'absence du mari fournit d'heureux ins-
tans qui furent saisis par plusieurs per-
sonnes , pour se déclarer. La marquise vit
ses succès , sans en être touchée. Son cœur
étoit encore insensible, et son esprit trop
froid, pour qu'elle s'en dédommageât par
la coquetterie. Enfin ce moment marqué
pour tout le monde arriva pour elle.
Le chevalier de Franville lui parut ai-
mable. Les émotions sont d'autant plus
vives, que l'ame qui les éprouve a résisté
plus long-temps. Madame de Riancour en
fut la preuve. Le chevalier ne fut pas
long-temps à connoître son triomphe j
mais il reconnut que, si la première pas*
sion se trahit aisément, elle ne surmonte
qu'avec la plus grande difficulté les pré-
jugés. Ce ne fut qu'après beaucoup de
temps qu'il fut parfaitement heureux.-
Enchanté de son bonheur , il en jouit
pendant six mois, sans mélange. Au bout
de ce terme, les premiers traits émoussés
Tome IV. *
( igi )
lui laissèrent voir madame de Rianeour,
d'un œil moins prévenu. Une conversation
languissante avoitpris la place du langage
animé de la tendresse ; et son amour-
propre , qui dans les commencemens étoit
flatté, crut avoir à souffrir des ridicules
que le peu d'esprit de la marquise lui
donnoit dans le monde. On s'enflamme
très-vîte pour un objet plein de charmes;
mais on ne s'attache point à celle qui
n'est que belle. Insensiblement le bon
procédé, l'habitude, furent les seuls mo-
tifs qui ramenèrent le chevalier chez ma-
dame de Riancour. La moindre araire,
le devoir le plus léger étoient saisis avec
empressement , pour s'éloigner ; on rete-
noit avec instance jusqu'aux ennuyeux ,
pour se sauver de l'ennui d'être ensemble.
Enfin loutannoncoitun changement dont
la marquise s'aperçut bientôt. Les femmes
sont toujours pénétrantes pour leurs in-
térêts , et sur -tout pour celui de leur
cœur : rien n'égale leur adresse pour con-
server leurs amans, quand elles les aiment
autant que madame de iliancour aimoit
( '95)
le chevalier. D'ailleurs, comme toutes leurs
Conversations, quand elles sont^ntre elles,
roulent sur le sentiment, elles font de l'a-
mour une élude, une science, où les plus
éclairées instruisent les autres.
Madame dcRiancour savoit que ce n'est
ni par les reproches , ni même par les at-
tentions, qu'on rend à la tendresse une
vivacité qu'elle n'a plus, et que pour for-
mer une chaîne nouvelle, il faut un attrait
nouveau. Elle chercha donc dans les goûts
du chevalier ce qui pourroit le lui rendre.
Elle avoit remarqué qu'il étoit épris des
talens ; elle en souhaita. La fée , fidelle à
sa parole , les lui donna tous. Elle fut
empressée , comme il est aisé de le juger ,
de les montrer à son amant, et se fit un
mérite de les avoir cachés si long-temps.
plie les avoit réservés , lui dit-elle, comme
un autre moven de lui plaire, lorsque sa
première ardeur seroit éteinte. Le che-
valier, surpris, enchanté, reprit bientôt
son amour , son assiduité. La marquise
remplissoit ses journées d'agrémens et de
délices ; elle quittait le clavecin pour pren-
ff 2
( >9<3)
cîre le crayon , et le crayon , pour former
des pas, ou l'aire entendre une Voix bril-
lante et conduite avec goût. Quelquefois,
répétant des scènes qui plaisoient à son
amant, elle ajoutoità toute l'adresse de son
jeu, l'illusion de se représenter l'objet de
sa tendresse dans les situations les plus
malheureuses ; elle faisoit alors au che-
valier des applications ingénieuses et tou-
chantes. Quelquefois, elle rendôit avec
finesse et gaieté ce que la comédie pouvoit
lui fournir d'agréable. En un mot, ména-
geant avec art les différens talens qu'elle
devoit à Serpentine, elle occupoit, «Ile
amusoit le chevalier; elle excitoitdes sen-
timens qui se succédoient sans se détruire.
Si madame de Riancour eût employé
ce charme avec plus de ménagement, ou
du moins qu'elle eût eu dans son esprit
des ressources pour le remplacer, il au-
roit duré plus long-temps; mais il en est
des talens comme de tout le reste. Res-
serrés dans des limites que la jouissance
fait bientôt sentir à notre inconstance ,
nous nous fatiguons facilement de la mo-
( 197 )
notonie que nous rencontrons dans un
cercle d'où nous ne sortons point. Le
chevalier l'éprouva. L'impression des
agrémens de sa maîtresse fit place à l'en-
nui de lui voir toujours les mêmes. Il
retomba dans la langueur, et de la lan-
gueur, dans les distractions. Madame de
Riancour en fut au désespoir. Elle cher-
chent en vain à trouver une nouvelle façon
de fixer son amant; elle ne savoit pas que
l'esprit étoit la seule qui fut sûre , et que
le manque d'esprit est un défaut que nous
ignorons toujours. Notre amour-propre
nous trompe encore plus sur cet objet,
que sur tous les autres ; et nos amis ne
nous éclairent point sur des choses qui
sont sans remède.
L'amour , capable de tout , vint au
secours de la marquise. Elle remarqua
que le chevalier étoit assidu chez ma-
dame de Rilliac , qui , par sa figure , n'a-
voit aucun droit de plaire, mais dont la
société l'attiroit , par les grâces^de l'esprit.
« Peut-être , se dit-elle , n'en ai-je point
assez,. pour remplir vis-à-vis du chevalier
les instans qui n'appartiennent point à
( >9'î )
la tendresse. Il me reste encore un sou-
hait à faire ; qu'il soit formé pour en-
chaîner mon amant. » Elle ne fit seulement
pas la réflexion cpi'elle se privoit à jamais
du secours de la fée ; qu'il se pourroit
rencontrer des occasions dans le cours de
sa vie , où peut-être elle se repentiroit
de sa promptitude , et d'avoir épuisé les
bontés de Serpentine. Quand on aime ,
prévoit-on d'autre malheur que celui de
perdre ce qui nous rend heureux? Ma-
dame de Riancour souhaita d'avoir de
l'esprit, et ses vœux furent comblés, avec
la même profusion que les deux premières
fois.
Le chevalier ne s'aperçut que par gra-
dation , de son changement ; ce n'est que
par l'usage qu'on découvre les nuances
de l'esprit. Ce dernier bienfait donnoit
aux charmes de la marquise une variété
piquante , un attrait de tous les momens,
qui lui ramena son amant pour toujours.
M. de Riancour étant mort, le che-
valier épousa son aimable veuve; et de-
venant son mari , ne cessa jamais d'être
'unant.
( 1(J9 )
SOCRATE ET GASSENDI.
Dialogue platonicien.
G
ASSESDI.
Uivin Socrate , qui fîtes honneur à
l'humanité , depuis votre mort les hommes
sont devenus si corrompus, qu'ils ne peu-
vent se persuader que votre ame se soit
portée d'elle-même aux efforts de vertu
dont elle a donné tant de preuves. Ils se
sont figurés qu'un génie ou démon vous
suggéroit ces grandes choses , que les
seules lumières de votre raison et votre
^énie tous ont fait exécuter tant de fois.
S o c R A t É.
Ils n'avancent que ce que je leur avois
dit moi - même. 'J'ai souvent entretenu
Platon du génie familier qui me servoit
de guide. Je le consultois , non sur ce
( 200 )
que je devois faire, mais sur ce que je de-
vais éviter.
Gassendi.
Vous vouliez sans doute inspirer aux
hommes un plus grand respect pour les
leçons de sagesse que vous leur donniez ;
pour les faire recevoir à des hommes
pervers , vous disiez qu'elles étoient éma-
nées de la Divinité.
So
C R A T E.
Non. C'étoit la vérité que je leur di-
sois. Mais pourquoi vous surprend-elle ?
Les simulacres des poètes sont-ils autre
chose que des êtres au dessus de nous ?
G a s s v. N D i,
Ce sont des émanations fantastiques
auxquelles on n'a jamais accordé les qua-
lités des êtres animés.
$ o c R A T E.
Dites que ce sont des chimères. En
effet, Epicure, votre maître, limite beau-
coup l'étendue des êtres cxistans , et le
( 201 )
Tidc qu'il adopte rompt trop la grada-
tion des choses créées.
Gassendi.
Je ne défendrai pas dans ce moment, un
système que j'ai moi-même combattu en
partie , et que Lucrèce n'a fait que dévelop-
per, d'après Epicure etDémocrite. Je dirai
cependant que le vide n'en fait pas la base
principale ; ce sont les atomes , et sur-
tout leur nature et leurs diverses qualités.
Il faut peut-être les adopter , si l'on veut
remonter aux principes des choses. Mais
parlons du génie familier 'qui vous ac-
conipagnoit. Dites-nous quelle est la na-
ture de ces démons ou génies ; et , pour
me servir de l'expression d'Homère , sont-
ce des dieux ou des héros nageans dans
l'espace immense des airs , et qui sont
médiateurs entre le ciel et la terre ?
S O C R A T E.
Leur substance est indivisible , inca-
pable de sécheresse et de liquéfaction ;
elle n'est point formée de chair ni de
nerfs, d'os ni de sang. Tout dans la na-
( 202 )
ture se compose de passible et d'impas-
sible, de mortel et d'immortel, de sen-
sible et d'insensible , d'animé et d'ina-
nimé, ou, pour joindre ces contraires, la
nature a fait des connexions, et par leur
moyen, tout circule, tout suit l'intention
duS ouverain Moteur des choses.
Gassendi.
Comme dans un concert les sons aigus
et les sons graves s'unissent par le moyen
des parties médiantes.
S O C R A T E.
, . , i .
Précisément. Otez ces liaisons , vous
otcrez à l'univers sa circulation, et l'har-
monie sera détruite.
Gassendi.
S'il en étoit autrement, tout se feroit
par saccade , si je puis m'exprimer ainsi ,
et l'on ne verroit pas la raison suffisante
des causes et des effets.
S o c r. A T E.
La gradation et la dégradation des êtres
est donc une vérité métaphysique , sans
( 20." )
quoi la grande chaîne qui lie les choses
seroit interrompue ; pour la reprendre ,
il faudroit un nouvel acte de création , ce
qui présenté une contradiction. Quel sera
le premier anneau de cette chaîne?
Gassendi.
Dieu seul peut l'être , lui dont l'élé-
vation est infinie.
S o c R A T E.
Sans doute ; mais ne pensez pas que
l'homme soit le second. Des êtres innom-
brables remplissent cet intervalle immense;
autrement la création seroit imparfaite.
Dans la sphère des êtres dépendans, les
premiers tiennent à Dieu parleur immor-
talité , par leur essence ; ils se commu-
niquent à d'autres êtres , se tenant du
fbible au fort ; les derniers , après une
dégradation infinie, nous tiennent parla
passibilité.
Gassendi.
Quelle preuve en avez-vous?
S O C R A T E.
Jia création , soit pleine et non inter-
( 204 )
rompue; la simple analogie nous fait en-
trevoir celte grande vérité. Descendez du
chaînon que vous occupez , et vous aper-
cevrez celle chaîne continue des êlres. Les
brutes privées de raison tiennent aux hom-
mes par la sensibilité, aux plantes par l'a-
nimabilité; les plantes qui tiennent aux
animaux tiennent aux végétaux par la nu-
trition et par l'accroissement. Mais ne
crojez point que ce soient-là les seules
nuances et les uniques dégradations qui
lien t ces dilFérens êtres : des milliers d'êtres
inlermédiahjMtles séparent sans doute.
Gassendi.
Quel microscope les fera découvrir ,
et sur-tout le rang et l'essence des êtres
supérieurs à nous? Ce doit être cepen-
dant par leurs qualités qu'ils peuvent ser-
vir d'êtres intermédiaires entre Dieu et les
hommes.
S O C R A T E.
Certainement l'Etre suprême est immor-
tel; et par sa propre substance, il est im-
passible. Les esprils qui l'approchent sont
immortels; mais ils ne le sont que par
( ao5 )
sa propre volonté. Ils sont passibles par
la nature de leur être ; par leur passihilité ,
ils touchent à la nature humaine , et par
leur immortalité , communiquent avec
l'Etre suprême.
Gassendi.
Ainsi le feu ne peut se mêler avec
l'eau; mais l'air tenant ces deux élémens ,
facilite leur jonction ; et c'est ainsi que
les élémens qui semblent se combattre
sans cesse, se mêlent, et par leur trans-
mutation continuelle , opèrent toutes
choses.
S o c R A T E.
C'est presque ensuivant le même ordre,
que la Souveraine Intelligence se com-
munique aux esprits qu'elle a doués de
l'immortalité. Ces esprits se rapprochent
des hommes par leur égale passibilité ; la
sensibilité réunit les hommes et les brutes ;
celles - ci se rapprochent , à leur tour ,
des plantes, par l'animation qui leur est
commune.
( 2o6 )
Gassendi.
Le polipe , qui semble lier le règne
animal et le végétal , est une preuve de
ce que vous avance/.
S O C R A T E.
Il peut en donner quelque idée ; mais
les dernières limites d'un règne ne nous
seront jamais connues : elles ne peuvent
être aperçues que par celui dont tous les
êtres émanent. J'ai voulu vous apprendre,
et j'ai su par ma propre expérience, qu'il
y a nécessairement des êtres intermé-
diaires qui lient toutes choses , qui rap-
prochent la majesté divine de la foiblesse
de l'homme ; mais il n'appartient qu'à
Dieu de connoître leur nombre, de mar-
quer leurs limites , de dire précisément
ce qu'ils sont. Ces connoissances, et tant
d'autres , restent cachées dans les secreU
de la Providence.
( 207 )
A L O N Z O.
Alonzo, à vingt-cinq ans , comman-
doit déjà les armées espagnoles dans la
dernière guerre qu'ils eurent contre les
Maures. La jeunesse, la naissance, la va-
leur, les grâces, faisoient de ce jeune
prince un héros , et ses vertus en faisoient
un grand homme. Sensible à l'amitié ,
Alonzo ressentoit pour Carlos la plus vive
tendresse , et Carlos l'aimoit passionné-
ment. L'amour extrême qu'il avoit pour
Léonore, fille d'Alvarès, ne faisoit que
disposer davantage son cœur à cette sen-
sibilité délicieuse dont l'amité profite dans
les âmes vertueuses. Alonzo n'en étoit que
plus aimé.
Ces deux amis partirent ensemble pour
l'Afrique. Ils parurent comme deux astres
tutélaires , à la tête des bandes espagnoles.
Alonzo ne pouvant partager le titre de
général avec Carlos , en parlageoit toute
( 2o8 )
l'autorité; leurs ordres étoient également
respectés. Des armées conduites par de
tels chefs ne marchoient jamais que pour
vaincre. Enfin , arriva cette mémorable
journée d'Oran , qui décida du destin des
Maures, et mit fin à la guerre d'Afrique.
Personne n'ignore les cruautés qui sui-
virent celle sanglante bataille. Le sang
eoula par-tout. La famille royale fut dé-
truite. Zanga, jeune homme de dix-huit
ans , resta seul. Il avoit vu son père et ses
frères égorgés , ses sœurs déshonorées ,
son pays ravagé , ses palais réduits en
cendres ; lui-même étoit dans l'esclavage,
accablé de mépris , le jouet des plus vils
soldats.
Alonzo ignoroit que ce prince fût en
son pouvoir. Dès qu'il le sut, il alla lui-
même le dégager des fers , et Zanga fut
traité avec le respect dû à sa naissance
et à ses malheurs ; mais la férocité et l'or-
gueil de ce jeune Africain i'aisoient tom-
ber sur Alonzo seul la haine et l'indi-
gnation que lui causoient les barbaries
dont il venoit d'être la victime.
Cett*
( 209 )
Cette grande victoire qui remplissoit
l'armée de joie, coùtoit bien des larmes
à Alonzo. Il l'achetoit du sang- de son ami.
Carlos, pour décider la victoire, s'étoit
trop exposé. Il avoit été blessé et pris.
On ignoroitson sort, et cette incertitude
accabloit Alonzo de douleur. Enfin , du
fond de sa prison, Carlos écrivit à son
ami. Dix mille Maures furent aussitôt le
prix de sa rançon. Carlos libre se fit trans-
porter à Oran.
Qui peut peindre le moment où ces
deux amis se revirent ! Alonzo ne quittoit
pas Carlos , dont les blessures n'étoient
pas mortelles. Ils espéroient même bien-
tôt partir ensemble pour retourner en
Espagne , lorsqu' Alonzo reçut ordre de
la Cour de se rendre sur-le-champ à Ma-
drid. Il se vit contraint de quitter son
ami. Leurs adieux ne furent prononcés,
qu'en versant un torrent de larmes. Il
sembloit que ces deux amis se quittoient
pour ne plus se revoir. Carlos, en l'em-
brassant, lui dit : « Allez jouir des hon-
» neurs qui vous attendent : je ne vous
Tom& IF, o
( 21° )
» les envie point, vous le savez. Je ne
» regrette que Léonore; voyez-là : veillez
» sur son cœur. Je vous confie ce que
» j'ai de plus cher dans le monde. >»
Carlos, en achevant ces mots, embrassa
encore une fois son ami , et Alonzo partit
pour l'Espagne , emmenant avec luiZanga,
dont il s'efforçoit d'adoucir les malheurs.
Alonzo se rendit à Madrid. Avant que
de voir le roi, il vola où l'amitié l'ap-
peloit : il alla chez Léonore, chez cette
amante de Carlos , dont il avoit parlé tant
de fois, et que jamais il n'avoit vue. Son
goût pour la chasse , pour les lettres , son
caractère un peu sauvage , peut-être sa
timidité naturelle, et la tournure de son
esprit , l'avoient éloigné du commerce des
femmes , auprès desquelles il étoit tou-
jours embarrassé. D'ailleurs , > Léonore
vivoit fort retirée , chez un père avare,
ambitieux. Alvarès reçut Alonzo comme
le héros de l'Espagne , et comme l'ami de
celui à qui il destinoit sa fille.
Alonzo voyoit tous les jours Léonore.
il ne cessoit de lui parier de l'amour de
( »" )
Carlos. La modestie , la douceur, l'esprit ,
l'ame de Léonore enchantoient Alonzo.
Que son ami lui parut heureux! Il trou-
voit un charme inexprimable à parler de
Carlos, avec une personne si belle. C'étoit
pour ce jeune héros un plaisir inconnu.
Il avoit , jusqu'à ce moment, vu les femmes
sans trouble et presque sans plaisir ; il
ignoroit que leurs plus grands avantages
sont dans notre ame. Carlos n'avoit jamais
aimé, mais il avoit trop de vertus pour
n'avoir pas un cœur tendre. Alonzo , pour
intéresser le cœur de Léonore, ne se bor-
noit plus à lui peindre l'amour de son
ami ; il cherchoit à l'intéresser par des
réflexions tendres, et, par ces réflexions,
il détournoit sur lui-même des mouve-
mens qu'il ne vouloit exciter qu'en faveur
de Carlos. Bientôt il l'entretint moins de
son amant ; il ne lui parla presque plus
que d'elle. Il aimoit Léonore ; il l'aimoit
éperduement, et ne se l'étoit pas encore
avoué. Mais Léonore le savoit depuis
long -temps. Dès qu'il s'aperçut de sa
passion , sa conduite changea. Son carac*
o 2
(J12 )
tère , ses discours ne furent plus les
mêmes; mais il ne changea que la manière
d'exprimer son amour. Il eut beau pa-
roitre sombre, distrait, fantasque, mé-
lancolique; ces dehors devinrent d'autres
moyens de se faire aimer. Son désordre,
ses reproches , son humeur , son silence
disoient à Léonore ce que ses attentions,
sa douceur , ses grâces avoient déjà dit.
Cependant Léonore n'avoit pas encore
entendu le mot j'aime. Alonzo ne l'avoit
pas encore prononcé. Il avoit porté ses
regards jusqu'au fond de son propre cœur;
Il y voyoit l'amour dont il étoit consumé;
mais sûr de sa vertu , d se vit à plaindre ,
et non pas criminel. Il voulut fuir, mais
il se reprocha sur-le-champ cette idée
comme une foiblesse et comme une tra-
hison envers son ami.
Superbe î qui se croit assez fort pour
combattre l'amour et les femmes ! qui, dé-
voré d'une passion effrénée, pouvoit en
méconnoître l'empire redoutable !
Alonzo continua de voir tous les jours
Léonore. Que de vertus ne reconnut-il
( »i3)
pas dans son ame ! que de sensibilité î
que d'agrémens ! quels charmes ne dé-
couvrit-il pas dans son esprit! Il ne s'é-
loignoit d'elle , que pour en parler avec
Zanga qui flattoit sa passion. Zanga ,
dont il avoit immolé le père , les frères ,
et les sujets, avoit alors toute sa confiance.
Alonzo passa plusieurs mois ainsi , se
nourrissant d'un amour qu'il détestoit,
et qu'il eroyoit toujours vaincre. Mais
lorsqu'il apprit que Carlos revenoit, toute
l'horreur de son état s'offrit alors à sa
vue. H cessa de s'aveugler. Il réfléchit;
il frémit; il appela vainement cette vertu
qui jamais ne l' avoit abandonné ; elle lui
dit de fuir. Résolu de faire ce grand sa-
crifice, il ne put se refuser la triste sa-
tisfaction d'instruire Léonore des motifs
qui déterminoient sa fuite. Il fut long-
temps devant elle, sans prononcer un seul
mot. Enfin , il lui fit la peinture la plus
touchante de son amour, des peines et
des tourmens qu'il éprouvoit. « Le vain-
» queur de l'Afrique m'étonne, lui dit
» Léonore. Je croyois que les peines
( 214)
» étoient le partage de ceux qu'il avoit
» soumis. Votre amour est un crime; il
» trahit l'amitié. — Cruelle , dit alors
« Alonzo, rendez grâce à ce crime! seul,
» il excuse votre inhumanité. Si je n'of-
j> fensois pas la terre et les cieux, oseriez-
» vous ainsi m'accabler de votre mépris ?
» O Léonore, continua -t -il, Léonore !
» qu'ai- je donc fait? Pour servir mon
» ami, je vous ai vue , j'ai parlé pour
» Carlos ; je ne cherchois que votre es-
» time. Bientôt je vous aimai. J'ai sou-
» pire long-temps; aujourd'hui, je meurs.
i> N'êtes-vous pas vengée , Léonore , par
» les tourmens que je souffre ? — Je
» pourrois l'être , répondit-elle, si vous
5> souffriez seul. — Eh ! qui souffre avec
» moi-, s'écria vivement Alonzo ? — Jouis-
» sez de votre ignorance, et laissez-moi
» fuir, dit Léonore, en voulant s'éloi-
» gner, — Vous pleurez , s'écria Alonzo :
» ô ciel ! vous pleurez ! D'où naissent
» vos pleurs ? dites , parlez qui
» fait couler vos larmes ? — Je ne sais ,
n dit Léonore, fuyez, laissez-moi , fuyez. >«
( "5)
Alonzo , troublé , se jeta aux pieds de
Léonore. Il sut arracher de son cœur le
secret qu'il desiroit, et qu'il craignoit
tant d'y trouver. Il lut dans son ame; il
y lut qu'il avoit inspiré la plus vive ten-
dresse, et qu'il étoit adoré de celle qu'il
aimoit ; mais il vit aussi l'horreur de cette
passion fatale.
Léonore lui fit l'aveu que son cœur
n'avoit jamais rien senti pour son ami ;
qu'elle n'avoit fait qu'obéir à son père,
en écoutant Carlos ; mais qu'Alvarès ,
voyant combien ce mariage l'affligeoit ,
instruit d'ailleurs que la fortune de Car-
los étoit détruite, se déterminoit à rompre
ce mariage , ou plutôt attendoit , pour se
décider , les conseils que lui donneroit
Alonzo. Celui-ci frémit ; il vit l'horreur
de sa situation. Il alloit prononcer le
supplice de son ami ou le sien , et dans
quel moment! dans l'instant où la for-
tune accabloit Carlos de ses plus cruels
revers ! Un silence mortel fit connoître à
Léonore l'agitation, de son ame. « Vous
» tremblez, lui dit-elle Ah! c'est
(216)
» pour moi, sans doule! Mais enfin ré-
3i pondez. Mon père a remis son pouvoir
» en vos mains. — Hélas ! dit Alonzo ,
« j'ai donc le pouvoir d'assassiner mon
s» ami ! — Non , lui répliqua Léonore ,
» mais soyez moins barbare ; assassinez
» Léonore ! . . . Ces mots vous troublent,
« continua-t-elle ; ils m'effraient moi-
» même. Ma faute est grande , je l'avoue.
* Mais ne m'en blâmez pas toute seule :
» faites tomber quelcpjes reproches sur
s» celui qui n'a rien oublié pour me ren-
» dre coupable. — Hélas ! lui répondit
» Alonzo, ce bonheur où je n'oserois pré1
» tendre, pour lequel je voudrois vivre „va
» rendre ma mort affreuse! O Léonore!
» pourquoi ne me haïssez-vous pas? —
» Pardonnez-moi , lui dit-elle , de vous
» aimer! J'ai combattu long-temps cette
» passion, avec plus d'efforts que vous-
» même. — O Léonore ! interrompit alors
» Alonzo, croyez que je regarde votre
« amour, comme le premier des biens.
» Hélas ! il est le prix d'une année de
» souffrances, de soupirs et de peines:
(2i7)
récompense douloureuse! O mon ami ï
Quoi! lui porterai-je un poignard dans
le sein ? Dites , parlez ; Léonore. —
Etoit-ce à vous , ingrat, lui répondit-
elle , à détester sitôt notre amour?
Croyez-vous donc ma passion si forte,
ou ma vertu si foible , qu'il ne soit pas
dangereux de me faire parler ? Pour-
quoi, barbare , avoir pris tant de soins,
pour vous emparer d'un cœur que vous
alliez déchirer? O honte! mais ma peine
est juste. Lorsque les femmes s'abais-
sent à ce point, elles doivent être dé-
daignées. Vous me haïssez ! vous me
méprisez ! cela doit être. Je me hais ,
> je. me méprise moi-même. »
En achevant ces mots, ses sens se trou-
blèrent ; elle se promenoit comme une
personne égarée. Sa foiblesse naturelle
ne lui permettant pas de souffrir plus
long-temps un état si violent, elle tomba
dans l'abattement le plus profond. Alonzo
tenoit ses yeux fixés sur elle ; aucune parole
ne sortoit de sa bouche : il laissa Léonore
dans ce désordre mortel. Les amans furent
( "8)
des heures entières sans proférer un mot.
Ou entendoit seulement des sons mal ar-
ticulés. Ils se regardoient souvent et dé-
tournoient la vue. Alonzo rompit le pre-
mier ce silence. « C'en est fait , dit-il ; les
» gémissemens de l'amitié ne se feront plus
» entendre. Non, Léonore, non, je suis
» à vous pour toujours ! En dépit
» de Carlos Que dis-je? . . . Ah !
» malheureux ami ! Je le vois couvert
» des ombres de la mort ! J'entends ses
» cris ! . . . . Il se déchire les entrailles !
m il estbaignédans son sang! Il meurt!....
3> Il meurt désespéré. . . . Léonore ! pre-
» nez ma vie, cruelle, et laissez-moi mon
3> ami ! » Ce fut dans cet instant terrible ,
que Carlos s'offrit à ses yeux. La tendresse
d'Àlonzo pour Carlos étoit extrême; elle
s'épancha dans ses bras avec tant de vi-
vacité , que Carlos ne pût s'apercevoir
du trouble de Léonore. Les embrasse-
mens d'Alonzo étoient sincères; il vit,
dans son ami, l'assurance de sa vertu :1a
paix revint dans son amc.
Carlos le couvrit de larmes. L'atten-
( 2l9 )
drissemcnt que lui causa la vue de son
ami lui fit répandre des pleurs que ses
malheurs ne lui avoient pas arrachés. Car-
los avoit appris, en arrivant en Espagne ,
la perte totale des biens immenses qu'il
possédoit en Amérique. De l'homme le
plus puissant de la Caslilie , il se voyoit
le plus misérable. Mais ce n'étoit pas ses
biens qu'il regrcttoit , c'étoit Léonore
qu'il trembloit de perdre. Il ne jetoit sur
elle que de tristes regards; il n'osoit lui
parler. Alvarés parut , et Carlos vit d'a-
bord, dans le froid accueil qu'il en reçut,
tout ce qu'il avoit à craindre. Alonzo
s'aperçut aisément du trouble qu'Alvarès
jetoit dans l'ame de son ami. Il l'arracha
d'un lieu où son ame souffroit; il l'en-
traîna chez lui. Ce fut alors que , libre
avec son ami , Carlos répandit un tor-
rent de larmes. Il lui dévoila toute l'hor-
reur de son sort. Alonzo s'efforça de le
calmer. « Hélas! qu'espérez-vous, lui rc-
» pondit Carlos? vous connoissez Alva-
» rès : sa fille est perdue pour moi. Je
*> mourrai, mon cher Alonzo ; je mourrai
( 220 )
» si je la perds. O mon ami, que je vous
»> regretterai ! » Alonzo lui représenta
que les services signalés qu'il venoit de
rendre à l'Etat lui donnoient des droits
légitimes pour attendre les plus grandes
récompenses, et que les bienfaits du roi
pouvoient encore rétablir sa fortune, et
le rendre digne de la fille d'Alvarès. Ces
mots portèrent du calme dans son ame.
En quittant Alonzo , Carlos étoit moins
troublé que lui.
La vue de son ami venoit de réveiller
toute sa yertu. Plein d'un projet digne
de lui , il alla chez le roi , demanda pour
Carlos le gouvernement de Castille , et
l'obtint. Il se transporta de là chez Al-
varès , l'instruisit de la grâce que le roi
faisoit à Carlos, et s'offrit de lui céder
les terres immenses qu'il possédoit dans
l'Andalousie. Alvarès fut surpris de l'hé-
roïsme d'Alonzo; mais il connoissoit les
hommes. Vivant à la Cour, vieilli dans
l'intrigue, il les croyoit tous vicieux, et
savoit découvrir leurs faiblesses les plus
cachées. II n'ignoroit pas l'amour d'Alonzo
( 221 )
pour sa fille , et , sur cette passion , il
avoit fondé les espérances de la plus
haute fortune. Dès-lors, il avoit résolu
de rompre le mariage de Carlos , et
d'avoir Alonzo pour gendre. H lui laissa
toute la gloire de son action ; et, pour
lui en faire recueillir le fruit, il ne lui
donna point espérance de voir jamais
Carlos heureux par l'hymen de sa fille.
Alvarès rompit avec éclat tous les en-
gagemens qu'il avoit avec Carlos. Carlos
lui parla vainement. Il n'en reçut que les
réponses les plus hautes et les plus dures.
Alvarès ne lui cacha ni les offres d'Alonzo ,
ni ses refus. Le malheureux Carlos acheva
de lire sa perte, dans les yeux de Léo*,
nore. Il vola vers son ami ; il le trouva
dans un désordre égal au sien. Alonzo
le serra dans ses bras, et laissoit tomber
sur lui des regards qui témoignoient toute
l'amertume de son ame. Il n'osoit parler;
il vouloit que Carlos ignorât l'amour qu'il
avoit pour sa maîtresse. Il vouloit les unir ,
jouir du bonheur de son ami , triompher
d'une passion criminelle. Il se flattoit en-
( 222 )
core de ramener Alvarès , et crut ne
devoir pas confiera Carlos un secret qui
pouvoit i'ûffliger. Mais ce fut en vain qu'il
tenta de nouveaux efforts auprès d' Alva-
rès. Ce fut en vain qu'il combattit contre
les charmes et les pleurs de Léonore. Al-
varès fut inflexible , et , par les conseils
de Zanga , fit courir le bruit qu'il alloit
donner sa fille à dom Pèdre, un des plus
puissans seigneurs de l'Espagne. Ce bruit ,
qui parvint bientôt aux oreilles d'Alonzo ,
lui fut confirmé parZanga. Carlos et lui
alloient perdre ce qu'ils aimoient. « Ce
*> n'est plus un sacrifice que vous faites
» à l'amitié, lui dit Zanga; Léonore ne
» peut appartenir à votre ami; déclarez-
» lui votre passion pour elle. Carlos vous
» aime , et du moment qu*il ne peut être
» l'époux de Léonore , pourquoi ne con-
» sentiroit-il pas à la voir dans les bras
» de son ami? — Que tu connois peu la
» force de l'amour, lui répondit Alonzoî
» s'il est guidé par la jalousie , il mé-
» connoît les liens les plus sacrés. J'aime
» Carlos,: mais je sais bien quels tour-
( 225 )
» mens j'ai sentis , lorsque j'ai voulu lui
» donner Léonore. Je ressens pour lui,
» maintenant, les mêmes peines que j'é-
» prouvois alors. — Seigneur , lui dit
» Zang"a , vos erreurs naissent de vos ver-
» tus ; mais votre amitié vous conduit aveu-
n glément à votre perte. Considérez qu'Al-
» varès a rompu le mariage de Carlos :
» l'avarice et l'ambition ont dicté ses re-
» fus. Il trouve à satisfaire ses passions,
» en donnant sa fille à dom Pèdre : de-
>> main , demain , vous la perdrez, » —
» Quoi, vous penseriez , Zanga , dit Alon-
» zo, que si je parlois à Carlos, sa bonté
» le résigneroit à me voir épouser Léo-
» nore? Mais, qu'il est affreux de lui
» faire une telle demande ! — Il me sem-
» ble, lui répondit Zanga, que vous êtes
» trop timide auprès d'un ami qui vous
» doit la vie , la liberté. — Et c'est là pré-
» cisément, reprit Alonzo, la raison qui
» m'arrête. Si je n'étois pas son ami , je lui
» parlerois plus librement. — Eh bien,
« Alonzo, lui* dit Zanga, je lui parlerai;
» j'intéresserai pour vous cette amitié vive
(224)
» qui rogne dans le cœur du généreux
» Carlos. »
Zanga, quittant alors Alonzo , alla trou-
ver Carlos. Il l'instruisit de l'amour de son
ami pour Léonore , et fit valoir à ses yeux
les nobles efforts d' Alonzo pour la lui faire
épouser. 11 lui confirma ce qu'il savoit
déjà; que dom Pèdre alloit la posséder,
et que tous deux la perdroient, s'il ne
faisoit maintenant pour Alonzo , ce que ce
dernier avoit lait pour lui; s'il ne le pres-
soit enfin lui-même d'épouser Léonore.
« Quoi! s'écria Carlos, ce n'est pas assez
» que je la perde! Ce n'est pas assez que
» je meure ! Faut-il encore que je sois dé-
» chiré jusqu'au tombeau? C'est Alonzo
» qui demande Dois-je le conduire
» moi-même dans les bras de Léonore....?
» O Léonore! jamais, jamais. »
Ce combat, entre l'amour et l'amitié,
bouleversoitl'ame du malheureux Carlos.
Il perdoit Léonore pour toujours ; devoit-
il encore l'enlever àson ami, qui v enoit de
lui donner l'exemple de ce que peut l'ami-
tié dans une ame courageuse? Mais, pro-
noncer
( 225 )
ftoncer lui-même son supplice, étoit un
effort dont il ne se croyoit pas capable.
Il se sépara de Zanga, sans avoir rien
promis.
C'est dans ces momens de solitude et de
réflexion, cpje l'ame peut se déterminer à
ces pénibles sacrifices, que les prières, la
force , les raisons , ni même les larmes des
femmes n'obtiendroient jamais.
Carlos étoit dans cette situation , lors-
qu'il vit entrer son ami. « O Carlos! lui
» ditAlonzo, dites, qu'ordonnez-vous? »
Carlos ne répondit point. — « O Carlos!
» que je souffre de vos malheurs ! et peut-
» être qu'Alonzo contribue lui-même à
» les accroître ! Vous m'avez chargé de
» veiller sur Léonore ; mais hélas ! je n'ai
» pu me défendre de l'aimer. Maudissez
» moi; que tout le monde, par mon exem-
» pie, apprenne combien est sacré le
» nom d'un ami! — Vous vous accusez in-
» justement, lui répondit Carlos. Alva-
» rès seul est la cause de tous mes maux.
» Alvarès , cruel Alvarès !.... Alonzo , votre
» crime est le mien ; moi seul je fus cou-
Tome IV. r
( 226 )
» pable, en vous faisant courir \)n péril où
a votre vertu pouvoit seule succomber,
» quoique je connusse bien à quelle
:> épreuve redoutable.' je l'exposois. Eh!
» qui pourroit soutenir les \eux de Léo-
>» nore! Mon cœur qui l'adore, parle pour
» loi et t'excuse. — Ah ! reprit Alon-
» zo, vous voulez diminuer l'horreur de
« ma conduite; mais ne pensez pas que
» je m'abuse. Pardonnez-la moi , pour
>• être aussi généreux, que je lus déloyal.
» — Vous pardonner, lui «lit Carlos, à
» \ous, mon ami, qui ce malin encore dé-
» daigniez Léonore enflammée pour \ ous !
» Mais il étoit en toi , pariait ami, de ré
» sister à tant de charmes, et de fermer
» ton cœur à des séductions si douces.
« Aussi, tant que je vivrai, je vivrai pour
» toi. Mes vœux n'auront que ton bon-
» heur pour objet. — O Carlos ! lui dit
» Alonzo, en lui pressant la main, que
» ne pouvez-vous lire dans le fond de mon
» aine ! Vous verriez à quel point vous
» y régnez — Hélas , mon ami , reprit
>» Carlos , vous pleurez , vous me serrez
( 227 )
» tendrement dans vos bras ; vous parois-
» sez pénétré de la plus vive douleur;
m vous n'osez me parler; cela n'est pas
h bien, mon cher Alonzo. Vous pensez
» mal de moi, de n'oser m'ouvrir votre
» aine , lorsque je vois qu'elle est acca-
» blée de souffrances. Avez-vous oublié
>» combien nous étions unis? La liberté,
» la vie, sont les moindres preuves que
» j'ai reçues de votre amitié. — O mon
» ami ! s'écria douloureusement Alon-
» zo, qu'il est affreux de demander, lors-
>» qu'on est sûr de n'être pas refusé ! —
» Ainsi, vous avouez, reprit Carlos, que
» vous avez quelque chose à me deman-
}> der? — Non, sur mon ame, dit Alon-
» zo. — Eh bien ! puisque ta grande
» ame résiste à me demander une grâce,
» recois avec bonté celle que je te lais.
» — Que voulez-vous dire, répartit Alon-
» zo ? — Je te prie, continua Carlos,
» de m'écouter. Les destins m'ont arraché
» celle pour qui seule j'aurois voulu vivre ;
» il faut accepter maintenant ce que la
» raison commande. Je ne puis l'épouser ;
p 2
( «8)
» elle est à toi. Mais, o mon ami, donnes-
» lui tous tes soins Songe combien
» une femme est foible Toujours in-
» certaine, agitée même dans le sein du
» bonheur , elle est si naturellement l'ob-
» jet de l'affliction, qu'il semble que le
» ciel ait pris plaisir à la former pour la
« douleur, et qu'elle ne soit jamais plus
» aimable que dans les larmes Prends
» mon cœur pour la dot de Léonore; sois
» son gardien ; sois toujours mon ami.
» Qu'elle soit heureuse : promets -moi
>\ son bonheur. — Quoi , Carlos ! lui
» dit Alonzo, vous pouvez vous séparer
»> de Léonore ? — Je ne m'en sépare
» point, mon ami , lui dit Carlos; je vous
» la donne. Crois- moi, continua-t-il, je
j» suis sincère : ce que je fais, n'est que
>• juste. N'as- tu pas voulu me la sacrifier?
m J'imite une vertu dont tu m'as donné
>» l'exemple. »
Alonzo voulut lui répondre , mais les
larmes l'en empêchèrent. Le silence , les
pleurs , furent les seules expressions de
sa rcconnoissance. Carlos laissa son ami
( 229 )
dans un trouble inexprimable. ïl courut
chez Léonore ; il la trouva remplie de
la même émotion que les deux amis qui
se la disputoient. Sa fierté, son orgueil
étoient également blessés de la conduite
d'Alonzo. Mais l'amour parla, et l'amour
fut écouté. Bientôt Alonzo ne lui parut
que plus digne d'être aimé. Elle-même ne
s'en crut que plus aimée. Enfin, Léonore
et Alonzo furent unis. Leur bonheur ne
lut pas même troublé par les reproches
secrets qu'ils auroient pu se faire , de
rendre Carlos malheureux. Il paroissoit
tranquille. Il sembloit oublier ses peines
par la vue du bonheur de son ami. Mais
ce bonheur ne devoit pas durer long-
temps. Une lettre tombe entre les mains
d'Alonzo ; elle est de Carlos. Elle est
adressée à Léonore; elle est remplie de
protestations d'un amour éternel. Quelle
lumière affreuse vint tout-à-coup éclairer
Alonzo ! Il se rappelle combien ces deux
amans se sont aimés; il ne voit dans leur
séparation que l'ordre d'Alvarès; et dans
la générosité de Carlos, qu'une trahison
( 2.")0 )
nécessaire à leur amour. Mors de lui-
même, il appelle Zanga, lui montre la
lettre interceptée. Zanga la lit; on -voii
sur son visage l'indignation dont il est
saisi. En la lisant, il frétait et b déchire.
Ensuite, s'cllorcaiil de se rontraindre , il
lâche d'effacer, de l'esprit d'Alonzo, les
soupçons dont il est agité. Zanga les com-
bat. Alonzo se flatte qu'il n'est pas trahi.
Mais bientôt le hasard lui l'ait découvrir
dans l'appartement de Léonore, une boîte
qu'il ne lui connoissoit point encore. Il
l'examine ; il croit qu'elle renferme un
secret. Il la brise , et trouve un portrait :
c'est celui de Carlos. Tous ses soupçons
renaissent. Zanga s'efforce encore de les
calmer. En vain , il lui dit que ce portrait
peut, depuis long-temps, être resté dans
les mains de Léonore. Rien n'appaisc
Alonzo. Enfin, Zanga lui propose de s'é-
loigner pour quelques jouis, et lui pro-
met, pendant son absence, d'examiner
avec soin la conduite de Léonore. Alon-
zo reconnoissant , embrasse son cher
Zanga. Le lendemain , il part pour Val-
( tSi )
ladolid. Il ne peut y vivre. ,Déchiré par
ses idées, dévoré par sa jalousie, il re-
vient à Madrid ; et par le trouble qu'il
voit dans les yeux de Zanga, il lit déjà
le malheurqu'il craintd'apprendre. Zanga
cherche inutilement à le déguiser. Alonzo
l'oblige à lui tout avouer; et par ce qu'il
apprend , il ne lui reste aucun doute sur
l'infidélité de Léonore.
Que le crime entre aisément dans une
ame où règne la jalousie! La mort de Car-
los ne parut au malheureux Alonzo qu'une
justice. Il charge Zanga de l'assassiner,
et ne remet qu'à lui-même le soin de se
venger de la perfidie de sa femme. Il
s'arme d'un .poignard et va chez Léo-
nore. Il la trouve endormie ; il s'étonne
qu'une femme si coupable puisse jouir
du repos". Sa beauté l'arrête ; il hésite.
Tous les endroits où sa main veut la frap-
per sont mille fois couverts de ses bai-
sers. Enfin, il fortifie son ame contre tant
de charmes ; il s'avance , et détourne la
vue. Dans cet instant, Léonore s'éveille.
Elle aperçoit un poignard levé sur son
( 2"2 )
sein. « Que vois-je , s'éeria-t-elle ! » Alon-
zo l'accable de reproches. « Pouvez-vous
» soupçonner ma vertu , dit Léonorc .
» Vous, mon époux! Pouvez-vous alten-
» ter sur ma vie? Quels momens de mes
y jours ne vous ont pas dit à quel point
» je vous aime? Quel crime ai-je com-
« mis ? — O sexe trompeur î s'écria le
» jaloux Alonzo : voilà votre langage !
» Femme hardie, qui t'a dit que je vou-
» lois attenter à ta vie? Qui t'a dit que
» je soupconnois ta vertu ? Ce n'est pas
3> ce poignard , c'est le cri de ta cons-
» cience. — Ciel! s'écria Léonore. Je
>i cherche en vain à douter de tout ce que
>j j'entends! Mais tu me forces à le croire,
;» barbare ! Tu t'en repentiras. — C'est
» en vain, répondit Alonzo, c'est en vain
» que vous cherchez à voiler votre crime ;
j) vos artifices ne m'abuseront plus. —
» Mes artifices ! ditLéonore avec iudigna-
» lion. — Oui , reprit Alonzo ; n'espé-
» rez pas m'allendrir par vos larmes. —
» Je dédaigne de te répondre, homme
» présomptueux, lui dit fièrement Léo-
( 235 )
» nore. » Alors Alonzo , pour la con-
vaincre de son infidélité , lui montra le
portrait de Carlos. Léonore prit ce por-
trait , l'examina long-temps. « Ah ! c'est
Carlos, dit-elle. Hélas! il eût fait mon
» bonheur ! — Eh bien ! perfide, m'a-
> vouerez -vous enfin votre coupable
> amour ? — Quoi', tu persistes , dit-
> elle, à me croire coupable? — Oui,
sans doute, je le crois. — Eh bien,
dit Léonore , en se perçant le sein, que
ce coup aille à ton cœur. » Elle tomba
dans les bras de son époux. En rassem-
blant ses forces , elle lui dit : « Ce toit le
» seul moyen que j'eusse de me venger
» de toi, oie plus injuste des hommes!
>» Crois-moi maintenant criminelle, si tu
» veux » Elle mourut en achevant
ces mots, et laissa son époux l'œil attaché
sur une femme qu'il venoit d'assassiner.
La vue de ce spectacle troubla ses sens;
le désespoir s'empara de son ame. Il alloit
venger Léonore , lorsque Zanga parut , les
mains teintes encore du sang du malheu-
reux Carlos. « OZano-a! lui dit Alonzo....
o
( «4 )
» — Ne tremblez pas , lui répondit Za i
» mais parlez. Vous répandez des pleurs?
— Hélas ! n'ai-je pas sujet d'eu répan-
» dre ? — Plus que vous ne le pensez ,
m dit Zanga ; je vous ai trompe. —
» Veillai-je , s'écrie Àlonzo? — Non .
» lui dit Zanga ; la femme nétoil point
» coupable. J'ai décidé Carlos a te céder
» Léonore. J'ai forgé la lettre. J'ai fait
» tomber le portrait entre tes mains. Je
» te haïssois , je te méprisois , et je
» t'ai détruit. - Esclave inhumain , dit
3» Alonzo! — Vil chrétien , répliqua Zan-
» ga , tu méconnois mon caractère ;
» qui suis-je ! — Un Maure , un es-
» clave. — Malheur à celui qui m'a mis
dans les fers î Je suis -vengé ! Qu'atten-
dois-tu d'un prince dont le père et les
> frères sont tombés sous tes coups? dont
« ta fureur a ravagé les Etats.' dont tes
i chaînes ont profané la gloire ? Que me
> reste-t-il du rang où je sui- né? Rien
> que le souvenir ; mais la vengeance.
> Nuls trésors; mais tes tortures et tes
gémissemens. Quand les hommes te de-
( 200 )
m manderont qui t'a fait souffrir; dis-leur
» que c'est le Maure, le Maure impla-
» cable. Si les froids Européens condam-
» nent ma vengeance , avertis-les de ne
» pas juger les êtres qui leur sont su-
» périeurs, et des âmes de feu , en qui la
» vengeance est une vertu. »
En achevant ces mots , Zanga se plongea
son poignard dans le sein, en laissant au
malheureux Espagnol un exemple qu'il ne
tarda pas à suivre.
( »36 )
^•'X/%'X^/^-%^V/%-'X,'^^.'^^'*,%^%.'^'X^WV'*,-V*'^/'V* •%•»/» '%-'V*-%.-%/X'X,'*.',X-^.-V%
C (K L I A.
Avant que d'arriver à l'époque qui a
décidé du sort de Cœlia , il est néces-
saire de rappeler les premières années
de la vie de cette .jeune fille. Cœlia a
actuellement vingt ans. Elle doit son
éducation aux soins d'une tante à qui elle
fut recommandée par son père , que la
mort de sa femme conduisit au tombeau.
Comme Cœlia est le fruit de l'amour le
plus pur qu'on ait vu de notre temps ,
elle a autant de beauté et de grâces qu'en
puissent posséder les personnes les plus
célèbres de son sexe. Mais sa vie retirée,
la médiocrité de sa fortune , son éduca-
tion toute chrétienne , ne lui ont donné
que peu d'occasions et nul goût pour se
faire admirer dans les assemblées publi-
ques. Elle logea long-temps proche de
l'église Saint-Paul. Sa tante et elle choi-
( 2^7 )
sirentcctlc demeure ,pour être plus à por-
tée de suivre ces exercices de religion qui
donnoient ensuite un nouveau prix aux
plaisirs que permet l'innocence. On voyoit
sur le visage de Cœlia, cette gaieté, com-
pagne fideîle de la vertu , cette joie qui
est inséparable de la vraie piété. Ses re-
gards et ses moindres mouvemens annon-
çaient une ame paisible , douce , résignée,
enjouée et modeste. On voyoit que son
corps n'éloit qu'une machine mue par
son ame : non que ses pensées fussent em-
ployées à étudier les grâces et les séduc-
tions qui auroient pu encore ajouter à
sa beauté naturelle.
Telle étoit Cœlia , lorsque Palamède
la vit pour la première fois. Palamède
est un jeune homme de vingt-deux ans ,
bien fait , fort instruit , sage et aimable,
le fils et l'héritier d'un gentilhomme fort
riche. Il jouissoit déjà des biens consi-
dérable que son oncle lui avoit laissés
en mourant, et il fut frappé de la beauté
de Cœlia. Après s'être informé du lieu
qu'elle habitoit , il se fit conuoître à sa
( *58 )
tante, et l'instruisit de sa passion pour sa
nièce, avec un air qui annonçoit tant de
raison, et de bon sens, qu'elle consentit
qu'il vît Cœiia, et qu'il l'entretînt de ses
sentimens pour elle.
Il passa quelque mois auprès de Cœlia,
sans pouvoir connoître si elle partageoit
ses sentimens. Un jour qu'il lui parloit
avec la plus grande passion , elle l'in-
terrompit; et prenant un air sérieux ,
elle lui dit, qu'avant de gagner son cœur,
il falloit qu'il s'assurât de celui de son
père. Palamède parut affligé , et se plai-
gnit à Cœlia de ce que son père étoit
occupé de l'agrandissement de sa maison ,
et qu'insensible à toute autre considéra-
tion , il ne consulteroit que les richesses ,
dans l'établissement qu'il approuveroit.
« Si Cela est y répondit Cœlia^ je ne puis
» donc ni vous voir 7 ni vous entendre. »
Palamède se détermina sur-le-champ à
parler à son père. Il l'instruisit de son
amour et du mérite de celle qui en étoit
l'objet. Dès le lendemain, son père vint
voir Cœlia. Sa beauté , sa réputation ,
( 239 )
un certain charme irrésistible , dont il
éprouva l'escendant ; tout cela lit sur
lui une telle impression , que , malgré
la pauvreté de Cœlia, il eut pour con-
clure son mariage , une impatience
égale à celle de son fils. Leur noce
l'ut célébrée avec cette simplicité qui
convenu it au caractère et à la modes-
tie de Cœlia ; et , dès ce moment , ils
vécurent avec toute la douceur et le
bonheur qui accompagnent toujours des
cœurs entièrement unis.
Palamède quittoit sa femme, tous les
matins , pour aller aux universités , et
souvent il la laissoit endormie. Cœlia,
en s'éveillant , s'habilloit et sortoit pour
aller au temple. Un jour qu'elle reve-
noit de l'église , elle trouva , en rentrant
chez elle , sa femme-de-chambre qui
alloit lui porter une lettre. Cœlia se
retira pour la lire , dans une chambre, au
bas de l'escalier. C'étoit une lettre de
son mari qui lui mandoit que pressé par
ses amis , il ne pouvoit se dispenser
d'aller avec eux diner à Brenford ; mais
( !*■> )
qu'il reviendroit sûrement avant la nuit.
Tandis que Cœlia lisoit cette lettre, une
fille de la campagne , décemment habillée ,
demanda si elle n'étoit pas chez M. Pala-
mède. On lui dit qu'oui; mais qu'il n'é-
toit pas dansla ville. L'étrangère demanda
s'il reviendroit bientôt. La servante ré-
pondit qu'elle l'ignoroit , mais qu'elle
alloit le demander à sa femme. La jeune
fille répéta le mot àejemme , et s'éva-
nouit ; cet accident n'excita pas moins
de curiosité que d'étonnement, dans l'es-
prit de Cœlia. Elle fit porter cette jeune
fille dans son appartement, et lui donna
tous les secours possibles. Cette pauvre
créature revint à elle, et dit à Cœlia ,
d'une voix suppliante : « Madame , êtes-
» vous réellement la femme de M.Pala-
» me de ? » Cœlia lui répondit : « J'espère
» que vous n'en doutez pas en me voyant
» chez lui. » L'étrangère s'écria : « Ah l
» madame , il est mon époux j » et en
même temps elle jeta à Cœlia un paquet
de lettres qui lui confirmèrent ce qu'elle
venoit d'entendre. Leur mutuelle inno-
cence
( ■*• )
cence et leur douleur tirent qu'elles se
regardèrent plutôt comme des victimes ,
que comme des rivales. La supériorité
du rang, du génie et du jugement, don-
noit à Cœlia une telle autorité , qu'il
sembloit qu'elle seule lût offensée, et que
l'étrangère fût coupable. Elle se justifia
en ces termes : « Madame, M. Palamède
» ayant un oncle fort riche proche Vin-
» chester , fut élevé à cette université.
» Son oncle mourut et lui laissa les biens
» dont il jouit présentement. Lorsqu'il
» étoit encore fort jeune , il fut amoureux
» de moi;mais comme il ne pou voit remplir
» ses vues , il m'épousa , me faisant jurer,
» ma mère (qui est une fermière) et moi,
» que jamais nous n'en parlerions à per-
» sonne ; afin , nous dit-il , que son père
» ne le déshéritât pas , pour s'être marié
» à une fille telle que moi. Je fus bien
» aise de l'avoir par un moyen honnête ;
» il venoit passer toutes les nuits, chez
*> nous. Mais il y a quelque temps qu'il
» m'amena un jeune gentilhomme de ses
» amis. Il me dit de le bien traiter pen-
Tome IF. q
( 2^2 )
» dant un voyage qu'il alloit faire. Depuis
» ce moment, je ne l'ai pas revu ; mais
» comme ce jeune gentilhomme cher-
» choit à me corrompre, je me suis clé—
» terminée à aller trouver M. Palamède f
» pour lui apprendreles mauvais desseins
» de son faux ami. »
Cœlia ne douta plus de son malheur.
Elle alla dans sa chambre soulager sa
douleur par ses cris et par ses larmes.
Palamède apprit en arrivant tout ce qui
s'étoit passé. Il se hâta de monter à la
chambre de sa femme, et la trouva baignée
de larmes et couchée sur la terre. Il ne
lui déguisa pas son crime ; mais il lui
dit qu'il pouvoit rompre un mariage fait
dans sa jeunesse et contre les lois. Cœlia
ne lui répondit rien , et alla s'enfermer
dans son cabinet où elle passa la nuit.
Le lendemain elle sortit de bonne heure ,
pour aller au temple : elle n'y étoit pas
arrivée, que Palamède reçut la lettre sui-
vante.
( m )
Monsieur,
« Vous qui, ce matin , étiez le meilleur
» des hommes , vous êtes dans ce mo-
«i ment le plus méchant de ceux qui res-
» pirent. Je suis accablée d'amour , de
» haine , de rage et de mépris. L'infamie
» et l'innocence ne peuvent vivre ensem-
» ble. Je sens que le poids de l'une est
« trop fort pour la faiblesse de l'autre.
>» Que mon partage , grand Dieu , est
« affreux!... Mais l'enfant que je porte
» dans mon sein souffre de mon agitation.
» Je dois vivre, Palamède, pour vivre
» dans la honte, et cette infortunée créa-
it ture pour en être l'héritière. Adieu
« pour jamais. »
Goelia.
Cœlia fut long-temps à l'église 5 elle en
sortit pour aller chez sa tante. En y en-
trant , les forces lui manquèrent tout-à-
fait ; elle fut plusieurs heures sans pouvoir
reprendre ses esprits. Quand elle eut re-
couvré l'usage de ses sens , elle s'efforça
de conter à sa tante sa malheureuse his-
Q 2
( 244)
toire : ses sanglots l'interrompoient à
chaque mot , et elle ne put arriver au
moment où elle quitta la maison de Pa-
lamède, sans tomber encore une fois en
foiblesse. Elle passa ainsi le reste de la
journée. Le lendemain, elle se trouva
mieux, et pria sa tante de lui aller acheter
du drap pour se faire un habit , et du gros
linge pour se faire quelques chemises. En
attendant , elle prit une robe et une che-
mise de sa tante.
Cœlia fît un paquet de tout ce qui étoit
sur elle , et l'envoya à M. Palamède , en
lui redemandant quelques meubles qu'elle
avoit , étant fille , entr'autres une petite
croix de diamans fins , une cornette de
dentelles avec les manchettes, sa montre,
et sa robe de noce qui étoit toute d'ar-
gent. Elle vendit tout cela, n'ayant plus
rien, et sa tante ayant été obligée, pour
«on mariage, de dépenser le peu qu'elle
avoit amassé. Au bout de quelques jours >
Cœlia dit à sa tante, que l'instant de son
plus grand malheur alloit arriver , qu'il
ae lui étoit pas possible de rester dans la
( 245 )
ville, ne pouvant aller à l'église sans s'attirer
les regards de tous les hommes,- que M. Pa-
lamède lui ayant ôté sa vertu et sa réputa-
tion , lui ôtoit encore la consolation de
vivre avec elle ; qu'il falloit qu'elle l'aban-
donnât, pour se retirer dans quelque vil-
lage écarté. Sa tante lui offrit delà suivre,
par-tout où elle iroit. « Ali î ma chère
» tante , lui dit Cœlia , laissez-moi vivre
» seule, \otre grand âge ne vous permet
» pas de vous éloigner des secours de la
» ville ; restez- y , je vous en prie ; je
» viendrai plutôt vous voir tous les jours.
>» — Hélas ! ma chère enfant , lui répondit-
» elle , à quoi puis-je mieux employer le
» peu d'années qui me restent encore
» qu'à vous suivre et à vous consoler ? »
En effet , elle vendit ses meubles et sa
maison , et elle partit avec sa nièce , pour
aller à un bourg situé à six lieues de la
ville.
M. Palamède écrivit plusieurs lettres à
Cœlia, qu'elle lut, et auxquelles elle ne
fit pas de réponse. Il lui fit parler par
différentes personnes , et même par des
( 246 )
gens respectables , qui lui proposèrent de
se joindre à M.Palamèdepour faire casser
son premier mariage. Cœlia répondit
qu'elle croyoit que cela ne se pouvoit,
et ne se devoit point. Cependant , comme
elle se méfioit de son opinion , elle partit
à pied , et alla à la ville parler à deux
ministres dont la piété , la vertu et le
savoir lui étoient connus. Elle leur ex-
posa sa situation , leur fit connoître la
vertu , la simplicité, l'innocence et la bonne-
foi de la jeune fille qui avoit épousé M. Pa-
lamède ; et leur demanda ensuite si les
lois divines et celles qui sont gravées dans
les âmes honnêtes , lui permettoient d'em~
ployer son crédit pour mettre cette mal*
heureuse jeune fille dans la situation hon-
teuse où elle se trouvoit elle-même. Les
ministres répondirent qu'ils pensoient que
les lois étant contraires à ce mariage , on
pouvoit aisément le rompre. Mais Cœlia
les pressa vivement de répondre non sur
les lois humaines, et sur son état présent
mais sur les lois divines ou sur sa condi-
tion éternelle. Alors les ministres paru-
(=47)
rent indécis et n'osèrent prononcer ;
mais Gœlia prononça pour eux, et offrit
son humiliation à Dieu.
Elle retourna à son village , d'où elle
n'est plus sortie. Elle passoit une partie
des journées à l'église , ou à genoux ,
au pied de son lit ; elle se promenoit
peu et pleuroit; mais elle se reprochoit
souvent son affliction , comme pou-
vant être nuisible à l'enfant qu'elle por-
loit dans son sein. Elle cherchoit même
à se dissiper ; mais quelqu'effort qu'elle
fit , elle retomboit bientôt dans l'amer-
tume et la mélancolie. Sa tante m'a dit
l'avoir vue plusieurs fois, six heures de
suite , sans qu'elle fit le moindre mouve-
ment. Elle étoit comme en contempla-
tion , en méditation ; mais c'étoit des mé-
ditations de douleur et d'angoisse ; car
elle ne trouvoit plus , à ce qu'elle disoit ,
le même attrait dans la prière : le ciel
même sembloit l'avoir abandonnée.
Cœlia resta cinq mois et demi dans
cette situation , son état devenant même
plus pénible à mesure que sa grossesse
(«48>
approchoit de son terme. M. Palamède la
vint voir deux fois. Elle ne lui fît aucun
reproche et ne parut pas lâchée de le
voir.
Cœlia entroit dans le huitième mois de sa
grossesse , lorsqu'elle sentit des douleurs.
Sa tante envoya chercher une sage-femme
qui ne put venir , étant à un château , au-
près de la femme d'un gentilhomme.
Cœlia fut trois jours dans les plus vio-
lentes douleurs. Enfin , cette malheureuse
fille , aidée de sa tante , mit au monde
un enfant destiné au malheur, même avant
que de naître. Les souffrances qu'elle
avoit eues , la manière dont elle avoit été
accouchée , lui faisant craindre que son
enfant ne fût bien mal , elle le demanda
dès l'instant qu'il naquit, le baptisa elle-
même , et dit ensuite : « Mon Dieu , que
» vous êtes bon î je vous le donne. Il est
» votre enfant ; hélas î il n'a que vous
» pour son père. »
Cœlia fut le reste de la journée , dans
une grande foiblesse. Le lendemain , elle
fut mieux , et fit venir encore sa fille. Sa
( »*9 )
Tue parut lui causer une grande révo-
lution. Elle repandit une telle abondance
de larmes, que sa tante crut devoir arra-
cher son enfant de ses bras. Son excessif
attendrissement faillit N lui être funeste;
car elle fut très -mal depuis cet instant.
Sa nuit fut fort mauvaise. Elle étoit ac-
couchée le lundi; le mercredi matin, la
fièvre lui prit avec beaucoup de violence.
On envoya à la ville chercher un méde-
cin ; il fut deux jours sans venir; et lors-
qu'il vit Cœlia, elle étoit dansle plus grand
péril. On la saigna du pied ; mais la
saignée ne produisit pas l'effet qu'on en
attendoit. Elle eut une longue foiblesse
dont elle ne revint , que pour se plaindre
d'un mal-aise général. Alors elle crut sa
fin prochaine ; elle sourit et remercia le
ciel. Sa tête s'embarrassa ensuite. Elle
distinguoit mal les objets ; elle ne recon-
A x T
noissoit même pas sa tante. .Lorsque
M. Palamède entra , son nom qu'elle en-
tendit prononcer, lui rendit sa raison ;
elle l'a presque conservée jusqu'au tom-
( 250 )
beau. « M. Palamède, lui dit-elle, vous
» voyez l'état où vous m'avez réduite. Je
> ne vous le reproche point ; je vous ai
bien aimé .... J'ai demandé tous les
jours votre bonheur à Dieu. Je vous
recommande> en mourant, votre épouse.
Promettez - moi que vous la rendrez
heureuse, et que vous ne l'abandon-
> nerez point. » Palamède ne put lui ré-
pondre qu'en lui serrant la main et eu
répandant des larmes. « Vous pleurez ,
» lui dit-elle , M. Palamède. Ma mort est
» un bonheur pour vous ; car vous êtes
» né sensible , et ma vie malheureuse
»» vous afïhg-eroit beaucoup. Et... » Alors
elle sentit un grand trouble dans toute
sa personne; et craignant que ce ne fût
son dernier moment, elle s'écria d'une
voix haute: « Ah ! M. Palamède, je meurs,
» laissez-moi laissez-moi, je ne veux
» pas mourir en votre présence. . . » Un
moment après elle , se souleva ; puis ,
et jetant les jeux autour de son lit, elle
aperçut encore M. Palamède ; elle le sup-
plia instamment de se retirer , et elle le
( »Si )
suivit des yeux jusqu'à ce qu'il fut enfin
sorti.
Quand il fut parti , Cœlia tomba dans
une profonde tristesse , où elle demeura
plongée jusqu'à la nuit , qu'elle passa
dans des agitations convulsives. Elle de-
manda à boire, et sur ce qu'on ne lui
en apportoit pas assez proinptement ,
elle se mit dans une grande colère. Sa
tante me dit que c'étoit le seul moment
d'impatience qu'elle eût jamais remarqué
en elle. Sur les six heures du matin , elle
eut de fortes terreurs et de longs frémis-
semens. Elle demanda un prêtre , et de
quoi écrire. Elle écrivit huit ou dix lignes ,
et une lettre pour Milady d'Helfort. A
peine eut-elle fini sa lettre, que ses agi-
tations augmentèrent. Elle crut voir dans
sa chambre des gens qui creusoient une
fosse , et sur son Ht , des figures qu'elle
n'avoit jamais vues. Ejle pria sa tante de les
renvoyer, en disant qu'on la laissât tran-
quille, et qu'on attendît un peu. Sa tante
s'approcha d'elle pour la calmer. Cœlia
se jeta sur elle, d'un air troublé. Elle lui
( 252 )
prit le bras qu'elle serra avec force. Elle
dit qu'elle avoit bien mal au cœur , et
qu'elle souûroit beaucoup. Elle prononça
alors le nom de Palamède , et mourut en
le prononçant.
Note de l'Editeur.
(On trouve cette note dans le manuscrit, à la
fin de l'histoire de Ccelia. )
« J'ai tâché de conserver , en écrivant ce re'cit r
rt Je ton, et jusqu'aux expressions de la tante de
» Cœlia , qui m'a raconté l'aventure de sa mal-
» heureuse nièce. »
( 253 )
Réflexions sur la Comédie,
*--wk.*/x.-%-% ■v^.w^.'x,*. ■*.-*. %."v%/*-'*.%.<^-».wwv *,-%.-». %,-x.-^/*.-v-**v^'V*.-w-»»
JL'origine du sermon est une ampli-
fication de la parole de Dieu , qui doit con-
duire les fidèles à la réformation de leurs
mœurs.
L'origine de la comédie étoit un spec-
tacle indécent où le peuple couroit, et dont
quelques gens de génie ont profité, pour
peindre et combattre les travers de la so-
ciété.
L'art delà chaire n'a subi d'autres chan-
gemens, que les progrès qu'a faits l'élo-
quence.
L'art de la comédie s'est perfectionné
par degrés, en s'épurant d'obscénités et de
bassesses, à mesure que les peuples se
sont policés.
Le sermon n'a qu'un seul caractère, ce-
lui de la gravité.
La comédie en admet deux. Lorsqu'elle
veut exciter à de grandes vertus ou pein-
( 254)
dre de grands vices, elle prend le ton sé-
rieux et majestueux du tragique; lors-
qu'elle ne peint que les travers de la so-
ciété particulière, elle les ridiculise en em-
ployant la gaieté du comique.
Un grand prédicateur est estimé.
Un auteur sublime l'est plus encore,
parce qu'il est plus difficile d'être Molière
que Bourdaloue.
Le sermon commence par un exposé sur
lequel roule le développement d'un long
discours, dont la catastrophe, pour ainsi
dire, est la crainte deschâtimens réservés
pour le vice , et l'espoir des récompenses
promises à la vertu.
La comédie commence par une exposi-
tion sur laquelle est bâtie l'intrigue de la
pièce, et le dénouement est de même, le
vice puni et la vertu récompensée.
Le prédicateur et l'auteur veulent éga-
lement la réformation des mœurs. Pour-
quoi donc le prédicateur censure-t-il le
spectacle ?
Long-temps , la comédie se ressentant
de la grossièreté de l'enfance des nations,
( 255 )
présenta d'indécentes images, et chargea
ses dialogues d'impuretés révoltantes. Cette
première impression , sujette à la censure,
ne s'est point effacée , quoique le théâtre
se soit sévèrement châtié.
Poursuivons le rapprochement de ces
deux genres.
Un prédicateur n'est suivi que par des
gens persuadés, qu'un mouvement reli-
gieux mène à son sermon.
Un auteur parle à tout le monde.
Un prédicateur n'excite que l'effroi.
Un auteur remue tous les sentimens.
On n'est point distrait à la comédie.
On dort au sermon.
La comédie soutient l'attention , par la
vivacité du dialogue.
Le sermon en abuse, par l'ennui du mo-
nologue.
Pourquoi n'inféreroit-on pas de là que
s'il étoit possible d'être réformé, lorsqu'on
ne cherche pas à l'être, on devroit plutôt
se promettre ce miracle de la comédie,
que du sermon?
Car enfin, lorsqu'un acteur adroit re-
( 256 )
présente \e Joueur, furieux, désespéré
d'avoir perdu tout son argent , dans les
agitations où le jette sa rage, obligé de la
dévorer en présence d'un père qui s'avance,
quel est le joueur qui ne se reconnoît point
et qui, se jugeant de sang froid, ne sen-
tira pas qu'il se creuse le même abîme?
Nesera-t-il pas plus ému, que par le tableau
du même joueur, qu'un prédicateur re-
présente brûlant dans les flammes de l'en-
fer, pour avoir dissipé des biens dont le
ciel ne l'a rendu que dépositaire? Une
image inconnue peut étonner l'esprit ,
mais ne le persuade pas. La peinture d'un
malheur éprouvé , parle à l'imagination ,
lui rappelle des douleurs dont le retour
l'intimide. Les vengeances de Dieu sont
les seules armes de la chaire ; le mépris
et le malheur, dont nous ne voyons que
trop d'exemples, sont celles du théâtre.
C'est en s'adressant à notre cœur, que
l'auteur cherche à nous exciter. C'est par
le surnaturel que le prédicateur veut nous
émouvoir. Qu'en arrive-t-il ? Que l'auteur
nous enlève hors de nous-mêmes, et que le
prédicateur
( *>■)
prédicateur nous fatigue. Quel est l'homme
qui, sortant d'une représentation des Ho-
raccs , ne voudroitètre ce brave libérateur
de sa patrie, percé de coups qu'il a reçus
pour elle , et venant, glorieux et sanglant»
en recevoir les hommages ? Qui voudroit ,
en sortant du sermon, être Judith, et
traîner, toute sa vie, le reproche honteux
d'avoir sauvé son pays par un assassinat?
Mais j'entends un moraliste qui , m'ac-
cordant qu'une action agit plus puissam-
ment sur nous qu'une image , en conclut
que l'amour, fondant presque toujours
l'intérêt des pièces , elles sont chargées
de scènes dangereuses pour le cœur qui
se laisse enivrer du poison fatal de cette
passion. Objection facile à réfuter. Si l'a-
mour est le nœud ordinaire des drames,
il est peint, dans le tragique, avec toutes les
couleurs qui en font une vertu. Dans le co-
mique, il doit toujours être soumis au
devoir et même au préjugé. Si dans l'un et
dans l'autre , il s'écarte de ce but , ce n'est
que pour mettre sur la scène les malheurs
auxquels il expose , lorsqu'il cesse d'avoir
Tome IV. r
( 258 )
ce caractère. Pourquoi donc redouter
l'image d'une passion dont le germe est au
fond de tous les cœurs , lorsqu'on nous ap-
prend qu'il) faut mettre un frein? Quand
je vois tous les maux que le fatal amour
de l'époux de Mclanide est àla veille d'oc-
casionner , je sens bien plus le danger de
ce fougueux sentiment, que lorsqu'un pré •
dicateurme dit que David a pleuré si long-
temps son erreur avec Bethzabée.
Quant au danger qu'on court au spec-
tacle , une ame susceptible le rencontre
par-tout. La religion admet un tentateur;
elle nous apprend qu'il nous poursuit sans
cesse, et qu'une église même n'est pas un
asile contre, lui. Un casuiste défend le spec-
tacle; mais un casuiste lit Corneille , Ra-
cine , Molière , etc. ; il admire tout haut ces
auteurs. Un roi très-chrétien permet qu'on
excommunie ses comédiens, et les pen-
sionne. Rome lance ses foudres contre les
comédiens; mais Rome en est pleine.
(»S9)
iVV<'iv<«Vii
L ' H E R M I T £.
Je tous épargne, mon cher S***, le dé-
tail des amours de M. de Saint-Laurent ,
gentilhomme du Dauphiné, avec Made-
moiselle de Vallersun. Vous saurez seule-
ment que, forcé de l'enlever le 21 août
1761 , il alla l'épouser en Savoie. Il eut
dans sa route une aventure bien extraor-
dinaire»
Nos deux amans partirent sans domes-
tiques, et suivirent l'Isère. En arrivant
aux montagnes de la Grande Chartreuse,
après une journée très-forte, ils furent
obligés d'aller, à dix heures du soir, dans
une maison que leur indiquoit une clarté
lointaine , et qu'ils apercevoient située
sur une montagne, au milieu des bois,
comme le son t presque tous les hermitages.
Effectivement, un vieuxhermile leur offrit,
avec toutes sortes d'empressemens , un
asile dans sa retraite, et parut bien lâché
r 2
( 260 )
de n'avoir à leur présenter qu'un plat de
racines pour souper, et de la paille pour
se coucher. Nos jeunes amans se trou-
voient encore bien heureux d'être à cou-
vert. Après ce frugal repas , ils prièrent
l'hermite de leur préparer un lit de paille.
Le bonhomme y travailla sur-le-champ,
avec le plus grand soin ; ensuite , il de-
manda la permission de se retirer.
M. de Saint-Laurent et Mademoiselle
de Vallersun s'endormirent sur-le-champ,
et si profondément, qu'à deux heures du
matin , Mademoiselle de Vallersun , qui
s'étoit couchée du côté du mur, ne sentit
point que , par un ressort lâché fort dou-
cement, elle se séparoit de M. de Saint-
Laurent, et qu'elle fut bientôt dans un
caveau profond , à plus de cinquante pieds
sous terre. La trappe revint très-brusque-
ment à sa place , et Mademoiselle de
Vallersun ne fut réveillée que par le sou-
bresault que lui causa son arrivée dans ce
lieu terrible. Comment pouvoir exprimer
la situation de cette malheureuse , lors-
qu'elle se trouva tout d'un coup dans un
(»6i )
endroit aiFreux, qui n'étoit éclairé que
par une lampe lugubre; et que cherchant
la main de son amant , elle sentit la sienne
saisie , serrée par un jeune hermite pros-
terné devant elle !« Juste ciel! s'écria-t-elle,
ayez pitié de moi ! je me meurs : » elle
s'évanouit et resta sans connoissance. Les
secours perfides du scélérat , entre les
mains duquel elle étoit, ne faisoient qu'a-
jouter mille horreurs à sa situation.
M. de Saint-Laurent se réveilla. Son
premier soin fut de voir si Mademoiselle
de Vallersun dormoit encore. Quel fut
son étonnement de ne la plus trouver à
coté de lui î II se lève avec précipitation ,
l'appelle avec inquiétude : la tête déjà
perdue, il poussoit les cris les plus tou-
chans et les plus effrayans. Il cherche et
trouve le vieux hermite. Malheureux, lui
dit-il , as-tu caché l'objet de ma tendresse,
du bonheur de ma vie? Puis l'entraînant
dans la chambre, il sauta sur un de ses
pistolets, l'appuya sur sa gorge, et lui rede-
manda Mademoiselle de Vallersun. Grâce,
seigneur, grâce lui répondit l'hermite ! je
( 262 )
ne suis pas le coupable; mais si vous ne
me tuez pas, je pourrai dévoiler à vos yeux
ce secret terrible; encore une fois écou-
tez-moi, parlez bas et suivez mes conseils.
— Achève , barbare , je t'écoute. — Eh
bien , seigneur, allez sans perdre une
minute ; tâchez de trouver une femme qui
veuille vous suivre , qui soit jolie , dont
vous puissiez disposer, amenez-la dans ces
lieux, et soyez sûr que je vous ferai re-
trouver votre épouse. — Quelle proposi-
tion me fais-tu , malheureux? quel outrage
oses-tu faire à mes sentimens! tremble! ma
fureur ne connoît plus de frein, plus de
pitié !
M. de Saint-Laurent exerça sur le vieux
A
hermite tout ce que lui dictoient et jus-
tifiaient à la fois le désespoir et la rage.
Rien n'ébranla la fermeté de cet homme.
Il disoit :« vous pouvez me faire mourir,
mais v ous n'obtiendrez rien de moi. » Quel
parti prendre? notre amant suspendit ses
rigueurs, et finit par se faire répéter les
conseils de l'hermite. Il fallut obéir : il
partit donc pour Turin. En arrivant, il mit
( 2G3 )
tout en usage pour trouver une jeune et
jolie courtisane , à qui l'argent suffit. Il la
détermina sans peine à le suivre dans une
de ses terres , où son projet, disoit-il, étoit
de vivre avec elle. Il arrive enfin à l'her-
mitage , tremblant de n'y plus trouver
l'hermite ; heureusement, il l'aperçut une
minute après , et lui demanda tout bas s'il
pouvoU compter sur sa promesse? « Oui,
» seigneur, je vous tiendrai ma parole.
» Faites entrer Madame dans la chambre,
» et sur-tout écoutez-moi bien. Vous allez
» manger un morceau ; je disposerai pour
» vous un lit de paille comme avant-hier,
» et je vous préviens qu'à deux heures
» précises, vous sentirez du mouvement
» sous vous. Vous aurez l'attention de
» vous coucher du côté du mur. Laissez-
» vous descendre , sans remuer ni crier.
» Ne réveillez pas la jeune personne qui
» vous a suivi; je vous promets, seigneur,
» que vous recouvrerez le bien que vous
» poursuivez. » Quelqu'effravant que fût
tout ce mystère, M. de Saint-Laurent ne
pouvoit plus reculer. Il se mit à table , et
( 264 )
ne voulut se coucher qu'à deux heures.
A deux heures , précises il entendit un petit
bruit, et se sentit bientôt descendre : il
arriva dans cet antre affreux. Le premier
objet qui s'offrit à sa vue, l'ut la robe de
Mademoiselle de Vallersun. Comme il
voulut se précipiter sur elle, il voit dans
le fond de la caverne un jeune hermite;
il court, le saisit à la gorge, le frappe
d'un coup de poignard , en s'écriant :
« Monstre , rends-moi ma femme ! » Un cri
sefitentendre. M. de Safnt-Laurentlaissant
dans les convulsions de l'agonie ce scé-
lérat, s'élança rapidement à la voix de sa
chère maîtresse, et bientôt il tomba lui-
même évanoui. Cependant, avant qu'il
eût perdu connoissance , il put entendre
l'hermite dire d'une voix mourante: « Mi-
as» sérable , je meurs ; un quart d'heure
» plus tard, je touchois au doux moment
» de jouir de tout ce que m'enlève mon
» assassin ! »
Nos jeunes amans revinrent à la vie ;
aidés du ressort de la trappe, ils se don-
nèrent eux-mêmes la liberté.
( 265 )
M. de Saint-Laurent tint sa parole au
vieux hermitc , donna mille pistoles à la
courtisane, et les deux amans, échappés
de l'enfer, se mirent en chemin pour aller
se marier, a la plus prochaine ville de la
Savoie.
Quel étoit ce vieillard? quels rapports
le lioient au jeune et pervers habitant de
la caverne? quel étoit le secret de cette
condition imposée par l'hermite, d'amener
une jolie femme pour en retrouver une
autre? quel étoit enfin le brigand qui
s'étoit emparé de Mademoiselle de Valler-
sun? voilà ce qu'on n'a pu découvrir. Le
Gouvernement Sarde fit des perquisitions
inutiles.
( 266 )
l WV^.%*^^'»/*^/%«'X.»^'^%^VX%^^''* WV».*/*-'*.»^''*"^/^/**^''*. *%/%/» *j-V^*
Réflexions sur le Toh.
orsque j écris, je n ai jamais en vue
que de m'amuser, et je ne mets dans ma
confidence qu'un très -petit nombre de
gens assez complaisans pour me lire, dont
le suffrage me flatte , et dont le blâme ne
me choque point. Je ne sais si j'ai quelque
talent; mais je suis sûr que je n'ai point
d'amour-propre : car je n'éprouve pas plus
de chagrin à jeter au feu des pages con-
damnées , que de plaisir à mettre dans
mon porte-feuille une production dont on
m'a félicité Sacrifice qui ne produit d'au-
tre effet en moi que de me faire rire du
respect quej'avois pour mon ouvrage. Ce
petit exorde s'adresse à ceux qui liront
ces réflexions; je prétends, par -là,
les encourager à la critique la plus sé-
vère.
Mon dessein est de me rendre compte
à moi-même de cette nuance dans la so-
(2fi7 )
ciete , que l'on appelle le ton. Tout le
monde en parle, tout le monde en décide;
et fort peu de gens , je crois, l'ont appro-
fondi.
Le ton , en général, est la façon d'être;
il consiste dans les propos, les manières et
les actions.
Il est assez singulier que les hommes qui
semblent n'avoir besoin dans leur société
que de se faire entendre les uns des ajutres,
aient apporté du raffinement , si on peut
ainsi parler, dans la façon de se commu-
niquer. C'est ce que nous voyons cepen-
dant, non pas dans l'enfance d'une na-
tion , mais lorsqu'elle est assez policée ,
pour que les arts , les sciences elle luxe y
lleurissent.La même recherche, qui se re-
marque dans les agrémens de la vie , s'a-
perçoit aussi dans le langage , le maintien ,
et même le geste. Le geste entre pour
beaucoup dans les communications des
hommes. Il parle aux jeux , comme la
voix parle aux oreilles ; et certainement
il change à mesure que la façon de s'é-
noncer se perfectionne et s'épure.
( 268 )
La férocité, la barbarie, sont le carac-
tère des premiers temps d'un peuple ; tra-
vailler à faire disparoître l'un et l'autre,
c'est se policer. C'est l'être, que d'en effacer
jusqu'aux moindres traces. Mais comme
dans un grand nombre d'hommes rassem-
blés, il y en a qui poussent toujours plus
loin la perfection les uns que les autres ,
les personnes qui ont atteint celle de la
politesse, sont celles qui ont acquis le
meilleur ton.
Il est tout simple que les gens de la Cour
y parviennent de préférence. Leurs ri-
chesses leur fournissant le moyen de vivre
dans la mollesse , cette mollesse amène une
douceur de mœurs qui se montre dans
toutes leurs paroles et leurs actions , et
qui fait le charme de la société , puisque la
politesse n'est autre chose que l'apparence
et la démonstration de l'oubli de soi-même
pour les autres, dans l'espérance d'en être
traité de même.
Il est tout simple encore que la noblesse
de la Cour ait un meilleur ton de politesse
que celle des provinces ; les gens de la
(*6?>
Cour, accoutumés à rendre un culte ser-
vile au prince, et souvent à ses ministres,
doivent être exercés à cette apparence
d'oubli d'eux-mêmes, et moins scrupu-
leux sur ce qu'on leur rend, que des gens
qui se croient tous égaux , et qui , par
conséquent , examinent sans cesse si on
ne leur a pas manqué. De là, ces soins ex-
cessifs et gênans des uns pour les autres ;
cette attention continuelle aux plus pe-
tites choses; ces égards sur lesquels on
appuie de façon à faire voir qu'on en exige
de semblables pour soi : en un mot , cette
politesse de mauvais ton qui règne dans
les provinces, et qui paroît ridicule lors-
qu'elle se montre à la Cour.
Presque tous les bourgeois font le com-
merce. Qui dit commerçant dit un homme
un peu dur, un esprit toujours tendu vers
ses intérêts. Le bourgeois commerçant,
obligé de montrer cette personnalité dans
toutes les affaires qu'il traite en un jour,
n'est plus honteux de la faire paroi tre. Elle
se remarque jusque dans sa politesse , qui
tient toujours un peu de sa rudesse. Notez
( 27° )
que je parle en général , et que les excep-
tions ne détruisent pas un fait constaté.
Le paysan , occupé sans cesse au travail
de la terre , ne fréquente pas beaucoup
les autres hommes. Cependant, par le peu
qu'il en voit, il prend part au changement
général de la nation , et de féroce , il de-
vient grossier. Dominé par la noblesse,
il a, vis-à-vis d'elle, une crainte servile
qui fait sa politesse.
Le paysan qui vient s'établir dans les
villes, ne communique qu'avec les bour-
geois , desquels il contracte une manière
de politesse, laquelle se mêlant à sa rusti-
cité, compose une sorte de ton qui se res-
sent toujours de son premier état et des li-
mites de ses connoissances.
Non-seulement, le bon ton réside dans
la politesse ; il existe encore dans la façon
de parler et les termes dont on se sert.
L'inconstance des hommesles porte à chan-
ger de mots . comme de modes. L'Acadé-
mie française est créée pour décider sou-
verainement de la langue ; mais elle-même
se trouve soumise à l'usage. Un. homme
( 27* )
de bon ton , un auteur en crédit , forgent
un mot; il passe dans la société (1); l'A-
cadémie l'adopte , et les gens du monde
l'emploient à l'envi; il a déjà vieilli, lors-
qu'il passe aux bourgeois; il est suranné,
quand il vient dans la province. Si quel-
ques-uns de ces mots sont pédantesques ,
ou présentent un sens exagéré , l'homme
de bon ton ne les emploie qu'en dérision;
mais le bourgeois , et sur-tout le provin-
cial , s'en servent avec un sérieux , une
emphase qu'ils mettent toujours à ce qui
vient de la Cour , et qui , dans ce cas , en
augmente encore le ridicule.
La manière de s'énoncer et le tour des
phrases, sont principalement la marque
du bon ton et la nuance la plus difficile à
saisir. La louange doit être détournée : les
impossibilités veulent être employées avec
( 1 ) Cela n'arrive pas toujours ; d'heureuses
■expressions qui nous manquent, sont repoussées.
Il en est de la fortune des mots , comme de
celle des particuliers; le caprice y fait quelque
chose.
( 272 )
art, pour relever les choses les plus froides.
J'ai vu Madame de Tallard, présentant à
Madame première , fille de M. le Dauphin ,
encore au berceau , un ambassadeur qui ve-
noit faire partavec emphase d'une mort qui
n'inléressoit personne, dire à l'ambassa-
deur, sur ce que la petite princesse se mit
à pleurer;« Monsieur, vous manderez à
» votre Cour le bon cœur de Madame , et
» combien elle est sensible à la perte que
» le roi votre maître, a faite. * Ce propos,
accompagné d'un sourire , eut une grâce
infinie.
La plaisanterie doit être fine ou gaie. Il
ne faut jamais présenter d'objets dégoû-
tans. Tout au plus, on les désigne en don-
nant du ridicule à ce qui leur est opposé :
voilà la seule façon dont le bon ton per-
met qu'on en parle. Les jeux de mots, les
façons basses de s'exprimer sont pros-
crites. Gependanton peut s'en servir : mais
c'est alors que la pantomime est néces-
saire. L'intonation de la voix, le geste
et le visage, doivent annoncer le peu de
cas que l'on fait de ce qu'on dit, et qu'on
ne
( 275 )
ne se permet que par l'extrême gaieté dont
il faut queeette licence soit accompagnée.
Un homme de bon tonpeut tout hasarder,
pourvu que sa contenance apprécie ce
qu'il dit.
Puisque la façon de s'exprimer fait par-
tie du bon ton, il s'en suit nécessairement
qu'il doit donner des lois aux ouvrages
d'esprit: elles consistent dans le choix du
sujet, dans celui des personnages, et dans
le style. Ce n'est pas que des sujets bas
n'aient été quelquefois traités de bon ton ,
témoin Manon Lescaut; mais c'est un
genre d'ouvrages où bien des auteurs ont
échoué. Molière a souvent mis des bour-
geois sur la scène ; mais quelle gaieté !
quelle vérité ! Ses plaisanteries ont le ton
qui convient à ses caractères; enfin, c'est
Molière, et ce nom renferme tout. Outre/
ces règles principales , il est un ton au coin
duquel un ouvrage doit être marqué, d'au-
tant plus difficile à saisir, qu'il ne tient
point à l'esprit, aux connoissances , et
qu'il ne s'acquiert que par l'usage du
monde. C'est-lùrécueilde mille auteurs,
Tome IV. s
( »7i )
qui, ordinairement , passent leur vie dans
leur cabinet ; leurs productions se res-
sentent toujours de leurs habitudes; ce
n'est que la fréquentation du monde qui
peut épurer et polir leur langage. Vol-
taire auroit moins de grâces, s'il n'eût pas
vécu de très-bonne heure dans la meilleure
compagnie.
La galanterie avec les femmes est une
partie du bon ton , de même qu'une sorte
de déférence noble pour des gens qui,
par leur état , ou leur mérite, ont acquis
des droits à la considération. Tout ce qui
est aimable et brillant , tient au bon ton;
la fatuité même ne s'en éloigne pas , pour-
vu, toutefois, qu'elle sache se garantir
du ridicule. Car le ridicule est absolu-
ment contraire au bon ton , qui n'est ,
à proprement parler , que l'art d'en im-
poser aux autres , par la séduction et
la grâce , ce qui ne peut s'accorder avec
le ridicule.
Il ne faut pas croire qu'on y parvienne
toujours par l'étude et même par l'usage.
Nous voyons tous les jours des gens qui ,
( »?5)
vivant dans la bonne compagnie, ont le
plus mauvais ton du monde. Cela me feroit
croire que le germe du bon et du mauvais
ton naît avec nous. Quoi qu'il en soit , c'est
certainement un caractère distinctif que
tout le monde aperçoit , et que nulle si-
tuation , nulle disposition intérieure ne
peut altérer.
Quoiqu'un homme de bon ton ait cer-
tainement de l'avantage dans la société,
on ne peut conclure qu'il en soit meilleur,
ni plus sûr dans le commerce.Tout au plus,
a- t-il par-dessu s les au très le talent de mieux
sauver les apparences ; mais le fond de son
cœur n'est point changé. Ce n'est poin t une
vertu, mais un agrément de plus qu'il pos-
sède. On trouve plus d'humanité, de bonté
dans un paysan, que parmi les gens de qua-
lité , quoique le ton soit différent. Au vil-
lage, on oblige, quelquefois en grondant;
à la Cour , on se poignarde , en se ca-
ressant.
Je ne saismêmesii'agrémentquelebon
ton répand dans la société, vaut mieux que
la simplicité, la grossièreté même , mêlée
s 2
- ( 276 )
de franchise ; mais c'est une autre ques-
tion que j'examinerai peut-être quelque
jour : je n'ai voulu , cette fois , que mettre
de l'ordre dans plusieurs idées confuses
que j'avois sur les différens tons et sur
leurs causes.
( 277 )
Histoire de Revenans.
H W% *_».**.-».».*.*.*.*».
IN ou s étions hier, mon cher ****, à
Tordre chez M. de Gastries. Il s'y trouvoit
un commandeur de l'Ordre teutonique ,
venu par rapport à des fourrages qu'on lui
demande. Nous causions avec cet homme ,
et l'entretien rouloit sur la nature du
pays. Nous voulûmes savoir ce que c'étoit
qu'un château que nous voyions sur une
hauteur à deux lieues de notre camp. Il
nous répondit que c'étoit le château de
Katsenstein; que depuis long-temps per-
sonne n'avoit eu le courage d'y pénétrer,
parce qu'il y revenoit des esprits; que
l'accès en étoit devenu presque imprati-
cable , par les ronces et par les épines
qui couvroient la petite montagne sur
laquelle il est bâti. L*** qui, comme
vous savez, est toujours excité par tout
ce qui promet quelque péril, n'eut pas
plus tôt entendu celte réponse, qu'il s'em-
( »7« )
para de la conversation. Il accabla le
commandeur de questions, et tout d'un
coup , se frottant les mains , il me dit :
« Nous devrions aller passer une nuit
» dans ce château. Ma foi, lui répondis-je,
» je suis ton valet. Que diable veux-tu que
» j'aille faire là? On nous a bercés avec
i> ces histoires qui finissent toujours par
» des faux-monnoyeurs, au des voleurs,
» réfugiés sous terre; et ces gens-là vous
» étrillent les curieux, comme ils le mé-
» ritent. — Que peut-il nous arriver, reprit
M l* * * ? noils serons ensemble. » Pendant
qu'il me disoit cela, j'aperçus Th.***, le-
quel a passé sa jeunesse à tâcher de voir
le diable dans les carrières de Mont-
Rouge. Il me regartloit etricanoit. Bis**
secouoit la tête ; et les yeux de tout le
monde étoient fixés sur moi. Cela me
piqua. Je dis à L*** : «Eh bien, j'y consens;
3> mais c'est à condition que nous ne se-
33 rons que nous deux. Tu veux tenter
» une grande aventure; pardieu î tu l'ache-
» veras dans toutes les règles de la cheva-
» lerie; je serai ton écuyer. »La journée
( 279 )
se passa loute entière en plaisanteries sur
notre projet. Cependant, M. de C*** et
nos amis, nous firent des représentations
sur cette folie ; mais ce fut en vain. Toute
l'armée savoit notre résolution. A tort ou
raison, nous voulûmes la suivre.
\ers le soir, nous montâmes à cheval
armés chacun de nos sabres. Arrivés au
pied de la colline, nous renvoyâmes no*
gens, avec ordre de venir nous chercher
le lendemain matin, et nous prîmes nos
pistolets.
Je vous ai déjà dit qu'on nous avoit
annoncé que les abords de Katsenstein
étuient fort difficiles. Vous ne pouvez
vous persuader ce que nous eûmes à sur-
monter de trous profonds, de terrasses
éboulées par-ci par-là, de rochers ; et le
tout si fort défendu par les ronces, que
nous ne pouvions nous faire jour, qu'à
grands coups de sabres. Tantôt , nous
étions obligés de nous donner la main , et
tantôt de nous pousser; enfin, à force de
travaux, nous arrivâmes à la porte du
ciiàleau. Elle éloit fermée; nous lenfon-
( 280 )
cames. Nous entrâmes dans un vestibule
assez grand ; nous parcourûmes plusieurs
chambres au rez-de-chaussée , si dégra-
dées , que nous ne jugeâmes pas à propos
d'y rester. Nous montâmes un escalier qui
nous conduisit à l'entrée d'une de ces
vastes salles, où l'on dit communément,
que l'on doit avoir peur des esprits. Au
milieu, nous vîmes une grande table, et
tout autour, des bancs. « Apparemment,
» dis-je à L * * *, c'est ici le salon d'assem-
» blée de messieurs lesrevenans? Qu inous
« empêche de nous établir ici? » Il ap-
prouve ma proposition ; et comme le jour
baissoit, nous allumâmes une bougie que
nous avions apportée. Notre position cora-
mençoit à nous déplaire, d'autant qu'à de
noires pensées , il se joignoit un froid
affreux qui nous geloit. Enfin, vers minuit
nous entendîmes un bruit qui sembloit
venir de fort loin , et s'échapper par la
porte d'un souterrain , devant laquelle
nous avions passé, sans que l'un eiit osé
proposer à l'autre d'y descendre. Ce bruit ,
en approchant, s'augmcntoit, et bientôt
( »fc )
nous distinguâmes une grande quantité
de voix. Il y en avoit de toutes les espèces,
de douces, d'aigres, d'enrouées, de Ail-
les: elles parîoiertt toutes à la fois, les
unes en traînant, les autres avec une impé-
tueuse rapidité ; quelques-unes , en gras-
seyant. Le tout étoit entremêlé d'un cli-
quetis de chaînes. Gomme les gens qui
faisoierit ce fracas , sembloient monter
l'escalier machinalement , nous nous le-
vâmes. Nous nous mimes le dos à la mu-
raille ; et nous serrant l'un contre l'autre,
nous tirâmes nos sabres. A peine étions-
nous dans cette attitude, que nous vîmes
entrer un nombre prodigieux de spectres
de femmes, les uns très-hideux, les autres
fort jolis. Ils parurent étonnés de nous
voir ; ils s'empressèrent de nous accoster.
Ils nous entourèrent : elles faisoient un
tel bruit, que nous en étions assourdis.
Nous restâmes quelque temps dans cette
situation. Comme je vis que ces fantômes
ne cherchoient point à nous faire du mal,
je me hasardai de parler. Au premier
mouvement de mes lèvres , tout se tut.
( *8» )
« Mesdames , leur dis-je , si mon r.om-
» pagnon et moi nous vous déplaisons
*• ici , nous allons nous retirer. >» Les spec-
tres répondirent tous à la lois : « Non.
» — Eh! de grâce , repris-je, l'une après
» l'autre, si vous voulez que nous lions
» conversation. » Monsieur a raison , re-
prit , d'un» ton doucereux , un spectre
dont l'air décent me plat. Toutefois, en
l'examinant , je m'aperçus qu'il n'avoit
qu'une enveloppe agréable : on dislin-
guoit au travers de cette enveloppe , la
la plus effrayante et la plus horrible ligure
qu'on puisse se représenter. « Oserai- je
* vous demander , répliquai-je , qui vous
» êtes , ou qui vous avez été ? — Hélas !
» mon cher monsieur , me répondit-il ,
» je fus une dévote. Je passais mes ma-
» tinées à l'église , une partie de mon
» après-dîner dans les bras de mon con-
» fesseur, et la nuit, dans ceux d'un amant
» obscur. J'étois méchante , médisante ,
» calomnieuse , fausse , dure , vindicative :
» j'afFectois toutes les vertus et je n'en
» pratiquais aucune. Aussi, suis- je la plus
( 283 )
» damnée de ces dames, et l'on m'a mise
* dans la quatorzième chaudière, à gau-
» che, en entrant. "Pendant que je causois
avec ma dévote, L*** , toujours galant
et déjà plein de confiance , étoit à l'autre
bout de la salle, au milieu des jolies fem-
mes. Il leur contoit des histoires et leur
plaisoit , à son ordinaire. J'allai le rejoin-
dre ; et m'é tonnant que les enfers ren-
fermassent des objets aussi doux , j'appris
que des damnées aussi séduisantes , ne
l'étoient que pour avoir été jadis unique-
ment attachées à leur figure, et que leur
plus grand supplice étoit de n'être trou-
vées jolies par aucun diable. Comme je
vis que j'avois déplueninterrompantL***,
je m'en allois pour faire d'autres ques-
tions , lorsqu'un petit fantôme très-
étourdi , d'un aspect assez agréable , vint
se mettre sur mon passage, et m'agaça.
Je lui fis ma demande ordinaire. Il me
répondit : « J'étois assez bien , comme
5» vous voyez ; mais je ternissois tous mes
w agrémens par la coquetterie. Je faisois
» plus de tracasseries dans un jour, que je
( m )
» ne serai damnée de siècles. On m'en a
» bien punie; j'aime , quedis-je, j'adore
» le diable le plus charmant , le plus ac-
» compli qui soit; et quels que soient ma
» tendresse et mes soins, il est insensible
» à tout ce que je lais pour lui plaire. »
Comme les coquettes, devenues tendres,
sont fort ennuyeuses , je quittai bien vite
celle-ci, pour m'approcher d'un l'an tome
qui paroissoit triste. Il n'attendit pas que
je lui lisse une question. Aussitôt que je
Eus près de lui , il me dit : « Vous voyez
la plus malheureuse de toutes les dam-
nées qui sont ici. J'ai quitté l'amant
le plus tendre et le plus parfait , sans
cesse je vois tout ce que j'ai perdu , je
crois lui parler, et je suis la proie des
regrets les plus sensibles et des remords
les plus cuisans. — Ali ! ah ! répliquai- je ,
l'infidélité reçoit donc un châtiment aux
enfers ? — Assurément , me dit-elle , et
même celle qui n'est qu'en idée. A la
vérité, celle dernière n'est pas soumise
à des châtimens aussi sévères. Les fem-
mes qui se la reprochent sont seulement
( 280 )
» condamnées à attiser avec leurs doigte
» le feu des chaudières où bouillent les
» autres. — Oserois-je, repris-je, puisque
»vous me paroissez si bien au l'ait, vous
» demander quels sont ces deux fantômes
» qui sont auprès de la porte, et ces deux
a> autres si laids? — Celui de ce côté-ci ,
» me répondit mon affligée, parloit tou-
» jours d'ajustemens et de ces petits riens
» dont s'occupent les femmes ; elle exi-
>» geoit des hommes de l'écouler, ne leur
» permettant pas de s'entretenir devant
» elle de choses un peu plus intéressantes ;
» cependant , comme ce n'estpas un crime
» grave , on la met simplement au bain-
» marie. Cette autre est une femme qui
» n'a point eu d'amant. Elle en étoit de-
» venue d'une vanité révoltante. Voyez-
» vous comme elle se cache ? on applau-
di dit à sa vertu ; mais on en a jugé les
» motifs.- Ici , les choses paraissent ce
» qu'elles sont. Personne ne la regarde,
» ni ne lui parle.... — C'est singulier, inter-
» rompis-je! Dans le monde, nous croyons
» qu'une femme a tort d'avoir un amant.
( 28G )
■ — Elle pourroit mieux faire , répliqua
mon fantôme ; maisdu moins on luisait
gré de n'en avoir qu'un et de le rendre
> heureux. — Vous devriez bien , repris-
je, aller dire tout cela dans le monde ; car
pour moi j'auraibeau le répéter : on ne
me croira pas. — Nous n'avons garde, me
répondit l'ombre : Ne savez- vous pas
que la seule consolation des malheu-
reux est d'avoir des semblables ? Quant
à ces fantômes eiFrayans, ajouta-t-elle,
ce sont ceux de femmes fausses , avares,
intrigantes , ou souillées de grands
crimes; elles en portent l'empreinte.
— Voudriez-vous bien encore, lui dis-je,
m'apprendre pourquoi vous vous êtes
approprié ce château, et pourquoi vous
y venez ? — Il n'est, point à nous , me
dit-elle , mais au diable ; il appartint
autrefois à Calvin , et le jour qu'il
mourut, le diable s'en empara. Vous
n'ignorez pas que les plusgrandes peines
ont du relâche. Pour nous en donner,
on nous permet de sortir toutes les
nuits de nos brasiers , et de venir ici ;
(3*7)
» mais comme les malheureux le sont
» par-tout , nous retrouvons ici l'enfer.
» Il n'y paroît jamais d'hommes : vous
» savez ce que c'est qu'une société de
» femmes. Ce qui plaît à l'une , déplaît à
» l'autre ; chacune veut avoir la préémi-
» nence ; toutes sont jalouses. Aussi, n'est-
» ce parmi nous qu'un tissu de querelles ,
» de méchancetés , de scènes. Chacune
» veut qu'on l'écoute; et plusieurs ai-
» ment mieux rester dans leurs chau-
» dières, que de venir à X assemblée. C'est
» ainsi que cela s'appelle. Lorsque le
» jour est prêt à paroi tre , un diable ar-
» rive , qui nous fait rentrer dans nos
» brûlans souterrains. »
Je ne vous dis , mon cher S ** * , qu'une
partie des détails que me fit le fantôme
affligé. Vous les saurez tous , quand je
vous reverrai ; mais cela seroit trop long-
dans une lettre. Je remerciai beaucoup le
spectre, et le quittai pour rejoindre L***
qui n'avoit pas encore fini sa première
histoire. Il alloit cependant arriver à la
catastrophe ; mais malheureusement la
( s88 )
nuit s'enfuyoit. Nous entendîmes des sif-
flemens horribles. Aee bruit, nous vîmes
la terreur peinte sur tous les visages; nous
eûmes bientôt la même frayeur, en aper-
cevant la plus épouvantable de toutes les
figures. Elle avoit sept pieds de haut ,
une tête de lion, couverte de couleuvres
menaçantes, des griffes d'aigle, le corps
d'un poisson et des jambes de bœuf. Un
long serpent lui servoit de queue. Il en
tenoit un autre dans ses griffes, dont il
frappa les spectres et les chassa tous. Nous
entendîmes leurs cris et leurs gémisse-
mens s'éloigner parle même endroit d'où
leur bruit étoit venu. Lorsqu'il fut tota-
lement dissipé , nous nous pressâmes de
sortir de ce manoir infernal. Nous retrou-
vâmes nos chevaux au pied delà montagne,
et nous venons d'arriver au camp où nous
avons conté ce qui nous est arrivé , sans
que personne ait voulu nous croire.
Pensées
( 289 )
f»/X/WV» *r*S% •»•».■» "»/V»l
Pensées détachées.
,1 e répète avec un Grec : « Les lois sont
» comme les filets ; les petits poissons s'y
» prennent; les gros les rompent»
Les succès de Racine n'ont servi qu'à
prouver combien le grand Corneille étoit
inimitable.
L'espérance nous trompe; car elle nous
empêche de jouir.
Les passions s'excluent, comme les qua-
lités de l'esprit.
La magie du style fait tout le succès
de nos drames ; mais cette véritable magie
qui renverse nos âmes , qui frappe à la
fois plusieurs de nos sens ; enfin , le ter-
rible y voilà ce que demandent en vain
ceux qui méprisent nos productions théâ-
trales.
Bonheur , mot orgueilleux et vain ;
invasion hardie des droits du ciel.
Tome IV. *
( 29° )
Vouloir échapper au malheur, c'est en
agir comme avec un créancier qui fait
payer bien cher le délai qu'il accorde.
Le degré de bonheur peut se mesurer
au degré de sensibilité.
Ceux qui ont beaucoup aimé les femmes,
ne peuvent guère aimer autre chose.
Rien ne remplace les faveurs des fem-
mes , pas même celles de la fortune. —
Arlequin , roi -, regrette ses macarons ;
Cincinnatus, sa charrue.
Beaucoup de sentences et de maximes
ont réussi par un certain tour cnigma-
tique qui laisse à la petite vanité du lec-
teur la satisfaction d'en avoir pénétré le
sens, comme celle-ci, de la Roehefou-
cault : La gravité est un mystère du
corps y inventé pour cacher les défauts
de l'esprit. Et celle-ci de M. de Fônte^-
nelle : On détruiroit toutes les religions y
si on obligeoit ceux qui les professent
xt s'aimer. On ne veut plus de tournures
énigmatiques , comme l'a très - bien re-
marqué M. Helvétius.
Un homme sans maîtresse et sans amis,
(*9* )
est dans le monde , comme dans un ap-
partement tapissé de personnages.
Les entraves qu'on met à la langue en
mettent au génie.
Tout est ombre sur la terre : au-delà,
tout est substance.
Rien n'est plus éloquent que le silence
des tombeaux.
Nos pensées tendent sans cesse à s'éle-
ver , et sans cesse, tout nous ramène à
notre condition méprisable et mortelle.
L'habitude en amour est comme la
bonne politique dans un Etat.
Les femmes combattent l'amour , et
seroient bien fâchées de n'avoir pas à le
combattre.
T 2
( *9* )
1/%..-%. vwvw,vv*-w*v-v-ixrv^-vv
Nouvelle espagnole.
iw««v«wvv«vv»«v«k(vivv
I iv. régiment de***, dans lequel je sers,
habitoit depuis trois ans à Séville, et nous
venions de recevoir Tordre d'en partir dans
trois jours, afin de nousrendre à Valence,
pour y rester en garnison. Occupé de
rendre des devoirs dans la ville et de va-
quer à quelques affaires , occasionnées par
un prochain départ, j'étois le soir à pied ,
sans domestique , lorsque dans une petite
rue détournée, je fus tout-à-coup assailli
par quatre hommes , dont deux me saisi-
rent les bras, le troisième s'empara de mes
jambes, et le quatrième me mit un mou-
choir sur la bouche. Je fus enlevé de cette
manière, et malgré mes efforts, emporté
jusqu'au bout de la rue, où l'on me jeta
dans un carrosse public, et toujours ac-
compagné de mes quatre hommes. Après
plusieurs détours , le carrosse s'arrêta ; la
portière s'ouvrit. Autant que le, trouble où
(293)
j'étoisput me permettre d'en juger, il me
parut qu'assez de gens se présentèrent
pour aider mes conducteurs à me retirer
du carrosse; on me fit entrer avec une
grande précipitation , dans une maison
dont la porte se ferma tout de suite, avec
un grand fracas.
Alors on me rendit ma liberté, dont je
ne pouvois faire usage ; car on m'avoit ôté
tout arme offensive. Je voulus savoir, des
coquins qui m'entouroient, et qui ressem-
bloient à des bourreaux , par quel hasard
j'éprouvois un pareil traitement? en quel
lieu j'étois? Au lieu de me répondre , un
petit homme , gros , court , estropié d'une
jambe , s'avança , tenant une lanterne à la
main, et me dit, d'une voix rauque et
brusque, de le suivre. En même temps >
il porta ses pas vers une porte garnie de
fer, qu'il ouvrit, et qui me laissa voir un
escalier très-bas et très-étroit. Je n'étois
pas en position de me refuser à rien de ce
qu'on exigeoit de moi. Je suivis sans ré-
plique mon conducteur ; ce qui n'empêcha*
pas un des satellites de me pousser assez.
( '9* )
rudement , et de se mettre derrière moi.
Ainsi, précédé de mon guide, et suivi de
mon surveillant , je descendis une quin-
zaine de marches disposées en tournant.
Une autre porte , pareillement garnie de
fer, s'ouvrit, et bientôt, à la lueur d'une
lanterne, j'aperçus un cachot d'environ
douze pieds carrés , de la paille , une cu-
vette remplie d'eau. A peine mon gros
sbirre se fut-il collé contre la muraille,
pour me donner passage , que mon sur-
veillant me poussa d'une telle force, que
y allai tomber , la tête la première , au fond
du cachot Aussitôt la porte se refermant,
me laissa dans les ténèbres et dans toute
l'horreur de ma situation.
Plongé dans mes réflexions , je cherchai
d'abord si je ne m'étois pas attiré le trai-
tement que j'éprouvois, et ne me rappe-
lant aucune circonstance de nature à me
compromettre avec la justice , d'ailleurs,
comparant sa manière de procéder avec
celle dont je venois d'être l'objet, il ne me
fut pas difficile de reconnoitre que j'étois
entre les mains de l'Inquisition. Evéne-r
( pf> )
ment le plus fâcheux qui puisse arriva ;
chose cpie je me persuadai facilement ,
d'après ce que j'avois entendu dire de
ce tribunal effrayant.
Instruit de tous les détails les plus alar-
mais par un de mes camarades, victime
de l'Inquisition , sur l'accusation d'une
fille qu'il avoit mal payée de ses complai-
sances, instruit, dis-je, de ce qui m'at-
tendoit, je passai la plus horrible nuit. Au-
tant qu'un malheureux, au fond d'un ca-
chot , peut calculer le temps , je juge que
ce lut vers les cinq ou six heures du ma-
tin, que j'entendis ouvrir la porte du. haut
de l'escalier; ensuite s'ouvrit celle du ca-
chot, et je vis paroi tre mon aifreijx geô-
lier , avec sa lanterne. Il m'ordonna de le
suivre. Etant parvenu au haut de l'esca-
lier, j'y trouvai les quatre hommes de la
a eille , qui s'emparèrent ide moi de Ja n^èrne
manière, et me portèrent dans un carrosse
public qui m'attendait dans la rue. Ijis y
montèrent avec moi. Après plusieurs Re-
tours dont je m'aperçus, en sentant tour-
ner la voiture, exactement fermée, ce
' ( *96 )
carrosse s'arrêta vis - à - vis d'une petite
porte , où je fus remis entre les mains de
deux prêtres en surplis , le bonnet carré
sur la tête. Ces ecclésiastiques , avec un air
sévère , et sans me rien dire , se mirent en
marche , l'un devant et l'autre derrière
moi ; ils me conduisirent par une allée
très-étroite , obscure et longue , au bas
d'un degré par lequel nous arrivâmes à
l'entrée d'une salle de médiocre grandeur,
garnie de quelques chaises grossières. Les
deux prêtres s'arrêtèrent, après avoir ou-
vert une porte , où l'ordre d'entrer me fut
donné par signes.
Je me trouvai dans une grande chambre
antiquement meublée. Au coin et vis-à-vis
d'un grand bureau , étoit assis un homme
en rochet , camad et bonnet carré , que
je reconnus être le grand inquisiteur.
Je l'avois vu dans différentes solennités.
Sans se le ver, il entama, d'une voix triste,
une grande exhortation sur les devoirs de
la religion, et de l'honnête homme, sur
la bonté , sur la clémence de Dieu , qui
pardonnoit nos fautes , sur l'aveu sincère
( 297 )
que nous en faisions, et le repentir de
l'avoir offensé. Comme ces paroles étoient
accompagnées de calme et d'onction , et
qu'il me parloit plus en frère qu'en juge,
cela me rassura sur les suites de mon
aventure , et je lui dis que j'étois un très-
bon chrétien , très-convaincu des vérités
de notre religion , craignant Dieu , mais
l'aimant sur tout, et que si je l'avois of-
fensé , c'étoit à mon insu. Quoi ! me ré-
pliqua le grand inquisiteur , votre cons-
cience ne vous reproche rien? Rien du
tout, lui dis-je. Eh bien ! reprit-il, puisque
votre cœur est endurci, mon frère, il
faut vous confondre ; nous verrons si vous
tiendrez à la conviction , et si vous ne ren-
trerez pas en vous-même. En même temps,
ayant sonné, je vis s'ouvrir une porte
vis-à-vis de celle par laquelle j'étois entré.
Parut alors une jeune fille de seize à dix-
sept ans, qui m'éblouit par un teint du
plus grand éclat, des traits charmans,
des yeux noirs, brillans et doux, des che-
veux épars qui couvroient presque tout
son vêtement , une démarche noble ; . . . .
(293)
mais elle étoit grosse , ce qui défiguroitr
tant de perlée lions.
« Connoissez-vous Mademoiselle, me dit
le grand inquisiteur ?• — Non , lui répondis-
se ; voilà la première fois que je vois une
personne si séduisante. — Il n'est pas ques-
tion d'être galant, répliqua le grand in-:
quisileur , d'une voix élevée , le sourcil
froncé; encore un coup, nierez-vous de
connoîlre Mademoiselle, et de l'avoir mise
dans l'état où vous voyez qu'elle est? — As-
surément, repris je, je nierai tout cela.
Je n'ai pas l'honneur de connoître Made-
moiselle.— J'aibien vu desscélérats, s'écria
le grand inquisiteur ; mais , oh mon Dieu!
continua-t-il, en levant les mains au ciel,
vous n'avez jamais permis qu'il en parût
devant moi, de plus coupable , ni de plus
hardi ! Malheureux , poursuivit-il , en at-
tachant sur moi des yeux irrités, te voici
devant le tribunal de l'Eternel; prononce
sur ton sort. Ou je vais effacer ton crime
en t' unissant au pied de l'autel, à l'infor-
tunée victime de ton cœur pervers , ou je
vais faire assembler les juges qui te livre-
( 299 )
ront aux bourreaux , et ton supplice , dans
les souterrains de cette maison, ne tar-
dera pas à purger la terre d'un monstre
tel que toi. » Une telle harangue est faite
pour surprendre celui à qui elle s'adresse,
et je conviens qu'elle me jeta dans mille
réflexions rapides et lâcheuses. Je ne dou^
tai poiut que sa seigneurie , après avoir
satisfait les désirs qu'avoit fait naître cette
folie personne , et s'être oubliée dans ses
bras , n'eût voulu s'en débarrasser ; et
qu'employant les moyens qui sont si mul-
tipliés dans les mains d'un grand inquisi-
teur, elle n'eût jeté les yeux sur moi , pour
se soulager de ce fardeau , comme sur un
étranger isolé , qui n'auroit aucune voie
pour dévoiler sa conduite et pour s'op-
poser à ses desseins. Quelle que fût l'im-
possibilité de me tirer du mauvais pas
où j'étois tombé, l'idée de m'associer une
telle compagne, et de me déshonorer,
ainsi que ma famille, me révolta contre
la proposition qu'on me faisoit, au point
que la mort la plus ignominieuse me parut
préférable. J'en étois là de mes résolu-
(3oo )
tions , lorsque le grand inquisiteur reprit
la parole et me dit : « Te voilà donc au
fond de l'abîme où le coupable se préci-
pite tôt ou tard ? Tout subterfuge , tout
délai, tous moyens sont sans force, vis-à-vis
du tribunal où tu comparois; ton sort
dépend de toi. Le mariage ou la mort;
prononce. — Despote plus cruel que
» tous ceux dont les tyrannies ont désolé
» la terre, lui répondis-je! pour sauver
» des jours que tu me rends odieux , je ne
s» trahirai point la vérité , ni ce que je me
» dois. Je n'acquiescerai point à ce que
» tu ne rougis pas d'exiger de moi. —
'» Jeune homme , reprit le grand inqui-
» teur , d'un ton de voix plus doux , ton
■» courage suspend toute l'horreur qu'ins-
» pire ton forfait. Je sens que la pitié
» l'emporte ; assiste au saint sacrifice ;
» j'espère que le ciel laissera tomber sur
» toi des regards de miséricorde, et que
3) ce Dieu, plein de bonté, t'éclairera d'un
» rayon de sa grâce. Mais cet inslant de
» ma clémence écoulé, songe qu'il faut
» opter entre le mariage ou la mort. »
( 5o« )
Après cet arrêt, il tira le cordon d'une
autre sonnette , et les deux prêtres qui
m'avoient introduit , se présentèrent : et
le grand inquisiteur leur ayant fait un
signe, chacun méprit par un bras, et con-
duit de cette manière, par un petit cor-
ridor, j'entrai dans une chapelle tendue
de noir, où mes conducteurs me firent
mettre à genoux. Il parut un prêtre, et la
messe commença.
Soit grâce, soit raison, ou foiblesse,
je ne tardai pas à chanceler dans la ré-
solution que j'avois prise, d'être pendu,
plutôt que marié. A force de réfléchir sur
ma situation, je reconnus une vérité; c'est
que le plus grand de tous les maux est la
mort. Une fois fixé sur cette idée, je ne
manquai pas de raisons pour me la dé-
montrer la meilleure. « Au fait, me di-
sois-je, que pourra-t-on me reprocher?
d'avoir fait un mariage sans amour , sans
volonté, sans aucun motif, que la cruelle
nécessité de me tirer des mains de l'Inqui-
sition et de celle des bourreaux. Qui diable
à. ma place n'en feroit pas autant? Une
( 502 )
fois Lors d'ici , qui peut m'obliger de vivre
avec une femme qui n'est bonne qu'à
livrer au métier qu'elle a si dignement
commencé? Peu me blâmeront , beaucoup
m'approuveront, quelques-uns me plain-
dront. »
La fin de la messe me trouva donc affer-
mi dans ce parti. A peine étoit-elle ache-
vée , que les deux prêtres, mes conduc-
teurs , me ramenèrent avec la même forme
dans le cabinet du grand inquisiteur.
« Eh bien ! me dit-il, à quoi Vous décidez-
vous? — À ce que vous voulez, lui ré-
pondisse ; à prendre la femme que vous
desirez me donner. — Bonté du ciel, s'é-
cria-t-il , en se levant de La place , et cou-
rant à moi, les bras ouverts! C'est un
rayon d'en haut qui vient de pénétrer jus-
qu'au fond de ton ame ; le Tout-tPuissant
te comble de ses bienfaits, n Ce transport
me confirma dans l'opinion où j'étois que
sa seigneurie avoit ourdi toute la trame ,
et je ne remarquai que l'effet du contente-
ment qu'il ressentoit , de voir que le suc-
cès répondît à ses désirs.
( 3o3 )
Le grand inquisiteur sonna de nouveau ;
la jeune personne reparut, et ses charmes
semblèrent s'accroître, en apprenant que
je consentais à l'épouser. Il se répandit
sur son visage une rougeur qui relevoit
encore l'éclat de son teint, de la vivacité
dans les yeux , un air de satisfaction qui
la rendit mille fois plus belle. Il seroit
difficile de peindre ce que je ressentis dans
cet instant, en voyant que j'allois possé-
der tout ce qui peut flatter le désir, et
d'être contraint de m'en éloigner , comme
de l'objet le plus méprisable. Je ne connois
point de termes pour définir cette situa-
tion , et ye laisse au lecteur à se la repré-
senter.
Le grand inquisiteur prenant ma future
et moi par la main , nous mena dans la
même chapelle où j'avois entendu la messe;
et s'étant revêtu des habits sacerdotaux ,
il nous maria, les deux prêtres servant de
témoins. Il nous lit ensuite une petite
exhortation , et nous donnant sa bénédic-
tion, il nous dit que nous pouvions nous
retirer en paix%
(Soi)
Comme il falloit que ma femme et moi
nous prissions le même chemin pour sor-
tir de cette maison , je la suivois , bien ré-
solu de m'en fuir, dès que la chose seroit
en mon pouvoir. Nous étions déjà dans
la cour , lorsque m'adressant la parole ,
elle me dit, avec un son de voix si doux,
qu'il pénétra jusqu'au fond de mon cœur,
et m'arrêta comme par enchantement :
« Monsieur, il ne m'est pas difficile de
y* deviner ce qui se passe dans votre ame
5> et quels sont vos desseins; mais sou-
» venez - vous que les apparences sont
>» quelquefois trompeuses. Il ne me siéroit
» pas, dans les dispositions où vous êtes
» envers moi , de vous prier de me suivre;
» mais j'ose vous le conseiller. Accordez-
» moi deux heures ; après quoi , vous se-
» rez libre de faire ce qu'il vous plaira.
» Un galant homme ne refuse à qui que
» ce soit, le moyen de se justifier ; il m'en
» coûteroit trop , que vous me quittassiez
» chargée de votre mépris et de votre
» haine. » En finissant, quelques larmes
s'échappèrent de ses yeux , et ses pleurs la
rendirent
( 3o5 )
rendirent infiniment touchante. «Je ne vous
» liais point, lui répondis-je avec un peu
»» d'émotion; je ne m'en prends qu'à ceux
>j qui vous ont séduite, et qui me Tout par-
» tager les maux dans lesquels il vous ont
» plongée. S'il dépendoit de moi de vous
» rendre quelques services , je le ferois, à
» condition de ne nous revoir jamais. —
» Il n'est pas encore temps de prononcer
«un arrêt aussi cruel , reprit-elle : ayez
» le courage de m'accorder ce que je
» vous demande. » En disant cela , elle prit
une de mes mains, qu'elle serra contre
son sein. Ce geste, ses regards, sa voix,
un mouvement intérieur qui m'entraînoit
malgré moi , me jetèrent dans un trouble
tel , que , sans trop savoir ce que je faisois,
je lui dis : « Eh bien ! soit ; je me livre à
» vous , au risque de tout ce qui peut m'en
» arriver. »
Une joie vive se répandit sur le visage
de cette jeune personne ; et, se précipitant
hors de la porte , elle courut vers un car-
rosse public, dans lequel elle étoit appa-
rament venue; elle ouvrit elle-même, nous
Tome 1P. v
( 3o6 )
y montâmes ; elle dit quelques mots espa-
gnols au cocher : il partit.
J'étois si hors de moi-même , que mes
idées se confondoient. Chaque fois que je
jetois les yeux sur le charmant objet que
j'avois à mes côtés , je sentois un feu vio-
lent se glisser dans mes veines, auquel
succédoit un froid mortel, occasionné par
le souvenir de tout ce qui s'étoit passé.
L'avenir ne me présentoit que des images
fâcheuses et des regrets, en songeant à ma
lâche complaisance. Je gardois un pro-
fond silence. De son côté, elle ne disoit
mot ; elle laissoit tomber sur moi des re-
gards languissans et passionnés, soupi-
roit, et montroit toute l'agitation et l'im-
patience dequelqi un qui semble attendre
un instant qu'il voudroit hâter.
Après un chemin assez court, le car-
rosse s'arrêta devantla porte d'une maison
de grande apparence. Le cocher ayant
ouvert la portière , la jeune personne des-
cendit; j'en fis autant. Elle me prit par la
main , m'introduisit dans une cour assez
vaste , où j'aperçus plusieurs palefreniers
( 3o; )
occupés à panser des chevaux. Je fus surj
pris du respect que le portier et tous ces
gens témoignèrent à ma conductrice. Ce-
pendant , ils la considérôient avec une
sorte d'étonnement, et la suivoient des
3 eux. Sans leur dire un seul mot, elle me fit
monter un large escalier , au haut duquel
nous trouvâmes une anti-chambre remplie
de domestiques en livrée . qui se levèrent
en la voyant. Elle la traversa rapidement,
ainsi que plusieurs autres pièces remplies
de vieux valets-de-chambre , qui s'empres-
sèrent d'ouvrir les portes. Enfin nous ar-
rivâmes à la porte d'une dernière pièce
où toute la vivacité , toute l'assurance de
la jeune personne sembla l'abandonner,
pour faire place à l'incertitude, à la crainte.
Il lui prit même un grand tremblement en.
saisissant la clef. Je remarquois tout avec
autant d'attention que de surprise , et je
reconnus le grand effort qu'elle faisoit sur
elle-même lorsqu'elle ouvrit cette porte.
J'aperçus au coin d'une cheminée un vieil
homme qui sembloit décrépit, infirme.;
de l'autre côté, une femme déjà âgée , mais
v 2
( 3o8 )
qui avoit conservé ce que l'âge respecte
dans la beauté ; des traits réguliers , qui
percoient à travers les rides , un maintien
noble , imposant , mais adouci par des re-
gards où se peignoit la bonté. En en-
trant, la jeune personne courut se préci-.
piter aux pieds du vieillard.
« Mon père , lui dit-elle , en embrassant
» ses genoux , ayez pitié d'une fille cou-
» pable envers vous. Dominée par la pas-
» sion que Monsieur (en me montrant),
» a su m'inspirer, j'ai cherché vainement
» à la détruire. J'ai combattu ce sentiment
» avec tant de force et de constance, que
>» ce jour est le premier où Monsieur m'ait
» vue ; c'est à cet instant qu'il apprend le
» pouvoir qu'il a sur moi. Contente de
» le voir fréquemment passer sous les fe-
» nêtres de mon appartement, derrière
» les jalousies qui n'ont pu me garantir
" du trait dont il m'a blessée, la première
» fois qu'il a frappé mes regards, je passois
» des journées entières à l'attendre, satis-
» faite lorsque le hasard y conduisent ses
» pas ; et malheureuse , lorsque j'étois pri-
,( 3o9 )
» véc de le voir. Je ne pus cependant me
refuser au désir de savoir quel é'.oit
mon vainqueur. Je mis dans ma confi-
dence une de mes femmes , en qui je
trouvai la facilité qu'on rencontre dans
les gens de cette espèce. Par mon ordre ,
elle fit des perquisitions, et elle m'ap-
prit que M. de***, issu d'une ancienne
famille de Suisse , mais peu riche , étoit
capitaine dans le régiment de Bucli;
qu'il y jouissoit de l'estime de ses supé-
> rieurs, ainsi que de l'amitié de ses ca-
marades , et de la bienveillance de tous
ceux qui leconnoissent dans cette ville,
sur -tout de celle de Dona***, intime
amie de ma mère , qui, par son âge et
la considération qu'elle mérite , est bien
capable de fixer les opinions. Autorisée
dans le choix que mon cœur avoit fait,
par la réunion des suffrages, je ne m'en
crus pas plus fondée à sortir de la rete-
nue que je m'étois prescrite, par. ma
déférence pour vous et pour ma mère.
Je vivois dans la privation , j en con-
viens; mais enfin dans une sorte de tran-
(3io)
» quillité d'âme, parce qu'en ne cher-
v chant plus à suivre mon goût, que je
» voyois justifié, je croyois être assurée
» qu'il ne me conduiroit jamais à deve-
» nir coupable. Vaine sécurité de l'inex-
» périence ! Les orages les plus impétueux
» ne sont rien en comparaison du trouble
« qui s'est élevé dans mon ame, lorsque ma
» confiden te m'apprit, il y a trois jours, que
» j'allois perdre pour toujours M. de***,
» par l'ordre qu'avoitreçu son régiment
» de partir de Se ville. Ce que je dois aux
« auteurs de mes jours, la décence, les
j> malheurs de l'avenir, rien n'a pu balan-
» cer un seul instant l'idée d'être privée du
» seul objet que mon cœur adore, et tout
:» m'a paru légitime , pour n'en être point
» séparée. Le parti que j'ai pris peut seul
» vous donner une idée de la violence de
:» la passion que j'éprouve.
» M'abaissa nt au rang de ces malheu-
ï» reuses victimes de la séduction, je me
>j suis servi de la seule ressource qui leur
m reste dans ce pays-ci. Je n'ai pas craint
21 d'écrire au grand inquisiteur , en lui
(3n)
» confiant l'état où je me supposois ;
» car il est temps de vous dissuader , Mon-
» sieur, poursuivit-elle en se tournant de
» mon côté ; vous allez savoir à quel point
*• je vous aime; puisque dona Léonore*** a
» pusedétermineràparoîtrevileàtous les
» yeux , aux vôtres même , n'ayant que ce
« seul moyen de s'unir à vous. . . » Alors ,
elle détache une ceinture secrètement pla-
cée , laquelle laisse échapper un énorme
coussin qui renddit difforme la taille la
plus élégante. « Le grand inquisiteur, re-
» prit-elle en s'adressant au vieillard, se-
» Ion l'usage , a fait arrêter Monsieur. On
:» l'a forcé de choisir entre le supplice et
» ma main. La raison m'a valu la préfé-
» rence. Voilà le gendre que j'ose vous
» donner , le seul maître de mon cœur.
» Je réclame donc , à votre tribunal , les
» lois de la nature et celles de la religion.
5) Si vous et ma mère les dédaignez , pour
3> n'écouter que le despotisme paternel,
» il ne me restera qu'à subir mon arrêt.
r> Choisissez , ou de rendre votre fille par-
•» faitement heureuse , en confirmant ua
(' ^12 )
» choix qui ne peut qu'être applaudi; ou
» bien, en le rejetant, delà condamner
» à consumer ses jours dans un cloître,
» loin de tout ce qu'elle aime; délestant,
» non pas ses juges, mais les préjugés
» d'un siècle ", où de faux calculs de con-
» venance et de fortune détruisent le
* droit qu'a toute créature humaine de
» faire son bonheur. »
Il est facile de comprendre dans quel
étonnement et quel ravissement me jetoit
chaque mot qui soi toit de la bouche de
Léonore. Avec quel transport j'appris que
non-seulement il m'étoit permis , mais
même qu'il étoit de mon devoir de ne plus
rn 'occuper que d'une personne aussi char-
mante, et de mériter tout ce qu'elle avoit
■fait pour moi! J'élois sur-tout attentif à
l'imprçssion que l'aveu de sa conduite
faisoit sur ses parens. Je ne remarquois,
sur le visage de sa mère , aucune autre al-
tération que celle de la surprise; mais il
étoit facile de reconnoîlre, sur celui du
vieillard, l'expression de la plus ardente
colère. Il jetoit des regards terribles sur
sa fdîc , et sembloit attendre avec impa-
tience la fin de son récit.
A peine eut-elle fini, qu'il voulut don-
ner cours à toute sa fureur; niais il lui
prit une si violente quinte de toux, qu'il
ne put proférer une seule parole. Après
plusieurs essais inutiles, tout-à-coup il
se retourna brusquement dans son fau-
teuil, faisant , par un geste violent, signe
à sa fille, sans la regarder, de se retirer
de sa présence.
Sa mère s'étant levée, «Vous voyez,
» lui dit-elle , dans quel état vous mettez
)> votre père. N'irrjjez ni son mal, ni sa
)) juste douleur, en n'obéissant point à
» son ordre. Suivez-moi dans mon appar-
» tement, et vous aussi, Monsieur, )>ajou-
ta-t-elle, en m'adressant la parole. Elle
nous conduisit, Léonore et moi, dans sa
chambre. Elle défendit qu'on ne laissât
entrer qui que fût. Après avoir donné les
ordres nécessaires pour que les gens de
son mari ne le quittassent point, elle me
f:t asseoir, et dit à sa fille d'en faire au-
tant; mais Léonore se mit à ses genoux ,
<5i4)
prenant ses mains , qu'elle inonda de ses
larmes. « Léonore, lui dit sa mère, je
» n'aurois jamais cru que l'éducation que
» je vous ai donnée , depuis que vous êtes
» en état de m'entendre , ne vous préser-
)) veroit pas de la faute où vous vous êtes
)) abandonnée. Je présumois qu'en ne
» vous rendant point esclave des préju-
)> gés , c'êtoitle moyen le plus sûr de vous
»" empêcher de les braver. Je pensois qu'en
)) vous montrant chaque chose d'un point
» de vue juste, c'étoit la manière la plus
» certaine de vous garantir de l'illusion ,
)> et que, devancan% l'expérience, par la
» connoissance du pouvoir des passions ,
)) et des maux qu'elles entraînent, vous
» sauriez résister à leur pouvoir. Je vois
» que je n'ai fait que détruire en vous la
» timidité qui retient souvent les jeu-
» nés personnes de votre sexe. Il n'est
» donc aucun moyen, s'écria-t-elle , en
» levant les yeux au ciel, de garantir un
)) jeune cœur! Eclairez-le, il s'enhardit;
» prévenez les occasions , elles se trouv ent
)) où l'on n'en peut prévoir; ayez recours
(3i5)
)) à la solitude , les passions s'irritent sans
» que l'âge les émousse, et les travers
» n'en deviennent que plus dangereux.
» Puisqu'enfin telle est la loi de la nature,
» il faut s'y soumettre. Mais ce qui m'af-
)> fïige sensiblement et peut-être plus pro-
)> fondement, c'est le manque de confiance
)) que vous m'avez montré. Osez dire
)) que je n'ai pas vécu constamment avec
5) vous , plus comme une amie, que comme
)> une mère. — Ah ! femme trop respec-
» table , interrompit Léonore (car je ne
» suisplus digne de vous appeler ma mère;)
» n'accablez pointfffte malheureuse , que
» vous voyez pénétrée de l'énormité de sa
)> faute. Je me soumets à tout ce qu'il vous
» plaira de m'ordonner , même à renon-
» cer à l'objet de toute ma tendresse. S'il
)) existoit un plus grand sacrifice pour
)> moi, je vous le ferois, pour réparer
» mon crime envers vous. — Non, mon
)> enfant , lui répliqua sa mère , en la
)> serrant dans ses bras ; quelque tort
» que vous ayez avec moi, je n'abu-
)) serai ni de la facilité du repentir, ni de
( -3iG )
)r mon pouvoir, pour être ton bourreau.
» Tu ne sais pas ce que c'est que d'être
j) condamnée dans un cloître , au supplice
)) d'une douleur d'autant plus amère ,
w qu'elle est privée de toute distraction.
)) Je n'imposerai point à ma fille une loi
» si cruelle : cet opprobre rejaillirait sur
» moi. Le hasard t'a mieux servie que
)> n'auroit peut - être pu faire ma pré-
)> voyance ; il te donne un mari rempli
)> d'excellentes qualités; je m'en rapporte
» à Doua ***, qui m'en a parlé souvent
)) avec l'étonnement de voir un jeune
)> homme de cet âg^jjpaaitre de lui-même,
)> respecter les principes , développer une
7) sagesse soutenue dans tou te sa conduite.
)) J'aurois même cédé, ma fille, au désir
)) qu'elle m'avoit inspiré de le connoître*
)) sans la solitude où je m'étois condam-
» née, dans le dessein d'éviter des occa-
V sions que je craignois pour toi. Il est
» sans Fortune ; c'est un peiit inconvé-
» nient à mes yeux, d'autant que l'opu-
» lence qui t'attend , et qui ne peut qu'au-
» gmenter, tant que ton père et moi nous
"7>
)) vivrons, est plus que suffisante pour
» vous faire tenir un grand état. » Alors
considérant sa fille, quelques instans, sans
rien dire, les jeux pleins de larmes, elle
la prit de nouveau dans ses bras , en s'é-
criant: « Sois heureuse , ma chère enfant !
)> et pour que rien ne trouble ton bon-
)> heur, ne t'occupe que de celui du mari
)> que tu t'es donné.
)> Pensant comme il fait, c'est le meilleur
)> moyen de t'assurer qu'il fera le tien.
)) Sois en garde contre la facilité de ton
)) cœur , et l'impétuosité de ton caractère;
» ne manque jamais à ton mari; car sois
)> sûre que la félicité cesse, dès l'instant
)) qu'on a des reproches à se faire et que
)>• le remords est un poison dont on ressent
» l'atteinte, même au sein du plaisir. » Puis
en m'adressant la parole : « Monsieur, me
» dit-elle, vous voyez ce que votre étoile
)) vous apporte ; des biens considérables ,
)) avec une femme qui n'a rien à désirer du
» côté de la naissance et de la figure, et
» dont je vous priede ne pas juger, par ce
)) que lui fait taire la passion qu'elle res-
(3.8)
)) sent pour vous. Si son caractère est ar-
)) dent et décidé, ce défaut est racheté
» par bien des vertus et des qualités qui
» sont en elle. Employez douceur et pa-
)> tien ce ; qu'elle acquière une manière
» d'être qui puisse vous convenir et vous
» plaire. Rendez ma Léonore heureuse, et
)) songez que le premier des devoirs d'un
)) honnête homme, est de s'occuper avant
» tout , du bonheur de la compagne que le
)> ciel lui a soumise. Je vais retrouver mon
)> mari , poursuivit-elle ; on ne peut se faire
» une idée de la violence de son premier
» mouvement. Mais dans le fond , sage et
)) bon , il aime sa fille , et je ne suis pas en
» peine de le ramener. Restez ici tous les
» deux ; vous serez avertis , lorsqu'il sera
)> temps que vous paroissiez devant lui. )>
A ces mots , elle sortit.
Saisi d'admiration pour la mère de
Léonore, j'ignorois ce qui devoit plus
me frapper en elle , ou de sa raison su-
blime, ou de sa bonté. Mais cette idée fai-
sant bientôt place à d'autres sentimens,
je tombe aux genoux de Léonore, et
( 3l9 )
j'essaie de lui faire comprendre l'excès
de ma reconnoissance et de l'amour qu'elle
m'a voit inspiré dès le premier moment que
je l'avois vue ; de l'amour que la nécessité
de le réprimer n'avoit fait qu'augmenter.
Cette personne charmante recevoit mes
transports avec une satisfaction qui , re-
doublant leur vivacité , me fit éprouver
des instans délicieux. Je ne sais combien
de temps je demeurai dans le ravissement
où j'étois; mais il me parut qu'on venoit
nous avertir beaucoup plus tôt que je ne
l'aurois voulu. En entrant dans la chambre
du père, mes regards se fixèrent sur lui,
et je ne remarquai plus que de la sévérité
dans son maintien. « Léonore, dit-il à sa
» fille, votre mère exige que je vous par-
» donne. Indépendamment de ma com-
v plaisance pour elle, c'est peut-être le
» parti le plus sage dans l'extrémité fâ-
» cheuse où vous nous avez réduits. Nous
)> verrons, par la suite, si le choix que vous
» avez fait est aussi bon qu'on veut me le
» persuader , et si Monsieur mérite la ré-
n putation qu'on lui donne. Je n'exige
( "-o )
)) qu'une chose , c'est le secret sur tout ce
» qui s'est passé; la moindre indiscrétion,
» un mot échappé somroif pour que je ne
j> vous revisse de ma vie, ni vous, ni votre
» mari. Votre mère va courir chez le grand
)) inquisiteur ; tâchez de substituer aux
)) yeux du public une union légale, au-
» thentique . à l'idée d'un mariage désho-
» norant et clandestin, qu'il faut couvrir
» d'un voile impénétrable. J'aime mieux
i) passer pour bizarre dans le choix d'un
)> gendre , et m'exposer aux reproches de
» ma famille , que de ne pas sauver la ré-
» putation de ma Léonore. jj En effet ,
tout étant disposé d'après ce dessein , huit
jours après j'épousai Léonore , avec toute
la pompe qui devoit accompagner une telle
alliance. Les nouvelles publiques vous ins-
truiront de ce que je n'ai pas osé me per-
mettre de vous dire, c'est-à-dire, du nom
de la famille de ma femme. Scrupuleux
observateur de ma parole, je n'ai pas
voulu le confier même à la poste ; ne
consentant à rendre qu'à vous - même
l'hommage de confiance que je vous dois,
et
( 3" )
et dont je suis bien sûr que vous n'abuserez
pas.
Quoiqu'il y. ait près de quinze jours que
je jouisse de l'issue de l'aventure la plus
extraordinaire qui soit peut-être arrivée,
elle est si surprenante, que quelquefois je
me recherche pour oie convaincre que ce
n'est pas un songe.
Je suis , etc.
*
Tome ir.
( 022 )
v v^vx\ ./-v-*, •*. •*- ». 'm.-vx-fc-vx *--v%>~-*^ -*--*--•
Du Chagrin.
Là e chagrin naît de la présence d'un
mal dont nous desirons l'absence, ou de
l'absence d'un bien dont nous souhaitons
la jouissance. Tout conspire donc dans
la nature à nous le faire éprouver , et les
objets étrangers, et nos propres pensées.
Mille voies le conduisent dans nos cœurs
inquiets; et toutes les recherches que les
hommes ont faites pour le détourner, ont
été autant de sources qu'ils lui ont ou-
vertes. Se rappeler les objets de nos af-
fections et de notre vanité , c'est se rap-
peler les sujets de nos chagrins et de nos
inquiétudes. Elles se multiplient avec nos
goûts et les rafinemens de notre orgueil.
On ne peut considérer l'agrandissement
des Empires, les spectacles du luxe, les
progrès même de l'esprit humain , sans
observer en même temps les nouvelles
agitations et les nouveaux troubles qui
( 323 )
s'élèvent dans le cœur des hommes. Tous
les moralistes etles prédicateurs s'écrientî
Rien ne peut rendre l'homme heureux ;
les richesses l'inquiètent, les honneurs
le fatiguent , les plaisirs le lassent , les
sciences le confondent ; mais s'il est
vrai que l'incertitude accompagne tou-
jours les sciences , si la connoissance
de l'immortalité de l'ame produit les
inquiétudes sur l'avenir, si l'on ne peut
trouver la grandeur sans la misère , et
les richesses , où la pauvreté n'est point;
si les vertus n'existent pas où les crimes
sont inconnus, et si la satiété, le cha-
grin , suivent constamment les plaisirs >
pourquoi donc s'étonner qu'un philo-
sophe moderne ait regretté la condition
de l'homme sauvage? Et doit - on lui
faire un crime d'avoir vu que l'homme
pensant étoit nécessairement l'homme
le plus malheureux ? »
Cette vérité si frappante , le père Mas-
sillon ne craint point de la mettre dans
tout son jour. « Pour être heureux, dit-il,
» il faut que l'homme ne pense point ;
x 2
( 324 )
» qu'il se laisse mener comme les anf-
» maux , mus par l'attrait des objets
» présens, et qu'il éteigne sa raison, s'il
» veut conserver sa tranquillité. Telle est
» sa destinée. » Voilà ce que ces deux
philosophes ont aperçu dans le cœur de
l'homme ,. parce que voilà ce qui y est.
Pour rendre raison des étonnantes va-
riétés qui s'y remarquent, si contraires à
la sage économie des choses , l'un a vu
dans l'homme un malheureux déchu de
l'état brillant auquel Dieu l'avoit destiné ;
l'autre , un audacieux qui, par des efforts
continuels, est sorti de l'étal tranquille où
la nature l'avoit placé : mais tous les deux
l'ont vu tel qu'il est aujourd'hui, mal-
heureux , et la proie de mille chagrins
divers. Sans doute , ces chagrins sont en
partie notre ouvrage; sans doute , nos pré-
jugés, nos passions, l'ambition, l'avarice,
les mouvemens de notre vanité , l'erreur
de nos jugemens, l'opinion, concourent
aies faire naître. Ces causes de nos peines
nous sont assez connues; mais où trouver
les moyens d'en diminuer le non&bre et
(5=5)
la violence ? Seroit-ce en revenant à l'un
de ces deux états dans lequel ces philo-
sophes nous ont primitivement consi-
dérés? Mais, déchus de l'un par la volonté
suprême, il n'est plus en notre pouvoir
ii'en jouir. Eloignés de l'autre, par la
succession des temps , quelle révolution
pourra nous y ramener jamais? On ne
peut la supposer, ni l'attendre; mais la
désirer , c'est moins regretter, ce me sem-
ble, la triste condition des animaux qui
rampent sur la terre , que préférer un
état paisible aux orages dJune vie agitée,
inquiète et malheureuse. En effet , quel
est le but que , dans tous les temps , s'est
proposé la philosophie? De vaincre nos
passions , d'étouffer les mouvemens de
notre orgueil, de surmonter les préjugés ,
d'efïacer de nos esprits les erreurs dont
on les a remplis. Or, ces conseils, voilés
sou6 de grands noms, sont-ils autre chose
que le système de se borner uniquement
aux impulsions premières de la nature , et
d'en éloignée avec soin tout ce que les
hommes y mêlent, et qui ne vaut rien ?
( 526 )
Anéantissez leurs passions , écartez leurs
erreurs, détruisez les objets de leur va-
nité, de leurs amours, quel sera ce nou-
vel être? Sera-ce un ange, ou un animal?
Quel qu'il soit, sera-t-il exempt des peines
et des chagrins? ou , pour s'y soustraire,
faudra-t-il encore l'envoyer à l'école de
Zenon? Mais le sage du stoïcien est -il
plus facile à concevoir , que le sauvage
qui vit et dort dans les bois; et l'orgueil
qui nous élève au dessus de l'humanité,
semble-t-il moins révoltant que l'humilité
qui nous place au dessous? Ces deux sys-
tèmes opposés ont cependant une cause
commune ; ils se proposent une même
fin. La vue de nos misères , le sentiment
de nos chagrins et de nos malheurs, les
ont également produits , et le soulage-
ment de nos maux est également l'objet
qu'ils se proposent. L'un, abrogeant eii
un instant toutes les lois des sociétés, et
ces conventions malheureuses des hommes,
a détruit jusqu'au germe de leurs maux ;
l'autre, donnant à l'homme un&cou rage sur-
naturel, armant sa raison d'une force qu'elle
(327)
n'a point, a voulu qu'il maîtrisât ses pas-
sions, qu'il surmontât la douleur, et fût
tranquille, au milieu des tourmens même.
Voilà donc les deux extrémités où
l'homme se flatte de trouver le repos qui le
fuit! Que leur excès prouve bien la misère
de sa condition naturelle ! L'état qui s'en
éloigne le plus , est par cette raison celui
qui lui paraît préférable. Mais comme il
ne sauroit arriver à cet état parfait d'in-
sensibilité , doit-il s'efforcer d'en appro-
cher? Et lequel des deux préférera-t-il?
Abrutira-t-il sa raison , ou l'armera-t-il
contre ses sens ? La tiendra-t-il dans un
état continuel de guerre? ou, semblable
aux courtisans d'Alcinoiis , consumera-t-
il les fruits de la terre ? Mais de quoi lui
serviroient encore les efforts qu'il pour-
Toit faire ? S'il n'est pas en lui d'arriver
jusqu'à ce dernier degré d'insensibilité où
l'on est au dessus des événemens , qui l'y
placera? Les maximes des stoïciens? peu
d'hommes sont capables de les pratiquer.
Ce sont, dit Pascal, des mouvemens fié-
vreux que la santé ne peut imiter.
( **§' )
Anecdote Bretonne (i)-
LV\v1\ V.-X.-U. «. ■^■^.*.-^^%- W*--1*.-*, ■ -*,-*. »
iM. de Kerdick, gentilhomme breton,
avoit perdu sa femme depuis quelques
années , et viyoit dans son château près
de Vannes, avec deux fils qu'il aimoit beau-
coup. L'aîné , capitaine dans le régiment
des Cravattes, périt en ij4-7 » à la ba-
taille de Lawfeldt. Le cadet, âgé de 2 1 ans ,
servoit dans la Marine. Il avpit donné des
preuves de talent et de bravoure.
M. de Kerdick étoit voisin d'une di-
ses parentes qu'il aimoit, et qui n'ayoit
qu'une fille fort jolie et fprt aimable. Les
enfans de ces deux maisons, accoutumes
à vivre ensemble dès le berceau, avoient,
les uns pour les autres, des sentimens de
fraternité. Leurs parens étoient enchantés
(1) Ce fait est réel, et me fut raconté par un
parent de M. de Kerdick, avec les mêmes cir-
constances que celles crup je rapporte, et dans
le même style, à peu près.
( 529 )
Ae cette unijon. Il esl -même vraisemblable
que M. de Kerdick avoit pour Madame
de Chambière , veuve- aussi depuis trois
ans , des sentimens plus forts que ceux de
la parenté.
Madame de Chambière ne lui cacha
point, après la mort de son mari, qu'elle
vouloit donner en mariage sa fille unique
à son lils aîné; et qu'elle . ajouterait de
son vivant , une grande partie de son bien
à celui dont Mademoiselle de Chambière
jouissoit depuis la mort de son père :
qu'au surplus ce mariage s'annonçoitpour
être des plus heureux ; qu'elle voyoit avec
une satisfaction parfaite qu'il releveroit
la maison de Kerdick , tombée dans une
misère extrême , depuis le temps de la Ré-
gence. (1719.)
Madame de Chambière se pvomenoit
un soir, au clair de la lune, avec sa hlle,
dans une allée charmante. Elle dit à sa
fdle : « Vous ne sauriez croire, ma chère
» enfant, combien vous m'occupez, et
» combien je suis effrayée du moment où ,
j> pour vous marier , il faudra que je ine
( 33o )
sépare de vous. — Ah ! ma chère ma-
man , quel mot venez-vous de pronon-
cer ! Jamais , je ne consentirois à la plus
grande fortune du monde, s'il falloit me
séparer de vous. Je n'ai d'existence que
par le charme de la vie que je mène.
Tous les jours, je remercie Dieu de la
douceur de mon état : je vole dans vos
bras ; mes tendresses sont payées de vos
bontés. S'il faut me marier, de grâce,
que le premier article soit la promesse
de vivre et de mourir avec vous. Je crois
bien que c'est un grand bonheur d'é-
pouser un homme doux , tendre et ver-
tueux ; mais ma bonne m'a dit si sou-
vent , que rarement on étoit uni selon
ses désirs , et que si l'on étoit riche ,
on étoit recherché pour sa fortune ; que
que si l'on étoit pauvre , la fortune d'un
homme enrichi, souvent par des voies
honteuses, décidoit un mariage où le
sentiment n'entroit pour rien! Ma chère
maman, ne parlez plus de mariage, et
rentrons. » Tout en marchant , Madame
de Chambière dit à sa fille : « Je trouve
(33» )
» que Faniïy ( c'étoit le nom de la bonne )
» pouvoit se dispenser de vous faire tant
» de dissertations sur le mariage; mais
» comment empêcher ce monde-là de ja-
» ser, et de se mêler de ce qui ne le re-
» garde pas ? Mon cher cœur , seriez-
j> vous bien fâchée d'épouser votre cou-
3> sin Kerdick ? Vous ne me répondez
» rien ? — Mais , maman. — Mais ,
» quoi ? Répondez : Seriez-vous fâchée
» d'épouser votre cousin Kerdick? —
» Ah ! maman , mon cousin est encore
» bien jeune. — C'est de l'aîné que je
» parle. — Ah! l'aîné! je sais bien
» qu'il est sage.... poli.... réservé; mais....
» — Achevez. — L'autre , tenez , ma-
» man, est trop joli pour que sa femme
» n'en fut pas jalouse; et je vous avoue
» que je ne voudrois pas qu'il me menât
» à Paris , ni même à Rennes. — Vous
aj êtes une folle , ma chère petite. Encore
» une fois , ne craignez rien ; c'est de
» l'aîné qu'il est question. — Maman, je
v vais vous souhaiter le bon soir. »
Après s'être embrassées , la mère et la
(333 )
fille se séparèrent ; et toutes les deux ,
avant que de s'endormir, pensèrent beau-
coup à l'entretien de la promenade. Ma-
demoiselle de Chambière fit des rêves ai-
freux. Elle se croyoit mariée avec l'aîné
de ses cousins , au point qu'à sept heures
du matin , elle crioit de toutes ses forces :
« Ma bonne , arrachez-moi cet anneau ! »
La bonne vint effectivement aux cris de
Mademoiselle de Chambière; et, l'écou-
tant avec effroi , lui dit : « En vérité , Ma-
» demoiselle, je crois que vous êtes en
» délire. Rendormez-vous , et je vais en
?> faire autant. Songez plutôt au Che\a-
>> lie^r. »
Le lendemain , M. de Ker-dick vint diner
nu château de Chambière. Après diner,
étant seuls , Madame de Chambière dit :
« A propos , je n'ai pu me dispenser de
* pressentir ma fille sur son mariage avec
>» votre fils : ses réponses ont été par-
b faites; et tout simplement, si vous vou-
» lez , mon cousin , nous allons traiter
» cette affaire sérieusement. — Puis -je
» répondre à tant de bontés , ma cousine ?
( 333 )
» Hélas ! qu'il me seroit doux de vous
>» devoir la fortune de mon fils ! — Fai-
» sons venir ma fille. » Madame de Cham-
brière sonne , et Mademoiselle sa fille ar-
rive. « Vous souvenez -vous de notre
» conversation d'hier au soir, ma chère
» enfant? Je vais faire mentir votre bonne,
» et je traite de votre mariage avec le fils
» aîné de mon cousin. — Mademoi-
» selle, que je serois heureux si mon fil»
» pouvoit être digne de vous ! Il est sans
» biens, mais il a des sentimens nobles,
» et j'ose dire, des vertus. Son caractère,
» que je connois depuis son enfance ,
» m'assure qu'il est capable de sentir le
» bonheur dont il seroit comblé. Quant à
« moi , je n'aurois pas de vœux à faire ,
» si je voyois raccomplissement de cette
» union.
» — Elle me flatte , Monsieur, à tous
» égards, répondit Mademoiselle de Cham-
» bière : les volontés de maman sont pour
*> moi des lois , que mon cœur ne sau-
» roit démentir. » La conversation finit,
et la journée se passa , sans parler davan-
( 334)
tage de leurs projets. Le lendemain ma-
tin , M. de Kerdick fut fort étonné de
voir entrer dans sa chambre Mademoi-
selle de Chambière. « Pardonnez-moi , lui
dit-elle, Monsieur, une démarche aussi
légère ; mais après avoir fait beaucoup
de réflexions cette nuit, sur mon ma-
riage avec Monsieur votre fils , je veux
vous faire le confident de mon cœur.
Je ne l'épouserai , je vous l'avoue ,
qu'avec une répugnance extrême. Sa
figure et son caractère ne sont pas la
cause de cette façon de penser. Mais,
Monsieur, vous le dirai-je? c'est mon
cousin, son frère, que je voudrois pour
époux; je l'aime de tout mon cœur.
Vivant ensemble depuis notre jeunesse,
il ne s'est jamais douté de mes senti-
mens pour lui. Moi-même , j'aurois été
désolée , si l'un des deux frères eût pu
soupçonner la plus petite préférence
dans mon amitié pour eux. Vous sa-
vez mon secret, Monsieur; je suis sûre
que vous ne le confierez pas à ma mère.
Je la connois; elle m'aime beaucoup:
( 335 )
» mais ses volontés sont des lois qu'elle
» ne permet pas que l'on discute. Mon
» père qui l'adoroit , avoit nourri, par
» sa déférence , cette humeur absolue.
» Je crois même qu'en mourant , il lui
» demanda de ne rien oublier pour faire
» en sorte que j'épousasse votre fils aîné.
» Vous voyez, Monsieur, jusqu'où în'en-
» traîne ma confiance et ma vérité. —
» Je n'en abuserai pas , répondit M. de
» Kerdick. Non , Mademoiselle ; et me
» voilà dans l'obligation de vous servir,
« comme le feroit l'ami le plus solide.
» Dites-moi si vous voulez que je parle,
a aujourd'hui même , à Madame votre
» mère. Je m'assurerai du degré d'obsti-
» nation qu'elle met à suivre l'idée de
» ce mariage; au risque de me brouiller
a avec elle , je lui dirai que j'ai reçu des
» nouvelles du régiment de mon fils, et
» que j'ai lieu de craindre qu'il n'épouse
» une jeune fille de Malines, dont il est
» fort amoureux; et dont le père, riche
» négociant, lui donne, en se mariant,
» 600 mille livres. Selon ce qu'elle me
( 556 )
» répondra", je parlerai de mon autre fils,
» — Je suis tranquille, Monsieur; et votre
» probité fera plus qu'aucun de mes con-
» seils, sur-tout dans une affaire qui me
» trouble l'imagination. »
Le pauvre M. de Kerdick se livra ,
quand il fut seul , à sa douleur. Il réso-
lut cependant de ne point partir , sans
avoir eu un entretien avec Madame de
Ghambière.
Effectivement, après souper, il la prit
en particulier, et lui dit qu'il ne pouvoit
pas plus long-temps lui cacher les nou-
velles qu'il avoit reçues du régiment des
Gravattes. Madame de Chambière, sans le
laisser finir : « Cela suffit , Monsieur ;
» je vois votre défaite, et votre petite
» histoire ne m'en imposé point du tout.
» Ma fille n'épousera point votre fils. Je
» déclare même que jamais elle ne se raa-
» riera, de mon vivant. Puisque mes vœu*
» pour son bonheur ne peuvent s'accom-
>» plir , je me défendrai , pou* le reste
» de ma vie , de m'occuper d'un établisse-
» ment pour elle. Au reste , je n'ai pas
eu
(337)
eu beaucoup de peine à découvrir qu'elle
aime son cousin; et j'avoue même que
j'ai bien à me reprocher l'habitude
qu'ils avoient de se voir et de se re-
garder comme frère et sœur ; mais ,
enfin, nous changerons de façon de
vivre, s'il vous plaît, Monsieur; et dès
demain , ma fille sera mise au couvent
à Rennes. Je ne me brouillerai point
avec un parent , avec un ami de vingt-
cinq ans : le public respecte les atta-
chemens soutenus; et tout ce qui peut
les rompre , fait tort également à tous
les deux. Ainsi , revenez, je vous prie,
revenez comme à l'ordinaire. Il faut
même craindre , dans le monde , les
réflexions des valets , et les décisions
» de la bonne compagnie, qui ne juge
» pas mieux qu'eux. Bonsoir , Monsieur;
» j'espère que vous ne partirez point d'ici
» demain , sans que nous nous soyons
» revus. »
M. de Kerdick se retira dans sa cham-»
bre, sans oser dire un seul mot à Ma-
dame de Chambière. Il résolut d'écrire
Tome IF. y
( 558 )
un billet à Mademoiselle de Chambière.
« Ma chère petite cousine , je viens d'a-
« voir la conversation fatale avec Ma-
» dame votre mère. Vous la connoissez
'j mieux que moi : mes démarches n'ont
» pas été réfléchies ; je me les reproche,
» et je suis au désespoir. Je desirerois
» presque la mort de mes enf ans , et sûre-
» ment la mienne, si nous sommes au
» monde pour y faire votre malheur.Yotre
» mère m'a déclaré que , de son vivan t , elle
» ne vous marieroit point, puisque vous ne
» pouvez pas épouser mon fils aîné ; elle
» me croit d'ailleurs un homme faux et
>» parjure. Vous le dirai-je, ma chère pe-
» tite?Elle veut vous mettre, dès demain,
» dans un couvent. Sacrifiez -moi , de
» grâce, et accusez-moi de mensonge,
»» pour vous tirer d'affaire. Ayez l'air de
» ne rien savoir , ou bien mandez-moi que
» vous êtes décidée à soutenir devant moi
« la scène comme je le désire, c'est-à-dire)
« à lui déclarer la confidence que vous
» m'avez faite. Bonjour , chère petite. >»
Mademoiselle de Chambière lui répon-
( 33& )
dit : « Déguiser n'est pas mon caractère,
» Monsieur: tromper l'est encore moins.
» J'irai au couvent, et n'y serai pas mal-
w heureuse ; et mon cœur ne sera que
» pour votre fils le Chevalier. Adieu ,
» Monsieur. »
On sonna le diner; et M. de Kerdick.,
ainsi que Mademoiselle de Chambière,
vinrent se mettre à table. Elle combla de
tendresses sa maman. Madame de Cham-
bière étoit rêveuse; sa fille employa tout
son esprit pour l'égayer, mais elle ne pou-
Aoit réussir. Lorsque M. de Kerdick fut
parti , elle lui dit : « Ma fille , j 'au rois un
» voyage à faire en Normandie pour vos
» affaires ; j'ai le chagrin d'être obligée
» de me séparer de vous , et de vous mettre
» au couvent, à Rennes, pendant quel-
» que temps. — Ah ! ma chère ma-
y> man , puisque vous ne me menez pas
» avec vous , il faut que vos raisons soient
n bien fortes. Je respecte vos volontés :
» je vous adore ; je m'occuperai sans cesse
» de vous; je vous écrirai tous les jours;
» j'arroserai mes lettres de mes larmes ;
Y 2
(Ho)
» et si mes regrets vous touchent, peut-
» être un jour me ferez-vous revenir. »
La litière arriva : la mère et la fille fon-
dirent en pleurs , et se séparèrent. La
bonne conduisoit Mademoiselle de Cham-
bièrej et dès la seconde journée, cette
bonne, à force de questions, fut bientôt
au fait de cette histoire. Ses conseils étoient
pour que la jeune personne épousât M. de
Kerdick l'aîné ; mais elle n'obtenoit rien ,
et même il fallut qu'elle promît à sa maî-
tresse de remettre le billet suivant à M. le
Chevalier de Kerdick : « On me met au
» couvent, mon cher cousin, à cause de
» vous. Je voulois vous épouser, et ne
« voulois point épouser votre frère. Je
» vous aime, je peux le dire maintenant;
» je vous aimerai jusqu'à la mort, et n'au-
*. rai jamais d'autre époux. Voyez ce que
y> votre cœur vous dictera ; il m'a paru
» tendre, et s'il a pénétré le secret du
» mien , un moment de bonheur à la fin
» de ses jours, vaut mieux qu'une vie
» longue et malheureuse. Brûlez ce billet.
» votre cousine l'ordonne. ».
(54' )
Le Chevalier le reçut, et manqua de
devenir fou. Son amour fit autant de
chemin dans un seul instant , qu'il en
auroit pu faire pendant dix ans. Il baigna
de ses larmes ce billet, et par soumission ,
le brûla. Mais il en porta toujours la cendre
sur son cœur. Il tomba dans une langueur
si grande , dès ce moment , que bientôt il
fut méconnoissable. Son père reçut , un
mois après, la nouvelle de la mort de son
fils aîné. Il alla le troisième jour en faire
part à Madame de Chambière, qui d'abord
osa presque en douter. Ensuite, elle fut
obligée de la croire vraie ; mais jamais
elle ne parla du mariage du cadet.
M. de Kerdick retourna dans son châ-
teau , où il se livra à toute sa douleur. Le
Chevalier plaignit son frère, mais il ne
pensa plus qu'à sa cousine , et aux moyens
de la retrouver. Il s'instruisit du cou-
vent qu'elle habitoit. Un jour , il partit
dans la nuit , et courut se jeter dans un
couvent de Récollets. Sa tournure , sa phi-
sionomie, persuadèrent aisément à tout le
couvent que ce jeune homme avoit une
( 342 )
vocation décidée. Il déguisa son nom; et
comme il avoit Tait un séjour en Amé-
rique , il n'eut pas de peine à faire croire
qu'il étoit de ce pays.; et que, sans père ni
mère , il avoit résolu de se faire religieux :
il n'en faut pas tant pour persuader des
moines. On lui donna le froc de novice.
Sa ferveur et sa piété répandoient l'édifi-
cation dans cette maison ; effectivement, il
invoquoitle Ciel de tout son cœur; mais
ou devine assez l'objet de ses prières.
Notre jeune novice savoit fort bien que
les pères Récollets alloient desservir le
couvent des Ursulines , où la pauvre pe-
tite cousine étoit renfermée. Pendant un
assez long-temps, il ne put, ni n'osa de-
mander d'accompagner le confesseur du
couvent. Enfin , il apprit qu'il y avoit deux
prises d'habits : il ne savoit le nom que de
Mademoiselle de Coëlosket. Il n'hésita
pas à demander la faveur d'en être le té-
moin ; il espéroit voir , au travers de la
grille , l'objet de son amour. On lui per-
mit de suivre le révérend père. Il pénétra
plein d'effroi dans ce lieu saint, cherchant
( ô/,3 )
de tous ses yeux ce qui l'occupoit le plus,
et donnant peu d'attention à la terrible
cérémonie. Dans le moment où l'on tenoit
le drap mortuaire sur la tête de la vic-
time , et comme elle alloit jurer à toute
la communauté de vivre et de mourir en
bonne religieuse , on leva le voile. Aper-
cevant son cousin : « Ciel ! s'écria-t-elle ;
« je me meurs! Ayez pitié de moi! Mes
» vœux sont rompus. J'adore le Ciel et
» mon amant qui s'offre à mes regards. »
Le pauvre novice s'évanouit aussi. Toute
l'assemblée fut consternée de cet événe-
ment, et se dispersa. Le conseil fut tenu
chez Fabbesse ; et là , les pontifes résolurent
de marier en face de l'Eglise , des amans
si tendres, si bien faits pour l'amour,
et si peu pour le cloître.
( sa )
Première Scène d'une Comédie (i).
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Le théâtre représente un bois. Le Comte sepro-
mène , regarde arec inquiétude , s arrête , et
marche tour à tour.
SCÈNE PREMIÈRE.
le Comte, seul.
Fa„-.l que les partis dictés par la
paison soient toujours suivis par l'ennui?
Je suis venu clans ce château pour ar-
ranger mes affaires, et j'y péris de tris-
tesse Les gens accoutumés à vivre
seuls sont bien heureux! (// se promette y
et rêve. )
Les occasions dangereuses sont dans
le caractère des hommes , et non dans
les objets qu'ils rencontrent Les
têtes vives trouvent des pièges par-tout;
(i) J'écrivis cette scène, pour imiter la manière
tle Marivaux , que M. C*** prétendent ne pouvoir
être imitée. Il y fut trompé le premier. ( Note de
V Auteur.)
( U$ )
les têtes froides n'en trouvent nulle part.
( 11 regarde d'un air inquiet. )
Cette jeune Colette m'étonne J'y
pense beaucoup Il faut que je la
cherche.
SCÈNE IL
le Comte, Colette,
le Comte.
Ah ! vous voilà , Colette !
Colette.
Oui , Monsieur.
le Comte.
Eh! que faites -vous dans ce séjour
écarté ?
Colette.
Je me promène.
le Comte.
Mais, Colette, n'avez-vous pas peur,
d'aller ainsi toute seule dans les bois?
Colette.
Eh! de quoi, Monsieur, aurois-je peur?
On ne peut me voler , car je n'ai rien.
( 346 )
le Comte.
Colelte , vous possédez des avantages
plus précieux que la richesse; vous avez
des charmes, et c'est un bien plus dési-
rable.
Colette.
Est-ce qu'on peut m'ôter cela, Mon-
sieur ? Les filles de notre village qui en
sortent laides y rentrent laides, et celles
qui en sortent jolies y rentrent jolies. La
beauté n'est, à ce qu'on dit, enlevée que
par le temps.
le Comte, c« souriant*
C'est donc à dire qu'étant seule avec
moi, vous pensez n'avoir rien à craindre?
Colette.
Rien du tout.
le Comte.
Vous avez raison. (Il reste quelque
temps sans parler. ) Colette !
Colette.
Monsieur.
( 547 )
LE C O M T E.
Jolie comme vousl'ètes, objet des vœux
de tous les jeunes gens de ce canton, vous
menez sans doute une vie bien heureuse,
et vous n'avez rien à désirer ?
Colette.
Pardonnez-moi, Monsieur.
le Comte, avec une satisfaction
précipitée et mêlée d'inquiétude.
Vous desirez quelque chose?
Colette.
Oui.
le Comte.
Et qu'est-ce que vous desirez ?
Colette hésite.
Rien.
le Comte.
Vous desirez quelque chose et vous ne
desirez rien ! Cela n'est pas raisonnable :
une fille comme Colette ne devroit pas
dire de pareilles choses.
Colette.
C'est pourtant une chose très- véritable.
( 34S )
le Comte.
Comment ?
Colette.
Tout ce que je fais m'ennuie. Je ne
m'amuse point de ce qui divertit les au-
tres; et lorsque je suis seule, je me laisse
aller à des idées qui n'ont ni vérité, ni
vraisemblance. Je passe des unes aux au-
tres , et je pense à peu près pendant le
jour, comme je rêve pendant la nuit. Vous
voyez bien que j'avois raison de dire que
j'avois des désirs et que je n'en avois point ;
car mes désirs n'ont pas d'objets.
le Comte.
Mais, Colette, votre état vous semble-
t-il au dessous de vous? Trouvez-vous,
par exemple , que la nature n'a pas été
juste, en nous plaçant dans des rangs dif-
fère ns ?
Colette.
Non , Monsieur; car à vous voir pro-
mener seul, ainsi que moi, j'imagine que
vous rêvez, aussi tout éveillé ; et j'aime
autant mes rêves que les vôtres.
(549)
le Comte.
Vous n'avez pas tort. Peut-être, cepen-
dant j'ai un avantage sur vous; et cet avan-
tage m'est précieux; je puis être utile à
votre bonheur. Tâchez de fixer vos de-
sirs; confiez-les moi : je ferai tout pour
les satisfaire. Adieu, Colette. Je vous laisse
y rêver.
( 35o )
Aventure et Conversation de
M. le Baron de Beserval ayl'o
une Dame de Wesel.
J'étois à Wesel. En rentrant un soir
chez moi; je me sentis tirer par la manche.
Au peu de clarté qui restoit, j'aperçus
une vieille femme qui me dit, en mauvais
français, qu'une belle dame me prioit d'al-
ler la voir. Persuadé que c'étoit une de
ces bonnes , ou plutôt de ces mauvaises
fortunes qu'on rencontre dans tous les
pays , je poursuivois mon chemin , sans
faire grand état de lin vi talion de la \ ieille ;
mais elle y mit de l'acharnement, et me
lira presque avec violence. Entraîné par
un mouvement de curiosité, je consentis
à la suivre. Elle s'arrêta bientôt à la porte
d'une maison dont l'apparence m'étonna.
Je comptois sur quelque réduit obscur,
palais digne de renfermer ma conquête.
Ma surprise fut grande , lorsque la vieille
ayant tiré le cordon d'une sonnette, il pa-
( Soi )
rut un laquais Lien vêtu , qui, marchant
devant moi, m'ouvrit la porte d'une pièce
assez ornée , fort éclairée , au fond de la-
quelle j'aperçus une très-jolie femme qui
sortoit à peine de la première jeunesse.
Elle étoit dans un déshabillé galant , et
placée sur un sopha. Elle ne se leva point
quand j'entrai, et se contenta de me faire
une inclination de tête, qu'elle accom-
pagna d'un sourire gracieux.
la Dame.
Monsieur, vous serez peut-être étonné
de la façon dont se fait notre connoissance.
Ce n'est pas l'usage des Dames françaises;
on m'a dit qu'elles sont fort retenues dans
le début. Pour moi , je suis née trop
franche pour me contraindre sur rien.
J'écarte ce qui peut me déplaire avec au-
tant de franchise , que je vais au devant
de ce qui me paroi t attrayant. Je vous ai
vu passer plusieurs fois devant mes fe-
nêtres ; votre ligure m'a phi. J'ai désiré
vous connoître. Voilà la raison pour la-
quelle vous vous trouvez chez moi.
( 352 )
Moi.
Le suffrage que vous voulez bien ac-
corder à mon extérieur suftiroit pour me
donner de l'amour - propre ; mais je ne
pourrai m'en permettre, qu'autant que je
serai assez heureux pour l'obtenir, à d'au-
tres égards.
la Dame.
Au compliment entortillé que vous me
faites, je vois que vous êtes embarrassé.
Pour vous mettre à votre aise , je vous
dirai que je ne puis les souffrir. Une vé-
rité dure m'est plus agréable , qu'une hon-
nêteté fausse. Mais pourquoi vous tenir
debout? Asseyez-vous auprès de moi.
M o i.
Puisque vous me le permettez
Une vérité dure! je ne crois pas que vous
ayez jamais été dans le cas d'en entendre
qui s'adressassent à vous. Vos grâces suf-
liroient pour couvrir les défauts de votre
caractère, si vous en aviez quelques-uns,
ce que j'aurois peine à me persuader. Au
contraire, je suis de très- bonne foi; je
serois
( 353 )
serois plutôt convaincu que lqs qualités
de votre ame s'accordent en tout avec
votre figure.
la Dame.
Je reconnois bien là les hommes ! A
cause que je suis jolie, je suis parfaite î
Eh, mon Dieu! Messieurs! moins de pré-
vention pour nous, dans le premier mo-
ment, et plus de justice, dans la suite !
Ne serez -vous jamais plus conséquens
dans votre conduite ? Vous arrivez tou-
jours en esclaves, et vous vous en allez
en tyrans. Que les femmes sont sottes, de
vous donner des droits ! Si nous savions
nous en tenir à vous plaire, et que vous
ne nous plussiez jamais trop, les choses
seroient bien différentes.
Moi.
Il y a plus de coquetterie que de sen-
timent dans ce propos - là. Je vois que
vous faites plus de cas du triomphe , que
de l'attachement.
la Dame.
Je ne le crois pas. Outre qu'il y a fort
Tome IF. z
( 354)
peu de gens à qui je désire de plaire ,
j'ai trouvé mon cœur capable de tendresse,
et même d'une tendresse assez vive.
Moi.
Vous avez donc eu des amans ?
la Dame.
Trois.
M o i.
Que vous avez quittés?
la Dame.
Non. Le premier est mort; ainsi je n'ai
rien eu à lui reprocher. Le second m'a
abandonnée , pour une femme qui ne me
valoit pas, et je me trouvai bien vengée.
J'ai encore le troisième ; mais il est absent
dans ce moment -ci; je l'attends. Il se
conduit à merveille , et m'aime beaucoup.
Si je n'a vois pas envie de causer avec
vous, je vous montrerois ses lettres; vous
en pourriez juger.
Moi.
Assurément, il faut que cet amant ait
des affaires bien essentielles, pour s'éloi-
gner de vous. Quand on est possesseur. ...
( 355 )
la Dame.
Qu'appelez - vous possesseur ? Enten-
dons-nous, s'il vous plaît ; de mon cœur,
oui ; car je l'aime à la folie : mais voilà
tout.
M o i.
Comment, vous l'aimez! et voilà tout?
Vous ne faisiez donc que de le lui avouer,
quand il a été obligé de partir?
la Dame.
Il y a près de deux ans qu'il le sait et
qu'il me presse , en vain , de lui accorder
ce qu'il prétend manquer à son bonheur.
Si j'étois capable de me laisser aller , ce
seroit pour lui. Mais j'entends trop bien
mes intérêts. Il m'importe trop de le
conserver , pour le mettre dans le cas
de n'avoir plus rien à désirer , et par
conséquent, de tomber dans la langueur.
Et puis, si je m'étois une fois rendue,
je ne pourrois plus me dire que c'est-
pour moi qu'il m'aime. Cette idée, non
seulement empoisonneroit le charme que
je trouve dans sa société , mais même
Z 2
( 356 )
je sens qu'elle me le feroit prendre en
aversion.
Mo i.
Cette façon de penser est passablement
personnelle , puisque vous voulez de la
franchise. Je ne suis pas étonné de la
rencontrer dans une femme; mais , je vous
en demande pardon, je vous soupçonne
un autre défaut.
la Dame.
J'entends bien ce que vous voulez dire ,
et je ne m'en défends pas. Les femmes
m'ont souvent fait, sur cela, des contes
auxquels je ne crois point, et je n'ai ja-
mais regretté ce mérite-là ; car vous pré-
tendez, Messieurs, que c'en est un fort
grand. Je ne sais pas pourquoi vous en
faites tant de cas. Il est plus dans la tête
que dans le cœur.
Moi.
Je le sais bi£n, moi, Madame, et j'ai-
merois mieux vous le prouver , que de
vous en convaincre. Mais il me semble
que c'est une matière qu'il ne faut pas
(367)
traiter avec vous. Revenons - en donc à
votre pauvre amant, qui me l'ait une pitié
affreuse.
la Dame.
En effet ! n'esl-il pas fort à plaindre?
Il est sûr de la tendresse d'une femme
qu'il aime, de tout son intérêt, de toute
son occupation. Je ne songe qu'à lui
plaire, et je ne lui laisse jamais le mo-
ment de désirer , hors sur le seul point
qui pourroit détruire son bonheur.
Moi.
Oui , c'est-à-dire , qu'à force de l'aimer ,
vous en faites un martyr continuel , et
martyr je sais bien de quoi. . . .
la Dame.
De quoi?
Mo i.
De votre amour-propre, puisqu'il faut
vous le dire. Vous voulez jouir des mêmes
droits que les femmes ont de plaire, et
vous prétendez vous mettre au dessus
d'elles, en ne partageant point ce qu'elles
appellent des foi/blesses. Mais je vous
( 358 )
avertis que vous en êtes la dupe. La ca-
lomnie attaque aussi bien vos réputations
que la médisance, et vous conviendrez
que vous lui fournissez matière ; car les
apparences sont contre vous.
la Dame.
J'en conviens , et n'en suis point ef-
frayée. H y a long- temps que je connois
la jalousie des femmes, et la légèreté des
propos des hommes , sur notre compte.
Aussi, mériterois-je qu'on m'attribuât la
duperie dont vous me taxez, si la crainte
de l'une ou de l'autre influoit en rien sur
ma conduite. Il faudroit être folle , pour
vouloir se mettre a l'abri delà méchanceté.
Non, ce n'estpoint mon motif, non plus que
l'amour, en prenant un amant. C'est pour
le rendre heureux; mais en même temps,
je ne veux pas me donner un maître.
Souvenez-vous de ce que je vous ai dit,
que vous arriviez en esclaves, et que vous
vous en alliez en tyrans. Je ne suis pas
assez barbare , pour me plaire aux ado-
rations d'un esclave ; mais je crains le
tjran. Vous allez encore appeler cela de
la personnalité. A la bonne heure; soyez
pourtant certain que je ne changerai pas
d'opinion.
Moi.
Si j'étois assez heureux pour être à la
place de votre amant, j'y ferois au moins
mes efforts, et je me doute que quelques-
uns ne l'aient tenté.
la Dame.
Eh ! mais assurément ; ce sont des lan-
gueurs, des désespoirs, des rages qui ne
Unissent point; il a tout essayé, jusqu'à
des entreprises.
Moi.
Et rien n'a réussi ? *
la Dame.
Non , rien. Quand il est dans ses lan-
gueurs ou ses bouderies, je joue du cla-
vecin, j'appaise son désespoir par quel-
ques caresses. Comme sa rage me fait
peur, je le chasse de chez moi; et quand
il a poussé l'audace jusqu'à se permettre
( 36o )
des entreprises , je lui interdis l'entrée
de ma maison , plus ou moins long-temps,
selon que je le trouve plus ou moins cou-
pable.
Mo i.
A ce que je puis juger, votre amant
est une manière de mouton d'une espèce
assez rare.
la Dame.
Que voulez-vous qu'il fasse ?
M o i.
Ma foi, qu'il vous plante là tout net.
la Dame.
Il m'aime ; je n'ai pas ce malheur à
craindre, et c'en seroitun véritable pour
moi. Je le regarde comme le plus grand
qui pût m'arriver. Cependant, j'aimerois
mieux le perdre , que de le conserver par
un sacrifice que je ne ferai pas. Il a
tâché de m'abandonner , et je puis dire
que, pendant tout ce temps, j'étois véri-
tablement malheureuse. Il n'y a rien que
je n'aie mis en usage pour le faire rêve-
(36» )
nir, sans tonte fois lui donner aucune
espérance sur le seul point que je me sois
réser^ 6.
Mo i.
Savez-Yous que je vous regarde avec
une sorte d'indignation , et comme quel-
qu'un de fort dangereux? Ne devriez-
vous pas rougir de faire le tourment d'un
homme qui, je le vois bien , est assez à
plaindre pour vous adorer ? C'est abuser
à la fois , et des avantages que la nature
vous a donnés, et dé la bonne foi pu-
blique. Car, comment s'attendre à ren-
contrer un caractère comme le vôtre?....
Mais je m'aperçois que je suis l'avocat
de votre amant, et je vous assure que je
n'étois point venu pour cela.
la Dame.
Oui; je crois bien que ce n'est pas la
première idée qui vous ait frappé , quand
vous avez rencontré ma vieille. Je suis
fâchée que vous vous soyiez aperçu sitôt
du rôle que vous jouez. Il me divertissoit
toul à fait, et vous me paroissez plus ri-
(562 )
tîicule et plus amusant comme cela, que
si je vous avois trouvé plus fat que vous
ne me semblez l'être.
Mo i.
Ah ! j'entends ; ce n'est pas pour moi ,
mais pour mes travers que vous m'avez
fait venir ici Mais qu'est-ce que
c'est que ce fracas que j'entends là haut?
la Dame.
C'est apparemment mon mari qui se
couche.
Moi.
Votre mari? quoi! vous en avez un?
la Dame.
Et pourquoi pas?
Moi.
Ah î mon Dieu ! je ne trouve là rien que
de fort ordinaire ; mais ce mari, puisqu'il
existe , que pense-t-il des amans ? Est-il
bien convaincu que tout se borne au sen-
timent? D'ailleurs, l'idée de faire appeler
les passans pour se divertir à leurs dé-
( 563 )
pens, lui paroiL-cHe aussi plaisante qu'à
vous ?
LA D A M E.
Qu'il apprenne ou qu'il désapprouve,
c'est la chose du inonde qui m'est le plus
égale. 11 m'a épousée pour mon bien; il
en jouit : que lui faut-il de plus? Je ne
l'aime point. Il a voulu , dans les corn-
mencemens de notre mariage, être jaloux ,
fatigant, exigeant, brutal , comme tous
les autres. Je l'ai tant tourmenté, qu'à la
fin il se l'est tenu pour dit. Il fait ce qui
lui convient, et moi ce qui me plaît. Je
ne vais pas le trouver dans son apparte-
ment; je ne prétends point qu'il vienne
m'importuner dans le mien. Ne trouvez-
vous pas que j'ai raison ?
M O T.
Sans contredit; d'ailleurs, vous ne me
trouverez pas chevalier des maris, comme
je le suis des amans.
la Dame.
Parce qu'apparemment vous n'êtes pas
marié? De plus, Messieurs, vous affectez
( m )
tous, sur ce point, dans le monde, un ton
de légèreté dont vous êtes bien éloignés,
dans le fond ; et vis à vis de vos malheu-
reuses femmes , vous êtes tous capricieux ,
injustes, despotiques, bourrus. Ah! la
sotte chose qu'un mari ! Gomment
donc ! voilà trois heures qui sonnent !
Allez-vous-en bien vite. C'est demain di-
manche, et il faut que j'aille au prêche ,
de bonne heure.
Moi.
Au prêche! et qu'est-ce que vous faites-
là? J'imagine que ce n'est pas le respect
humain qui vous y conduit; il me semble
que vo.us ne consultez guère l'opinion des
autres pour vous décider. Est-ce que vous
êtes attachée à ce prêche ?
la Dame.
Certainement: si l'opinion générale ne
me décide pas pour les choses de la so-
ciété, je suis très-attentive à faire ce qu'il
faut pour le ciel, et contre l'enfer.
M o i.
Il ne vous manquoit plus que d'cîre un
( ÔG5 )
peu superstitieuse, et je suis ravi de vous
découvrir cette nouvelle qualité : en tout,
je suis enchanté de vous. Je regarderai
toujours comme un instant fortuné, l'ins-
tant où vous avez jugé, sur ma ligure,
que j'avois assez de ridicule, pour mériter
votre attention. Je vous demande la per-
mission de vous faire ma cour assidue-
ment, pendant le temps que j'ai encore à
passer ici.
la Dame.
Vous me ferez le plus grand plaisir du
monde. Cependant je vous prie de croire
que les ridicules seuls ne suffisent pas
pour me plaire. Bonsoir, Monsieur. »
J'avoue que quoique j'aie vu des fem-
mes bien extraordinaires en ma vie , celle
ci me parut l'emporter sur toutes les autres,
et je bénis mon destin de rendontrerà-
Wesel une ressource comme celle-là. Je
fus très-exact à la voir, et je la trouvai
toujours la même, avec autant de naïveté
dans l'esprit, que de franchise dans ses
laçons.
( Z66 )
Il y avoit huit jours que je jouissois de
sa société, lorsque m'élant pvésenté à sa
porte , un soir , on me dit (/iielle n'y
était pas. Gela me surprit; car elle ne
sortoit jamais que pour aller à l'église, et
quelquefois à la promenade, s'étant absolu-
ment soustraite à toute espèce de devoirs.
J'yretournaiàquelque tempsdelà;on me
fit la même réponse. Je m'y rendis encore
le lendemain, à plusieurs reprises , sans
avoir plus de succès. Je recherchois la
raison de cet événement, lorscjue je vis
entrer dans ma chambre la même vieille
qui m'avoit introduit chez elle , et qui
me remit de sa part la lettre suivante :
« Cet amant dont vous avez si bien
• défendu la cause , est arrivé, Monsieur ;
* je n'ai rien eu de plus pressé que de
« l'informer de notre connoissance. Quoi-
» que je" l'aie fort assuré que vous étiez
» plus aimable que dangereux , il m'a
j» paru inquiet de notre liaison , et je
» l'aime trop , pour lui donner le moindre
j> ombrage. Ne soyez point surpris, si je
» vous prie de ne plus revenir chez moi.
(367)
» Je vous regrette sûrement plus que vous
» ne me regretterez. Mais puisque vous
» voulez tant de complaisance pour un
» amant, vous ne me désapprouverez pas ,
>» de vous sacrifier au mien. Adieu , Mon-
» sieur. Comptez sur les sentimens que
» vous m'avez inspirés, et sur le plaisir
» que j'aurois à vous revoir, s'il Je per-
« mettoit. »
Je trouvai que cette lettre terminoit à
merveille mon aventure. J'en aurois ce-
pendant été fort affligé, si, peu de jours
après , je n'avois été forcé de quitter
Wesel.
( 568 )
Opinion des Turcs sur les Femmes.
> »/V» '«/«A'%. V»
On seroit moins étonné de la rigidité
des Turcs à renfermer les femmes , si l'on
étoit instruit du peu d'idée qu'ils ont
du pouvoir des mœurs, pour retenir leurs
sens. Une conversation entre le visir
Ibrahim et le bâcha Bonneval (j) suffira
pour faire connoître leur opinion sur ce
sujet. Cette conversation m'a été trans-
mise par M. Blet, médecin. de la faculté
de Paris , qui latenoit de M. de Bonneval
lui-même.
Le visir interrogeant M. de Bonneval
sur la religion chrétienne, celui-ci vint à
lui parler de la confession , et cette pra-
tique excita vivement la curiosité d'Ibra-
(i) M. de Bonneval , homme de qualité de
France , avoit épousé ïa fille du maréchal de
Biron. Un enchaînement de circonstances bizarres
lui fit prendre le turban, en 1721. 11 étoit lié très-
intimement avec J.-B. Rousseau.
him.
(36g)
Lim. Bonneval , après avoir expliqué
toutes les conditions de ce sacrement ,
ajouta qu'il se conféroit avec un grand
secret. « Les femmes vont-elles également
» à confesse , demanda le visir ? — Assuré-
» ment, répondit Bonneval. — Quoi ! sans
» que le mari soit présent, demanda- t-il
» encore? — Sans doute, répliqua Bonne-
» val. — Comment, sans qu'il soit dans l'é-
» glise? — Certainement, dit Bonneval.
» Même si un mari apercevoit sa femme
» aux pieds d'un confesseur , il se dé-
» tournerait, de peur de l'interrompre.
» — Bâcha ! s'écria le visir, en se levant
» brusquement, tous vos chrétiens sont
» trompés par leurs femmes.
Tome IV. a a
<37o)
Disgrâce de Madame des Ursins,
ET CE QUI l'a OCCASIONNÉE (l).
X ersonne n'ignore l'ascendant prodi-
gieux que la princesse desUrsinsavoit pris
sur le roi d'Espagne, Philippe V, au point
de retarder la paix de 1710, par l'idée
chimérique qu'elle s'était faite d'avoir une
principauté souveraine dans les Pays-Bas ,
principauté qu'elle avoit dessein d'échan-
ger ensuite avec Louis XIV , pour la Tou-
raine. Ne doutant point de la réussite, elle
chargea M. Daubigné , un de ses amis ,
de se transporter sur-le-champ dans cette
province , afin d'y choisir la situation la
plus agréable pour y bâtir un château
convenable à sa dignité. Pour remplir
cette mission , il fit construire celui de
Chanteloup , près d'Amboise.
La ruine du projet de Madame des Ur-
sins pour une principauté , fit naître un
(1) Ecrit en 1771.
(«f» )
autre dessein d'un succès plus probable,
par le crédit qu'elle avoit sur le roi d'Es--
jpâgne, et la foiblesse du caractère de ce
prince ; ce lut celui de l'épouser. Les in-
trigues qu'elle mit en usage pour arriver
à ses fins, ayant encore échoué, elle cher-
cha toutes les ressources imaginables, pour
maintenir un pouvoir qu'une maîtresse
est toujours sûre de pousser à l'extrême
dans les commencemens, qui se soutient
ensuite par habitude , maisquela moindre
chose peut détruire , par la suite. Le roi
d'Espagne ne pouvant se passer de fem-
mes , mais devenu dévot , parloit de se
remarier. Madame des Ursins , forcée de
renoncer encore à l'espérance d'être la
femme de Philippe , pensa que rien ne
seroit plus avantageux à ses intérêts , qufc
de lui faire épouser une princesse qui,
par sa position, ne dût point attendre une
si haute fortune , et qui ne la devant
qu'à sa médiation , devoit toujours la tenir
dans sa dépendance , par le peu de crédit
de ses entours et par la reconnoissance.
Elle jeta les yeux sur la fille du Duc de
A A 2
(372)
Parme-Farnèse. Alberoni fut chargé de
cette négociation , et le mariage se con-
clut. Le roi d'Espagne partit de Madrid ,
pour aller au-devant de la nouvelle reine.
Lorsqu'ils furent à la dernière station ,
avant de se joindre, c'est-à-dire, à quatre
lieues l'un de l'autre, Madame desUrsins
prit les devants , empressée de connoître
par elle-même une princesse , du dévoue-
ment de laquelle elle devoit autant se
promettre. Quelle fut sa surprise de ne
recevoir qu'un accueil haut , froid ! Ma-
dame des Ursins ayant voulu reprendre
quelque chose à la coiffure de la reine ,
à sa toilette , cette dernière la traita d'im-
pertinente , et soutint le même ton, tant
que la visite dura , sans que jamais Ma-
dame des Ursins pût le faire changer. Elle
se retira, pleine d'étonnement , de dépit
et de désespoir. Ces sentimens augmen-
tèrent bien encore, lorsque Damézagua,
officier desGardes-du-Corps du roi , vint
lui déclarer qu'elle devoit partir sur-le-
champ, pour se rendre en France , sous
son escorte , sans avoir la liberté d'écrire
<375)
au roi , ni de parler à personne. Elle obéit
et monta dans sa voiture, en grand habit,
avec Damézagua , un autre officier des
Gardes-du-Corps , une seule femme-de-
chambre, sans autre suite ; n'ayant pas
même une chemise, pour changer, pendant
un si long voyage. Le détail de ce que
Madame desUrsins eut à souffrir pendant
le chemin , par un froid excessif, passe
toute croyance^ Jamais sa constance ne
l'abandonna. Pas un murmure , pas une
seule parole qu'elle eût pu se reprocher.
Enfin , elle donna l'exemple d'un courage
dont les femmes sont bien plus capables
que les hommes. Toute l'Europe fut éga-
lement surprise d'un changement de for-
tune aussi prompt et tellement inattendu.
On voulut pénétrer le motif de cet évé-
nement; il demeura caché, ainsi qu'il
arrive quelquefois, dés intrigues de Cour.
Les femmes , à qui l'on dit tout , qui se
disent tout , et qui redisent tout , l'ont
liait parvenir à ma eonnoissance. J'ai su
de Madame la princesse de B*** , qui le
tenoiî, de Madame la Duchesse de Saint-
(574)
Pierre, long-temps favorite de la reine
d'Espagne Farnèse , que le seul motif de la
disgrâce de la princesse des Ursins avoit
été le roi d'Espagne lui-même , dont elle
avoit reçu , pendant qu'elle étoit en che-
min pour se rendre en Espagne , une lettre
par laquelle illuimandoit:« Qu'àquelprix
» que ce fù t , il falloit qu'elle éloignât Ma-
» dame des Ursins, et que si cette femme
» reparoissoit à la Cour, elle les empêche-
» cheroit (1) de coucher ensemble, ainsi
» qu'elle avoit déjà fait du vivant de lafeue
v reine. » Qu'on se représente l'embarras
d'une jeune princesse qui se voit dans l'al-
ternative, ou de ne pas obéir, et par con-
séquent de déplaire à son mari qu'elle
désire captiver , ou de commencer à se
faire connoître dans le monde, par une
conduite dure sans motif, et marquée du
sceau de l'ingratitude. Ses combats furent
violens , à ce qu'elle a dit à Madame de
Saint-Pierre. Enfin , les ordres du roi l'em-
(i) Expression textuelle de la lettre du roi ,
dont j'ai lu la copie. ( Note de V Auteur.}
( M )
portèrent , appuyés , peut-être de l'intérêt
de se défaire d'une rivale sous la dépen-
dance de laquelle elle auroit vécu. Elle a
dit de plus à Madame de Saint-Pierre,
qu'elle se détermina brusquement à cher-
cher querelle à Madame des Ursins, à la
pousser si vivement , qu'elle n'eût pas le
temps de lui dire des choses , ou de faire
des démarches qui pouvoient la toucher,
et faire évanouir la dureté dont elle s'é-
toit armée. Philippe a voit donné l'ordre
positif à un officier de ses Gardes de suivre
exactement ceux de la reine , quelque
chose qu'elle leur commandât. On ne
craint point d'avancer que , de tous les
revers, celui qu'éprouva madame des Ur-
sins, est peut-être le plus extraordinaire.
Il y a tout lieu de croire pourtant qu'il fut
amené par les insinuations de Louis XIV.
Ce prince avoit été choqué de la présomp-
tion de Madame des Ursins. Il avoit aussi
vu vraisemblablement de mauvais œil ses
intrigues pour épouser sonpetit-nls. Mais
ce qu'il y a d'étrange, c'est que le roi
d'Espagne n'ait eu ni le courage de ré-»
(376)
sis ter à son grand-père , ni celui d'éloigner
par lui-même Madame des Ursins; qu'il ait
employé , pour s'en défaire , une jeune
personne sans expérience , arrivant dans
un pays nouveau , dénuée d'entours et de
conseils , et qu'il ait rencontré dans cette
princesse , la force de caractèr e néces-
saire , pour prendre une résolution aussi
contraire à la timidité de son âge.
(377)
De la Douleur.
^/%/% W%"%^V» X/Vfc ^^KW^ W% W/* -+^/\%S%J%S%J%S%, V%M •«•xA x/-v-% -
X ar le mot douleur , on entend ce fléau
du genre humain , qui ne cesse d'empoi-
sonner l'existence de l'homme. Il y en a
de deux sortes , la douleur physique , et la
douleur morale.
La douleur physique est plus ou moins
forte , et n'est produite que par les ma-
ladies qu'éprouve l'individu, parles acci-
dens qu'il éprouve. Les seuls remèdes
qu'on puisse y apporter sont la patience ,
la résignation , et les secours de cette es-
pèce de gens qui , dans la société, se sont
dévoués à traiter le physique : art plus fruc-
tueux pour ceux qui l'exercent, que sa-
lutaire pour les malades.
La douleur morale est infiniment plus
étendue. Comme elle peut naître de beau-
coup de causes, elle reçoit des modifi-
cations, en raison des impressions qui l'ont
produite. Pour classer les différens effets
qu'elle occasionne , on pourroit, ce me
(378)
semble ,en commençant par l'impatience,
qui est le degré le plus foible, passer par
la colère , la peine , le chagrin , l'afflic-
tion et l'abattement , pour en venir au
désespoir qui est le degré le plus fort.
Tout objet qui ne fait naître que de l'im-
patience, ou de la colère, ne peut être
considéré que comme une affection mo-
mentanée, qui donne une secousse à l'ame,
d'autant plus violente , qu'elle l'a moins
prévue; mais qui dure d'autant moins,
que l'explosion est plus forte.
Les autres sensations pénibles de l'ame
proviennent, ou de la perte d'un bien
dont on a toujours craint d'être privé ,
même pendant la jouissance , ou de l'ex-
clusion d'un objet fortement désiré. Ces
sortes d'affections , toujours prévues , ne
peuvent produire sur l'ame, ces mouve-
mens violens qui naissent de la surprise;
mais pour avoir une activité moins appa-
rente , elles n'en sont que plus fâcheuses,
parce que les facultés physiques, qui ne
peuvent long-temps supporter un grand
ébranlement, et qui, par cette raison, en
(379}
sont promptement débarrassées , pénè-
trent par degrés, et profondément, d'une
impression amère qui ne peut plus être
détruite que par le temps : et le temps
n'affoiblit qu'à la longue les ressorts que
la violence épuise souvent, dans les pre-
miers instans.
Le désespoir est un état d'irritation
excessive , et dont les résultats ne sont
jamais que des extrêmes. Les facultés sont
en telle contraction, que l'ame n'entend
plus rien , et ne peut se livrer qu'à de&
mouvemens désordonnés.
L'abattement qui paroit le contraire du
désespoir , le devance quelquefois , en est
presque toujours la suite , et produit à
peu près le même effet ; c'est-à-dire ,
que les ressorts des organes , pour avoir
été trop vivement tendus , se relâchent
entièrement , et jettent l'ame dans une
apathie stupide, qui, sous l'apparence
de la tranquillité , n'est en effet qu'un
manque de faculté pour sentir. Ainsi, le
désespoir et l'abattement ont le même
résultat , celui d'intercepter les fonctions
( 38o )
de l'ame , le premier par la tension des
ressorts des organes, et le second par leur
relâchement.
Le temps seul peut apporter du remède
à ces deux états , soit en détendant les
fibres irritées par le désespoir, soit en leur
redonnant du ton, lorsqu'elles sont trop re-
lâchées par l'abattement. Dans ces deux
situations, l'ame , incapable d'aucune opé-
ration morale , n'agit plus que machina-
lement , et n'est susceptible d'aucun adou-
cissement ni d'aucune consolation.
Toutes les autres sensations pénibles de
l'ame peuvent être combattues , soit en
se livrant aux soins de l'amitié , soit par
une volonté bien décidée de surmonter
le chagrin , et c'est ce qu'on appelle cou-
rage. Mais , je le répète , le temps est le
remède le plus certain contre toute douleur
morale. Les objets s'affoiblissent, en s'é-
loignant ; on s'accoutume à la privation, •
de no u velles sensations effacen t les ancien-
nes. La destruction de la machine est la
suite et la fin inévitable d'une douleur ,
soit physique , soit morale permanente-,
(38x)
avec cette différence que dans le physique,
c'est l'obstruction qui produit la douleur,
et que dans le moral , c'est la douleur qui
la cause. L'une et l'autre gênent d'abord
les ressorts, les paralysent ensuite, et finis-
sent par détruire le régime nécessaire à
l'existence , établi par la nature dans toute
matière organisée pour végéter. Toute sus-
pension y produit des maladies; toute
destruction des organes du mouvement,
est la mort. De telles destructions ne sont
pas fréquentes dans les douleurs morales,
parce qu'd est infiniment rare qu'elles
soient poussées à ce degré éminent d'exal-
tation , et plus rare encore qu'elles s'y
soutiennent.
D'après l'analyse que je viens de faire
des principes et des effets des douleurs
physiques et morales, la crainte qu'elles
inspirent aux hommes , doit paroître sim-
ple et fondée. Mais ce qui doit surprendre,
c'est le peu d'attention qu'ils ont à s'en
préserver. On peut trouver dans l'attrait
des jouissances de l'amour et dans les
élans de l'amour-propre , une excuse de
( 382 )
l'oubli des douleurs physiques qui, d'or-
dinaire ; en sont la suite. Mais, comment
comprendre, je ne dis pas seulement le
goût , mais même l'ardeur inépuisable
des hommes, pour les sensations pénibles
de l'ame , ou pour les tableaux qui les
représentent? Un accident, un incendie,
un enterrement, un cadavre , un supplice,
attirent et fixent les regards de toute cette
partie de la société, qui n'est point arrê-
tée par la retenue qu'impose une éduca-
tion soignée. Mais, si les gens d'une cer-
taine espèce n'osent se livrer à tout ce
qui porte le caractère d'une férocité gros-
sière , du moins s'en dédommagent-ils ,
en se livrant à tout ce qu'd est reçu de
se permettre. Plus un fait est tragique ,
plus il est avidement écouté. On s'arrache
un livre, un roman bien noir. On court
à des tragédies déchirantes , pour jouir,
pendant deux heures , de l'incroyable
plaisir d'avoir le cœur oppressé ( i )
(i) Témoins, Allée, Gabrielled* frergy> spec-
tacle plus digne de la scène anglaise , que d'un
peuple qui sait applaudir à Racine, à Voltaire.
( 385 )
Plus on y réfléchit , et plus on a de peine à
se rendre raison d'un semblable attrait. Se-
roit-ce , que ce sentiment inné de rap-
porter tout à soi procureroit la jouissance
de pouvoir se dire ? je ne suis pour rien
dans la catastrophe , dans l'enchaînement
de malheurs dont je suis témoin. Seroit-
ce que les vives émotions de l'ame , en
donnant de fortes secousses au physique,
procureroient un cours plus libre aux
liqueurs, à la machine, un état plus par-
fait, lorsque le calme est rétabli ? Seroit-
ce que la méchanceté , ce caractère dis-
tinctif de l'homme brut , que les besoins
réciproques ont amorti , que les lois et
l'éducation ont dompté , lorsque les socié-
tés se sont civilisées ;seroit-ce , dis-je , que
cette méchanceté fut tellement identifiée
dans le cœur de l'homme , qu'il ait été
possible de lui donner un frein, mais ja-
mais de la détruire ? Est-ce enfin le con-
cert de ces trois motifs qui produit une
contradiction si surprenante ?
Quoi qu'il en soit, on ne peut se dis-
simuler que l'homme n'est pas né bon. Les
( 384)
premiers mouvemens d'un enfant sont
l'impatience et la colère ; il n'en est dis-
trait que par de nouveaux objets qui le
frappent, ou parles jouissances à saportée.
S'il s'attache à sa nourrice, c'est par l'ins-
tinct et ses besoins ; à sa bonne , parce
qu'il est subjugué par l'habitude qu'il a de
la suivre et de lui obéir.
Bientôt l'homme tombe sous l'empire
des passions. C'est alors que violemment
poussé vers l'objet qui l'enflamme, il em-
ploie l'adresse , quelquefois la force , et
jusqu'au crime , pour se procurer les biens*
qu'il désire , et pour écarter les rivaux
qui les lui disputent. On pourroit tenter
de l'excuser, lorsqu'en effet il est maîtrisé
par un désir impétueux. Mais combien
ne voyons-nous pas de gens envieux de
tout succès , même de ceux qu'ils ne peu-
vent atteindre , et plein d'une joie secrète ,
au moindre revers que les autres éprou-
vent !
Le ton dominant de la société n'est-il
pas d'affoiblir les actions louables , d'ag-
graver les torts , d'attaquer les réputations
et
( 5S5 )
et de jeter du ridicule sur tout? Il n'est
que trop démontré que l'homme nuit avec
ces dispositions que rien ne peut détruire,
et qu'il garde jusqu'au tombeau. Voilà
pourquoi les sociétés sont un assemblage
tumultueux d'individus occupés à se nuire;
au lieu d'être une réunion d'hommes
qui, par des secours mutuels , une indul-
gence réciproque , opéreroient continuel-
lement le bonheur de tous.
Je suis encore l'homme : je le trouve
traître avec ses maîtresses, tyran avec sa
femme , dur avec ses enfans. Si quelques
individus diffèrent du plus grand nombre,
ce n'est que par une volonté bien déter-
minée de ne suivre que les lois de l'équité ,
de la raison , et de réprimer les impul-
sions de leur cœur, qui contredisent sans
cesse les principes qu'ils se sont faits.
La guerre est, dit-on , un mal néces-
saire. En effet, c'est une vérité démon-
trée par la nécessité de s'opposer à l'in-
vasion , à la cupidité des autres nations,
( ce qui est déjà une preuve convaincante
de la férocité de l'homme. ) Mais pour
Tome, IF. bb
( 386 )
une oruerre de cette nature , combien de
flots de sang n'ont pas fait couler l'am-
bition des souverains , une vengeance
particulière , les intrigues d'un seul homme ,
excité par le désir d'une grande fortune !
On s'étonne que César, au moment de
pa ser le Rubicon , ait balancé quelques
momens à la vue de tous les maux dont
il alloit déchirer sa patrie , de tout le sang
qu'il alloit répandre. Cette surprise indi-
que assez la cruauté qui règne au fond de
tous les cœurs ; il n'appartient qu'aux
grandes âmes , à des hommes tels que
César , de sentir des mouvemens d'huma-
nité , au moment même où ils semblent
l'avoir oubliée.
La chasse , ce travail pénible et néces-
saire pour l'homme sauvage , n'est plus
qu'un amusement qu'on qualifie du titre
de noble pour l'homme en société: plaisir
barbare , où sa féroce méchanceté se ma-
nifeste d'autant plus, qu'aucun préjugé ne
le force à la réprimer. S'il y a quelque
justice à tuer les bêtes qui viennent rava-
ger les moissons que le cultivateur se
(38?)
procure à force de patience et de labeur,
quelle barbarie a pu donner au suzerain
le droit de peupler ses bois et ses cam-
pagnes de gibier qui , dévastant tout, jet-
tent ses vassaux dans le désespoir ! Quelle
cruelle recherche ne met-il pas à faire dé-
chirer une malheureuse bète par une in-
finité d'autres , que l'instinct porte à suivre
la trace de celle qu'on poursuit , et qui
sont dressées , à force de coups, à se sou-
mettre aux règles d'un art qui rend la
mort de celle qu'on chasse, plus longue,
plus douloureuse et plus certaine !
Le suzerain pousse la dureté jusqu'à
défendre au cultivateur l'entrée de son
héritage , et de le moissonner ,sans sa per-
mission. Heureusement, celte monstrueuse
tyrannie n'est réservée que pour les rois
et les princes; mais tous les seigneurs ont
le droit de traîner en prison , de grever
de grosses amendes un malheureux qui
a,ura dérobé ou détruit une seule pièce
de ce gibier; et, s'il récidive, de le faire
condamner aux galères. Quel est le but
de ces cruautés? Le plaisir de détruire en
BI3 2
( 388 )
un seul jour , s'il étoit possible , le fruit
de tant de vexations. On ne se propose pas
pour objet un exercice sain, un amuse-
ment, puisqu 'enfin la des Iruc lion en est
un pour l'homme : c'est une soif inta-
rissable de carnage; et lorsque la nuit le
fait cesser, on se repaît voluptueusement
du spectacle d'un monceau de bêtes assas-
sinées , et de la gloire d'en avoir massa-
cré le plus.
Il n'y a point d'homme raisonnable,
qui , de sang froid , ne soit frappé de ces
tristes vérités, et qui ne les oublie bien
vite, un fusil à la main.
Les injustices qu'occasionne la chasse
sont un resle de l'ancien gouvernement
féodal; monstre qu'un siècle plus sage
a presqu'euiièrement détruit , mais dont
le souvenir peint la nature du cœur de
l'homme.
Apres avoir considéré les habitudes de
l'homme, portons l'examen sur la manière
dont il remplit les devoirs de son état. Le
pavsan joint à tous les vices la grossièreté
de son éducation , et n'est retenu que
(38g)
par Ja crainte des peines. L'habitant des
villes, pluspolicé, dérobe mieux sa méchan-
ceté, mais ne s'y livre pas moins. Le com-
merçant et le marchand ne sontguidés que
par une cupidité sordide, une mauvaise loi
révoltante. Le guerrier n'est souventqu'un
ennemi; l'homme de justice qu'un tyran;
le prêtre qu'un fourbe ; le médecin qu'un
ignorant dont tout l'art est de le cacher;
l'homme de lettres un composé d'amour-
propre et de mépris pour les autres.
Si jusqu'ici je n'ai point parlé des fem-
mes , c'est que par la dénomination gé-
nérique de l'homme , on entend commu-
nément les deux sexes. Ce n'est assuré-
ment pas que je les croie meilleures. Leur
éducation , des leur plus tendre jeunesse,
les accoutume à la dissimulation, qui ne
tarde guère à dégénérer en une fausseté
qui leur est commune. D'ailleurs, n'étant
dans la société que des êtres passifs, elles
en transgressent le régime avec d'autant
plus d'audace , qu'elles en sont moins
responsables. Elles y dominent d'autant
plus, que les lois leur imposant la sou-
( 3go )
mission , elles emploient l'adresse , la faus-
seté, l'attrait que la nature a mis dans nos
cœurs, pour nous maîtriser et servir leurs
passions.
Si j'étois entendu de quelqu'un de nos
délicats , il ne manqueroit pas de me l'aire
la question ordinaire : Vous ne croyez,
donc pas à la vertu ? A quoi je répon-
drois : Il faut bien que j'y croie , puis-
qu'il existe des Anabaptistes et des Qua-
kers ; mais trop de gens y perdroient ,
pour espérer de voir jamais adopter leur
religion et leurs principes. Il falloit un
pays nouveau comme l'Amérique , pour
que cette secte pût s'étendre. Elle s'y dé-
truira même bientôt, par l'essor que vient
de prendre cette partie du monde.
Insensiblement, je me suis écarté du
sujet sur lequel je m'étois proposé de faire
quelques réflexions, quoique la nature du
cœur de l'homme et de ses habitudes ait
une telle connexion avec la douleur, qu'il
soit bien difiîcQe d'examiner l'une, sans
parler des autres. Je reviens à mon
sujet. J'ai déjà fait voir avec quelle avi-
(*}« )
dite les hommes cherchent à se procurer
les sensations pénibles de l'ame , sans avoir
encore parlé du motif qu'ils saisissent avec
le plus d'empressement, je veux dire la
mort, dont ils tirent un grand moyen pour
augmenter la somme des larmes et des
douleurs. Je conçois facilement qu'on soit
vivement affecté, désespéré même , de la
perte de quelqu'un qu'on aime tendre-
ment. Ce sentiment est dans la nature. Il
agit même sur les animaux. Mais qu'on
^considère comme un acte de décence,
même de devoir, la nécessité de paroître
affligé de la mort d'un être pour lequel
on ne sent souvent rien ; et qu'on ait
attaché de l'importance à cette comédie,
c'est le comble de la démence. Je ne vois
pas même que le sentiment d'une vraie
douleur, en ce cas, soit un mérite; car
enfin, c'est parce qu'on est privé d'une
personne qui con tribuoit à notre bonheur,
qu'on gémit. Nos regrets ne sont plus rien
pour elle, qui ne peut ni les voir, ni les
entendre, du fond de son tombeau, S'il y
a du mérite à cela, un malade en auroit
(3f> )
donc à répandre des larmes, d'avoir perdu
la santé? Mais non , sans doute; un tel
chagrin seroit traité de foiblesse. On me
répondra que si la sensibilité nous fait
gémir sur le sort d'un autre , ce seroit
manquer de courage, que de se laisser
abattre par le sien. Encore un coup , je
dirai que celui qui survit, ne peut plus
tonsidérer que lui; qu'il se trouve dans le
même cas que le malade ; que , par con-
séquent, si vous louez les larmes dans le
premier , vous ne pouvez les blâmer dans
le second.
Un auteur a dit :
]\ous ne vivons que deux instans;
Qu'il en soit vin povir la sagesse.
Pour moi , je les réclame tous les deux
pour écarter de nous le plus qu'il est
possible, tout ce"qui peut contribuer à les
rendre amers ; et le meilleur moyen est
de se soustraire à mille préjugés, que i'en-
vie de tourmenter les autres a. mis en cré-
dit, et dont tous sont victimes.
La sensibilité d'aine est une qualité
peut-être pénible pour celui qui la pos-
(S93 )
sccle, mais avantageuse pour les autres; et
comme telle, elle mérite d'être considé-
rée. Je n*houorerai jamais de ce litre les
larmes que fait couler la perte de qui que
ce soit. Si ces larmes sont vraies, c'est à
soi qu'on les donne ; feintes , elles de-
viennent révoltantes. Je ne puis trouver
la sensibilité dans tout ce qui n'a que soi
pour objet. L'intérêt personnel est telle-
ment dans l'homme , qu'il est impossible
de nous en faire un mérite. La sensibilité
ne réside que dans celui que novs ins-
pirent les autres ; dans l'attendrissement
que nous causent les malheureux, et dans
la recherche que nous en faisons pour les
.soulager, ou si nous ne le pouvons, du
moins pour les consoler. On laisse ce soin
aux dévots. Ils remplissent par ostentation
un devoir qui devroit être le premier de
tous.
Combien de gens n'ai-je pas vu se dé-
soler par calcul, et détourner leurs regards
d'un infortuné ! Combien n'en ai-je pas
vu pleurer un mort auquel ils n'auroient
pas sacrifié la moindre de leurs volontés,
pendant sa vie !
( '9'< )
Les femmes qui exagèrent tout, quel-
que genre qu'elles embrassent, ont adopté,
dans ce siècle , la sensibilité. Nïm-seule-
ment, elles en font leur occupation, mais
même elles en tiennent école. Leurs jour-
nées sont remplies par les devoirs de
l'amitié ; leurs conversations ne roulent
que sur la délicatesse qu'exige ce senti-
ment, et sur des principes de sensibilité
qu'elles pratiquent en toute occasion d'é-
clat, et qu'elles oublient, dans ce qui peut
être ignoré. Survient-il un heureux sujet
de s'affliger ; elles y courent en foule: et
souvent, on voit des gens dans la douleur,
assassinés d'attentions de personnes qu'il»
connoissent à peine, et forcés d'y répon-
dre. La maison d'un moribond se remplit
d'amies qui, à force d'intérêt, font tour-
ner la tête aux médecins, et désespèrent
ceux qui par devoir son t obligés de soigner
le malade. Il n'y a point de ridiculités de
ce genre, dont on ne soit journellement
témoin.
Je conclus en m'écriant : Que les hom-
mes sont comédiens et sots ! et j'ajoute :
Hélas , que rarement ils sont bons !
( 395 )
Traduction d'un Ouvrage chinois
sur les Jardins.
V^ue d'autres bâtissent des palais pour
enfermer leurs chagrins, pour étaler leur
vanité; je me suis fait une solitude pour
amuser mes loisirs, et causer avec mes
amis. Vingt arpens de terre ont suffi par-
faitement à mon dessein. Au milieu, est
une grande salle où j'ai rassemblé cinq
mille volumes pour interroger la sagesse,
et converser avec l'antiquité. Du coté du
midi, se trouve un salon , au milieu des
eaux qu'amène un petit ruisseau qui
descend des colines de l'occident. Elles
forment un bassin profond d'où «lies s'é-
pandent en cinq branches , comme les
griffes d'un léopard. Elles sont couvertes
de cygnes innombrables qui nagent et se
jouent de tous côtés. Sur le bord de la
première , qui se précipite de cascades en
cascades, s'élève un rocher escarpé dont
( 5g6 )
la cîme qui se recourbe en trompe d'c-
léphant, soutient en l'air un cabinet ou-
vert pour prendre le frais, et voir les
rubis dont l'aurore couronne le soleil, à
son lever.
La seconde branche se divise à quel-
ques pas, en deux canaux qui vont ser-
pentant autour d'une galerie bordée d'une
double terrasse à festons , dont mille
palissades de rosiers et de grenadiers
forment le balcon. La branche de l'ouest
se replie en arc vers le nord , et là
forme une petite île. Les rives de cette
île sont parées de sable , de coquillages
et de cailloux de diverses couleurs : une
partie est plantée d'arbres toujours verts >
l'autre est ornée d'une cabane de chaume
etderoseaux, comme celles des.pêcheurs.
Les deux autres branches semblent tour
à tour se chercher et se fuir , en suivant
la pente d'un pré fleuri dont elles entre-
tiennent la fraîcheur. Quelquefois , elles
sortent de leur lit pour former de petites
nappes enfermées dansle gazon ; puis , elles
quittentle niveau de la prairie , descendent,
( % )
dans des canaux étroits, el se brisent dans
un labyrinthe de rochers qui leur dis-
putent le passage et les couvre d'écume.
Au nord de lagrande salle, son t plusieurs
cabinets placés au hasard, les uns sur des
monticules qui s'élèvent au dessus des
autres , comme une mère au dessus de ses
enfans. Les autres sont adossés à la pente
d'un coteau. Plusieurs occupent les pe-
tites gorges que l'orme la colline , et ne
sont vus qu'à moitié. Tous les environs
sont ombragés par des bosquets de bam-
bous touffus , entrecoupés de sentiers où
le soleil ne pénètre jamais.
Du côté de l'orient,, s'ouvre une petite
plaine divisée en plate - bandes , ovales
ou carrées, qu'un bois de cèdre antique
défend du souffle des aquilons. Tous ces
compartimens sont remplis de plantes
odoriférantes , d'herbes salutaires , de
fleurs et d'arbrisseaux. Le printemps et
les zéphirs ne sortent jamais de cet en-
droit délicieux. Une petite forêt de gre-
nadiers, de citronniers et d'orangers tou-
jours chargés de fleurs et de fruits, en
(39»)
termine le coup-d'œilà l'horizon , et le
sépare du reste des jardins.
Au midi, dans le milieu , se montre un
cabinet de verdure où l'on arrive par une
pente insensible qui en fait plusieurs fois
le tour, comme les volutes d'une coquille.
Les bords de cette pente sont tapissés de
gazon qui s'élève en sièges, de distances en
distances, pour inviter à s'asseoir, à con-
sidérer ce parterre , dans tous les points
de vue.
A l'occident , une allée de saules à
branches pendantes , conduit au bord d'un
large ruisseau qui tombe à quelques pas,
du haut d'un rocher couvert de lierre et
d'herbes sauvages. Les environs n'offrent
qu'une barrière de rochers pointus , bi-
zarement assemblés, qui se groupent en
amphithéâtre , d'une manière rustique et
pittoresque. Au bas, on trouve une grotte
profonde, qui, s'élargissant par degrés,
forme une espèce de salon irréguiier, dont
la voûte se termine en dôme. La lumière
entre par une ouverture ajsse ' large , d'où
pendent des branches de chèvre-feuille
<
(299)
et de vkrne sauvage. Ce salon est un asile
contre les brûlantes chaleurs de la cani-
cule. Des rochers épars, des espèces d'es-
trades creusées dans l'épaisseur de son
enceinte, en sont les sièges. Une petite
fontaine qui sort d'un des cotés, remplit
le creux d'une pierre arrondie par le ha-
sard, et s'en échappe en petits filets , sur
le pavé. Ses Ilots , après avoir serpenté
mille fois entre les fentes qui les égarent,
vont tous se réunir dans un réservoir
préparé pour le bain. Ce bassin s'enfonce
sous une voûte, fait un petit coude, et
se jette dans un étang au pied delà grotte ,
entre les rochers qui l'entourent.
Un peuple de lapins les habite , et rend
aux poissons innombrables de l'étang,
toutes les peurs qu'on lui donne.
Que cette solitude est charmante ! La
vaste nappe d'eau qu'elle présente, est toute
semée de petites îles de roseaux. Les plus
grandessontdes volières remphes de toutes
sortes d'oiseaux. On va, des unes aux au-
tres , par de petits ponts de pierre et de
bois , distribués au hasard; les uns en arc,
( 4oo )
les autres en ligne droite , selon l'espace
qu'ils remplissent. Quand les nénuphars,
dont les bords de l'étang sont semés ,
ouvrent leurs fleurs, il paroît couronné
de pourpre et d'écarlate, comme l'hori-
zon des mers du Midi. Lorsque le soleil y
pénètre, il faut se résoudre à revenir sur
ses pas pour sortir de cette solitude, ou
franchir la chaîne des rochers escarpés
qui l'environnent.
La nature a voulu qu'ils ne fussent ac-
cessibles qu'à la pointe de l'étang qui les
fait comme plier devant ses eaux, pour
qu'elles s'ouvrent un passage entre les
saules qui les séparent. De vieux sapins
cachent encore cet enfoncement, et ne
laissent \oir au dessus de leur cime, que
dés pierres plantées en esquilles, et ceintes
d'arbres brisés. On monte au haut de ce
rempart de rochers par un escalier étroit
et rapide, qu'il a fallu creuser avec le
pic, dont les coups sont encore marqués.
Le cabinet qu'on y trouve pour se repo-
ser n'a rien que de suuple ; mais il est
assez orné par la vue d'une plaine im-
mense ,
(4oi )
mense où le Kiang serpente , au milieu des
villages et des rizières. Les barques in-
nombrables dont ce grand fleuve est cou-
vert, les laboureurs épars dans les cam-
pagnes, les voyageurs qui remplissent les
chemins, animent ce paysage enchanté.
Les montagnes couleur d'azur , qui le
terminent à l'horizon , charment et ré-
créent la vue. Quand je suis lassé de com-
poser et d'écrire au milieu des livres de
ma grande salle , je me jette dans*une
barque que je conduis moi-même , et je
vais demander des plaisirs à mon jardin.
Quelquefois j'aborde à l'ile de la Pêche;
et muni d'un large chapeau de paille ,
contre les ardeurs du soleil, j'amorce les
poissons qui se jouent au sein des flots,
et j'étudie nos passions, dans leurs mé-
prises. D'autres fois, le carquois sur l'é-
paule , un arc à la main , je grimpe au
haut des rochers; et de là, guettant en
traître les lapins qui sortent, je les perce
de mes flèches , à l'entrée de leurs re-
traites. Hélas ! plus sages que nous , ils
craignent le péril et le fuient ! S'ils me
Tome 1^. ce
( 402 )
voyoient arriver , aucun ne paroîtroit.
Quand je me promène dans mon par-
terre, je cueille des plantes médicinales
que je veux garder. Une fleur me plaît,
je la prends et m'enivre de ses parfums.
Une autre souffre de la soif; je l'arrose,
et ses voisines en profitent. Combien de
fois des fruits bien mûrs m'ont-ils rendu
l'appétit que la vue des mets m'avoit ôté î
Mes grenades et mes pêches ne sont pas
meilleures , peut - être , cueillies de ma
main : mais je leur trouve plus de goût,
et mes amis, à qui j'en envoie des cor-
beilles, en sont toujours flattés. Vois -je
un jeune bambou que je veux laisser croî-
tre; je le taille, ou je courbe ses branches
et les entrelasse , pour dégager le chemin.
Le bord de l'eau, le fond d'un bois, la
pointe d'un rocher, tout m'est égal pour
m'asseoir. J'entre dans un cabinet pour
voir mes cigognes faire la guerre aux
poissons. A peine y suis-je entré, qu'ou-
bliant le dessein qui m'amenoit, je prends
mon kin, et je provoque les oiseaux d'a-
lentour.
(4o3)
Les derniers rayons du soleil me sur-
prennent quelquefois considérant en si-
lence les tendres inquiétudes d'une hiron-
delle pour ses petits , ou les rUses d'un
milan , pour enlever sa proie. La lune est
déjà levée , que je suis encore assis. C'est
un plaisir de plus. Le murmure des eaux j
le bruit des feuilles qu'agite le zéphir, la
beauté des cieux, me plongent dans une
douce rêverie. Toute la nature parle à
mon ame. Je m'égare , en l'écoutant ; et
déjà la nuit est au milieu de sa course ,
que je touche à peine le seuil de ma porte*
Le sommeil seul me ravit le charme que
j'éprouve. Si les rêves m'éveillent , j'y
«•açriie de devancer l'aurore , et d'aller
voir , du haut d'une coline , les perles et
les rubis qu'elle sème sur les pas du soleil.
Mes amis viennent souvent interrompre
ma solitude , me lire leurs ouvrages , en-
tendre les miens. Je les associe à mes amu-
semens. Le vin égaie nos frugals repas ;
la philosophie les assaisonne ; et tandis
que la Cour appelle la volupté , caresse
la calomnie , forge des fers et tend des
CC 2
(4<4 )
pièges , nous invoquons la Sagesse. Mes
yeux sont toujours tournés vers elle; mais,
hélas! ses rayons ne m'éclairent qu'à tra-
vers mille nuages, qui se dissipent pour-
tant, et quelquefois, par un orage. Cette
solitude sera pour moi le temple du plaisir.
Que dis-je ? père, époux , citoyen , homme
de lettres, je me dois à mille devoirs; ma vie
n'est pas à moi. Adieu , mon cher jardin ;
adieu ; l'amour du sang et de la patrie
m'appelle à la ville. Garde tous tes plai-
sirs pour dissiper bientôt mes nouveaux
chagrins, et sauver ma vertu, de leurs
atteintes.
( 4-o5 )
EPITRE A DAM ON.
De Fontainebleau , le 4 août 1761 ,
Junfin , par la foule entraîné,
Loin des berceaux de Morainvllle y
Et loin des plaisirs de la ville,
Damon , me voilà donc , à la Cour amené;
Là , libre de tous soins , spectateur sans ivresse,
De l'orgueil et de la bassesse ,
Je vais voir le jeu combiné.
Quel étrange pays ! quel peuple ! quel tumulte \
Quelle divinité demande ici le culte
De l'adorateur prosterné ?
Quel est donc l'important salaire ,
Damon, qui les a réunis,
A la porte d'un sanctuaire,
Où rarement ils sont admis ?
Oh ! comme sous l'appât d'un abord plein de zèle ,
Chacun cherche ce qui décèle
D'un rival redouté, les moyens et les plans ,
Et d'un mot échappé saisissant l'avantage ,
Des ressorts les plus vils court employer l'usage 7
Pour renverser des concurrens !
( 4o6 )
Enfin , de celte triste gêne
Voilà le courtisan distrait ,
Méritant, à force de peine ,
Un regard du dieu qui paroît !
Trop heureux d'éviter , pour prix de son attenta ,
Qu'une parole indifférente
Fasse douter de sa faveur ,
Et que tout ce qui l'environne ,
Par un sourire , n'empoisonne
L'atteinte que reçoit son cœur !
Mais, il est arrivé cet instant de détresse ,
Où l'huissier , une liste en main,
De cette foule qui s'empresse,
Ce soir , va fixer le destin !
Ce ne sont plus ces gens si gonflés d'insolence ;
Regardez-les pressés , confondus en silence ,
Et le maintien étudié ;
Mais sur-tout inquiets , dans la peur qui les frappe,
Que leur nom à l'huissier n'échappe,
Ou que le roi ne l'ait rayé.
On croiroit que le bien où chacun d'eux aspire ,
Digne de leur recherche , a droit de les séduire ,
Par le prix qu'on attache à la réalité.
Non; d'un triste souper, l'ennuyeuse chimère
Est le bien précieux , et l'attrait qu'exagère
Leur misérable vanité.
Qui ne riroit des airs capables
De ce ministre, ami de Cour ,
(W )
Qui n'a clés regards favorables
Que pour le favori du jour ?
Qu'espèrent ces eliens , de leur persévérance ?
Quoi ! pour obtenir même un succès incomplet,
Ignorent-ils qu'il faut la vénale assistance
D'un protecteur, ou d'un valet ?
Parmi tous ces tableaux et cesdivers spectacles,
Par l'indignation , je me sens émouvoir ,
En voyant une femme (i) , arbitre des oracles ,
Profaner les droits du pouvoir !
Avilissant le sceptre , où sa main participe ,
Ecartant la vertu , pour élever son sang ,
Avide de trésors que son faste dissipe ,
Et prête à succomber sous le poids de son rang l
Voilà quelle est l'idole à qui l'on rend hommage ,
Et ce qu'en rougissant, on a déifié ;
Un coup-d'œil caressant , enivre le plus sage ;
Gloire , mérite , honneur , tout est sacrifié.
Que je plains ceux que la fortune
Force à ramper dans ce pays ,
Et dont la misère importune
N'y rencontre que du mépris !
Mais, qu'au fond de mon cœur un dépit équitable
Condamne amèrement celui qui , par plaisir ,
Mécontent d'un sort honorable ,
Sans besoin , au joug vient s'offrir !
Icij tout est calcul; tout y sent la contrainte r
(1) blatte me de TompatlOur.
( 4o8 )
Tout visage est couvert du masque delà feinte;
De son propre malheur , cliacun est l'artisan :
La jalousie et les disgrâces ,
Les contradictions qui germent sur ses traces ,
Voilà les jours d'un courtisan.
Quand pourrai-je revoir ,sous un ciel plus tranquille
Cette aimable société,
Dont le ton délicat et cependant facile,
Par d'invisibles nœuds, enchaîne la gaîté?
Quand pourrai-je , de soins , l'ame débarrassée ,
Laisser libre , et sans gène , échapper ma pensée ?
Qu'il me tarde , mon cher Damon ,
De voir s'ouvrir , par moi , ton champêtre salon !
Que j'aime ta franchise , et ce ton dogmatique,
Dont tu me fais , parfois , une sage leçou
Qu'à l'instant , mon humeur caustique
Acquitte avec une chanson !
L'un de l'autre certains, nous suivons sans scrupule,
Ce que la confiance , entre nous, a permis.
C'est surmonter un ridicule ,
Que d'en rire avec ses amis.
( '.09 )
E P I T R E
AU COMTE DE F***.
vomte brillant et fortuné ,
Qui jouez et gagnez sans cesse,
Sous quel aslre ètes-vous donc né ?
Vous réunissez , sans finesse ,
L'art de tromper tous les maris ,
L'ait de pleurer avec votre maîtresse ,
Et d'en rire avec vos amis.
Savant sans avoir rien appris ,
Vous foudroyez dans vos e'crits
Et Bolinbrock. et sa sagesse (1).
Vous prouvez en beaux vers, à vos lecteurs surpris,
Qu'il ne nous faut qu'un peu d'adresse
Pour commander à nos désirs ,
Et que les maux sont presque des plaisirs (2).
Puis , abjurant l'ennui pbilosophique ,
Et la profonde politique ,
Vous descendez à la chanson :
Rival galant d'Anacréon ,
( 1) Le Comte de F***avoit fait une Réfutation des Let-
tres de Bolinbrock sur l'Histoire.
(2) Une thèse qu'il soutint dans la Société , lui dirta
quelques pages de sophismes ingénieux,
Ui* )
Vous vous parez de sa guirlande ;
Vous présentez l'aimable offrande
Des simples fleurs de la saison ,
A la beauté qui les demande ;
Et votre muse de commande ,
Pour chaque objet , changeant de ton ,
Des richesses de l'Hélicon ,
Fait son trafic de contrebande.
Aussi, de ses succès , dit-on ,
Le bruit remplit tout le canton.
Et toutefois je me rappelle
Qu'une beauté dont je tairai le nom ,
Malgré lout votre amour, cher Comie, fui cruelle,
En favorisant un oison.
J'ai sa que Nise la sauvage ,
Refusa de porter vos fers ;
Mais vous ne faisiez point de vers ,
Vous n'étiez point un personnage.
Voire renom dans l'univers
Etoit d'être un garçon fort sage ,
Et vous n'aviez pas un travers.
Les yeux les plus jolis du monde
Ont un attrait fort séduisant ,
Mais ne suffisent pas : il faut être insolent :
Ah ! que vous voilà bien , mon cher Comte , à présent \
Qu'un bon estomac vous seconde :
Car il est la source féconde
Des désirs et du sentiment.
U" )
A L'ABBÉ ALLAIRE,
MON PRÉCEPTEUR,
En lui envoyant une Collection et Auteurs latins.
j_jEma tendre amitié, vous receviez pour gage,
Docte Abbé , vos cbers écrivains.
Pour me former à leur langage ,
Hélas ! vos soins ont été vains.
Lisez , relisez-les encore ;
Ils sont toujours nouveaux, dit-on, et je le crois.
Pour moi , sans les entendre, Abbé , je les adore.
Si quelquefois , ils vous parlent de moi.
— |y\x %.-w X/X/X %^v -X *,-v ■■* X/X.-» %/X/x x/xvx «.-%.-* *--*.-* *,x * %-X. V %/VX. %/X**XI
SUR LA MORT
DU COMTE DE FRISE,
Neveu du Maréchal de Saxe.
JC orme pendant la paix aux travaux delà guerre,
Daus le sein des plaisirs , à l'étude appliqué,
Sans désirer ce temps , par ses succès marqué ,
De Frise alloit enfin voir ouvrir sa carrière:
Aumoment de sa gloire ,au printemps de ses jours
L'impitoyable mort en a tranché le cours.
( fts )
O loi ! d'un sang illustre et d'un esprit sublime,
Tout ce qu'ajoutent les mortels ,
Par leurs propres efforts , à ces dons naturels ,
Du sage et du guerrier te méritoit l'estime.
Il manque à ton cœur magnanime
Ce que le sort dispense à des êtres heureux ,
Un temps plusfavorable et des jours plus nombreux.
En vain , mille vertus ont paré ta jeunesse :
Des honneurs immortelsqui leur sembloie ni promis,
Le trépas qui te frappe , à tes cendres ne laisse
Que les lar%ies de tes amis.
Eloigné du climat qui lui donna la vie,
Il en a parmi nous retracé la douceur ,
Et nos soins empressés épargnoient àson cœur ,
Le regret de mourir si loin de sa patrie.
Savant sans vanité , vertueux sans effort ,
Ami toujours égal , sans feinte et sans caprice ,
ISos chagrins qu'il calmoit, revivent par sa mort',
Je n'en ai point senti que sa perle n'aigrisse.
Toi que m'enlèvent les destins,
Voici les derniers sons , chère ombre , d'une lyre
Que tu m'as mise entre les mains ,
Que la tienne aimoit à conduire.
Puisque de tes beaux jours s'est éteintle flambeau,
Et que tu ne peux plus l'entendre ,
Après avoir offert cet hommage à ta cendre,
Je la laisse sur ton tombeau.
Fin du quatrième eu dernier Volume.
(4*5)
TABLE
DES ARTICLES
Contenus dans ce quatrième Volume.
Le Spleen ,
page 1
Idées politiques et militaires }
129
Les Amans soldats ,
164
Féerie _,
*9S
Socrate- et Gassendi 'y.
199
Alonzo ,
207
Cœlia ,
206
Réjlexions sur la Comédie ,
255
L' 'H ermite ,
2 59
Réflexions sur le Ton y
266
Histoire des Revenans ?
277
Pensées détachées y
289
Nouvelle espagnole ,
292
Du Chagrin ,
322
Anecdote bretonne ,
328
Première Scène d' une Comédie
j 0-H-
Ui4)
Aventure et Conversation de
M. le Baron de Besenval avec
une dame de Wesel , 35o
Opinion des Turcs sur J es femmes , 368
Disgrâce de madame des Ursins ,
et ce qui Va occasionnée , 070
De la Douleur , 3jj
Traduction d'un ouvrage chinois
sur les jardins , 3g5
È pitre à Dam on y 4o^
JEpitre au comte de F***. ^og
A V abbé AU aire , mon précepteur y
en lui envoyant une collection
d'auteurs latins ? 4ii
Sur la mort du comte de Frise ,
neveu du maréchal de Saxe , id.
Fin de la Table du quatrième et dernier
Volume.
a 3 9 0 0 3 0095^627 5b